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Full text of "L'originalité de Gottfried de Strasbourg dans son poème de Tristan et Isolde ..."

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ALOERMAN LIBRARY 

UNIVER8ITY OF VIRGiNM 

OHARLOTTC0VILLC, VIROINlA 




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TRAVAUX ET MÉMOIRES DE L'UNIVERSITÉ DE LILLE 

NOUVELLE SÉRIE 
I. Droit-Lettres. — Fascicule 5 



L'ORIGINALITÉ 

DE ^ . 

GOTTFRIED DE STRASBOURG 

dans son poème de TRISTAN ET ISOLDE 



ETUDE DE LITTERATURE COMPAREE 

PAU 

P. PIQUET 

l*rofesseur à la Faculté des Lettres de l'Université de Lille. 



LILLE 
AU SIÈGE DE L'UNIVERSITÉ, RUE JEAN B ART 

4906 



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fT 

.PS 



Le Conseil de V Université de Lille a ordonné Vimpression de ce mémoire 
le 2 y mai tgo5. 



L'impression a été achevée le 5 octobre jgo5> 



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A Monsieur Joseph BÉDIER 
Professeur au Collège de France 



En témoignage de gratitude 
et d'affection. 



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L'ORIGINALITÉ DE GOÏÏFRIED DE STRASBOURG 

dans son poème de Tristan et Isolde 



INTRODUCTION 



C'est vers I2i5 que Gottfried de Strasbourg, s'inspirant du 
poème français de Thomas, composa son Tristan, qu'il ne lui fut 
pas donné de terminer. Ce chef-d'œuvre de grâce et d'élégance, 
qui avait fait la joie de tant de lecteurs ou auditeurs durant le 
moyen âge et dont l'influence apparaît si profonde sur tant 
d'auteurs anciens, retrouva son succès à l'époque de la renais- 
sance des études germaniques. Il fut édité à diverses reprises, 
souvent étudié, maintes fois traduit en langage moderne ou 
imité. Longtemps on le tint pour une œuvre originale. Les criti- 
ques le jugeaient comme s'il était né de la fantaisie de Gottfried. 
Aujourd'hui encore persiste cette coutume. Fort peu voient le 
modèle français derrière le poème allemand, et celui-ci bénéficie 
d'éloges ou subit des reproches également immérités (i). 

(i) U convieht de mettre hors de caose quelques critiqués plus avisés. 
Ainsi M. Golther, dans son édition du Tristan de Gottfried (Stuttgart, 1888, 
p. vui s.) dit au sujet des relations du poète allemand et de son original des 
choses très justes. Si ses appréciations restent d'une vague généralité, il 
faut l'en excuser sur Tabsence d'une étude comparative des textes, étude qu'il 
réclamait dans la préface de son livre : Dos HolandsUed des Pfajfen Konrad, 
p. T, et qui est celle que j'ai tenté d'écrire. 

Univ. de Lille. Tr, et Menu Dr.-Lettres. Fasc. 5. 1. 



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2 INTRODUCTION 

On sait cependant — depuis longtemps — que Gottiried n*a 
pas imaginé la matière de son poème. M. Bossert a découvert, 
il y a quarante ans, Tidentité d'une page du Tristan allemand et 
du roman de Thomas, et affirmé la dépendance de Gottfried (i). 
Une preuve plus décisive encore a été apportée par Kôlbing, 
qui en éditant la version Scandinave du poème de Thomas et en 
la rapprochant de celui de Gottfiied, fit voir que ce dernier, 
pour les faits du récit, a souvent limité sa tâche à celle d'un 
traducteur (a). Enfin tout récemment M. Bédier, dans son édition 
du Roman de Tristan par Thomas (3), signala plus exactement 
que Kôlbing les concordances du poème allemand et de l'œuvre 
française. Le parallèle institué ne laisse subsister aucun doute : 
GottMed a imité Thomas, et parfois de très près (4)* 

Mais si le poète allemand n'a fait que reproduire Tœuvre 
d'autrui, son mérite décroit singulièrement. U n'y a pas à le glori- 
fier de beautés dont il n'est pas en somme Fauteur. Et voici une 
nouvelle opinion qui se répand : on reporte sur Thomas les éloges 
précédemment décernés au Tristan allemand, qui tombe au rang 
de copie (5). 

C'est donc contre deux appréciations diverses mais également 
inexactes qu'il faut défendre Gottfried : contre ceux qui lui accor- 
dent ou lui infligent la respotisabilité de traits dont il convient de 
laisser à Thomas l'honneur ou la charge ; contre d'autres qui lui 
refusent toute initiative et ne voient guère en lui qu'un traduc- 
teur passif. 

(i) A. Bossert: Tristan et iseaU. Paris, i865. 

(a) E. Kôlbing: Tristrams Saga ok hondar, Helibronn, 1878. 

(3) Paris, 190a (Société des anciens textes français). Cest à cette édition 
que se référeront mes citations du poème de Thomas. 

(4) Je dois beaucoup aux travaux de Kôlbing et de M. Bédier. La péné- 
trante et attentive étude entreprise par ce dernier pour reconstruire le texte 
de Thomas m*a été surtout d*un grand secours. Aussi Tai-je fréquemment 
citée. Je ne suis pas toujours d'accord avec lui. Le respect que j'ai pour son 
intelligence et son discernement n'a pu me faire adopter toutes ses opinions: 
il m'a contraint à un redoublement de réflexion et de prudence dans les cas 
où j'ai dû me séparer de lui. 

(5) V. O, Glôde : Der nordische Tristan roman und die àsthetiache Wàr- 
digung GoiiJ'rieds von Strasaburg. Germania, 33, p. 17 ss. L'auteur de ce 
court article, plein de bonnes intentions, mais insuffisamment documenté, a 
déjà fait voir, en citant des jugements où se trahit une rare inintelligence 
des choses, combien est nécessaire une réhabilitation de Gottfried (cf. Germ. 
34, p. 187 ss. et 35, p. 344 ss.). 



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iNTRODUCTtON 3 

n est évident qu'en bonne justice il est nécessaire, avant toute 
critique, de faire dans Fœuvre de Gottfried le départ de ce qui est 
imité et de ce qui est original. Nous n'aurons le droit de prononcer 
un jugement sur ce poète que lorsque nous saurons jusqu'où 
s'étendent ses altérations et quel en est le caractère (i). Alors 
seront évitées des fautes dont voici un exemple. Un critique repro- 
che à Gottfried d'avoir incorporé à son poème l'épisode de Bran- 
gain livrée aux serfs. A tort certainement. Gottfried l'a trouvé dans 
son texte. Il a déclaré avec une significative insistance qu'il tenait 
pour son premier devoir de respecter, à l'égard des faits, l'inté- 
gralité de l'œuvre de Thomas et de conter fidèlement la « véri- 
dique histoire » de Tristan. Il convient donc — quelque regret 
qu'on éprouve qu'il se soit ainsi borné — de se souvenir de la 
règle qu'il s'est délibérément imposée et qui est justifiée par 
^'usage de la plupart de ses contemporains aussi bien que par les 
exigences des lecteurs. C'est sur Thomas, dont Gottfried n'est ici 
que le reflet, qu'il faut reporter le blâme. 

Par contre on trouve dans ce môme épisode un trait qui montre 
l'erreur de ceux qui dénient toute originalité au poète allemand. 
Pour ne pas détruire l'harmonie du caractère d'Isolde, Gottfried 
excuse l'acte de cruauté de son héroïne en invoquant l'affolement 
d'une heure d^'angoisse. De ce motif, important puisqu'il révèle un 
souci d'art, le poète allemand est seul responsable et réclame le 
bénéfice. 

Cet exemple, pris entre bien d'autres, montre la nécessité d'une 
étude sur l'originalité de Gottfried. Cette étude n'aura pas seule- 
ment pour résultat de fixer les droits respectifs de l'auteur fran- 
çais et de son imitateur. Elle permettra d'obtenir une impression 
exacte de la personnalité de Gottfried. L'examen du sens et de la 
portée de ses modifications aboutira à une vue juste de son carac- 
tère d'homme et de son talent de poète (a). 

(i) Kôlbing a critiqué avec raison comme « dénués de fondement solide » 
les jugements portés dans Touvrage de C. Luth : Der Ansdruck dichterischer 
Individualiiàt in Gottfrieds Tristan, où Tauteur apprécie le poète allemand 
sans connaître son original (E. Kôlbing : Sir Tristrem, Heilbronn, i88a, 
p. a84). 

(a) La seule inspection des « Traits différentiels i» que M. Bédier a ajoutés 
à chacun des chapitres de son édition de Thomas donne une idée de la 
nature et de l'importance des divergences de Gottfried. 

M'excusera-t-on de rappeler que la nécessité de mettre en relief Tindivi- 



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4 INTRODUCTION 

A un autre égard encore il est utile de démêler les traits origi- 
naux du poète allemand. Les œuvres des auteurs anciens sont d*un 
grand secours pour Thistoire de la civilisation. On y découvre 
Taspect des mœurs, des usages et des croyances des siècles passés. 
Mais quand on appelle en témoignage un adaptateur comme 
Gottfried, on risque d'errer. Est-il allemand ou français ce trait 
de mœurs qu'on lit dans son Tristan ? On ne peut affirmer son 
existence en Allemagne que si le poète Ta ajouté à sa source. S'il 
figurait déjà dans Toriginal, il est évident qu'on ne saurait, sans 
plus, assurer qu'il fût aussi indigène. De là résulte la nécessité de 
-discerner les parties ajoutées ou modifiées dans les si nombreuses 
adaptations allemandes du moyen âge (i). 

La comparaison des poètes originaux et de leurs adaptateurs 
est donc l'un des plus pressants devoirs de la critique scienti- 
fique. Mais si ce travail est aisé lorsque le poème imité sub- 
siste — il suffit alors de confronter les textes et de relever les 
divei^ences — la tâche est plus ardue lorsque la source a dis- 
paru. C'est ici le cas. Du poème de Thomas il ne reste en effet 
que des fragments, et ces débris, sauf une centaine de vers dont 
nous apprécierons plus loin la valeur pour nos recherches, relatent 
la dernière partie des aventures de Tristan, celle justement que 
Gottfried n'a pas traitée. Ils sont pourtant d'un utile secours. Ils 
renseignent sur le tempérament littéraire de Thomas et permet- 
tent de fixer les limites de son talent. Cette connaissance peut 
servir, lorsque tout autre contrôle fait défaut, à déterminer les 
droits du poète français. 

En dépit de leur prix, ces moyens de comparaison sont évidem- 
ment insuffisants. Ils peuvent être les supports de quelques idées 
générales, mais non les critères nécessaires pour démêler les 
parties originales de Gottfried. Heureusement nous avons mieux. 
Un favorable destin nous a conservé le Tristan de Thomas dans 
deux versions étrangères, dont l'une au moins en reflète assez 
fidèlement la physionomie : un poème anglais du XIII« siècle et 

dualité d'un poète imitateur m'est apparue il y a déjà longtemps et que 
plusieurs chapitres de mon Étude sur Hartmann d'Aue (Paris, Leroux, 1898). 
poursuivent cette fin ? 

(i) Cette observation n'est pas nouvelle. Elle a été faite avant moi, 
notamment par M. J. Mêler (v. Zeitschr, f. Deutsche Philol., a4, p. 374). 



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INTRODUCTION 5 

une traduction Scandinave, faite en 1326 par le moine Robert pour 
le roi de Norwège, Hakon (i). 

C'est donc de trois éléments d'examen que nous disposons pour 
notre travail : i^les fragments conservés de Thomas, surtout les 
deux passages qui ont été mis en œuvre par Gottfried ; a» la version 
anglaise (Sir Tristrem) ; 3^» la traduction Scandinave (Tristrams 
Saga). Quelle est la valeur de ces textes ? 

1° Les fragments de Thomas utilisés dans le poème allemand 
sont pour notre étude d'un prix inestimable (2). Les comparer aux 
vers concordants du Tristan de Gottfried c'est acquérir la preuve 
que ce dernier en a usé ici fort librement vis-à-vis de son texte, 
constatation qui vaut évidemment pour tout le poème, Gottfried 
n'étant pas passé de l'imitation aisée que l'on observe ici à la 
traduction servile que certains supposent partout ailleui^s. C'est 
aussi obtenir une indication utile sur la méthode d'adaptation du 
poète allemand, que nous avons le droit de supposer constante, 
et par là gagner un moyen de contrôle pour des cas difficiles. 

Deux objections peuvent, il est vrai, être élevées contre nos 
déductions. Si l'authenticité du second fragment (Sneyd ^) ne peut 
être mise en doute, est-il certain que le premier (Cambridge) 
appartenait au poème de Thomas? A cette question posée par 
Heinzel, qui s'est prononcé pour la négative (3), Kôlbing a 
répondu en affirmant de façon convaincante la légitimité de l'attri- 
bution à Thomas de ce fragment (4). 

Mais le même Kôlbing a émis en divers endroits de son intro- 
duction à la Trisirams Saga une opinion, qui, si elle était exacte, 
ruinerait notre système. 11 a pensé que Gottfried a pu avoir sous 
les yeux une version du Tristan français dépendante de Thomas, 
mais présentant déjà les altérations qu'offre le poème allemand. 
Nous montrerons dans la 2® partie de cette étude, en nous appuyant 
surtout sur le caractère permanent des modifications, que cette 
théorie est inadmissible pour le premier fragment. Quant au reste 

(1) Ces œuvres ont été éditées par Kôlbing et signalées plus haut. Avec 
cet auteur et M. Bédier j'adopte les sigles E pour Sir Tristrem, S pour la 
Saga et G pour le poème allemand. 

(a) V. éd. Bédier v. i-5a (fragment de Cambridge) et v. 53-i4a (fragment 
Snexdy. 

(3) V. Anzeigerf. deutsches Altertum, 8, p. ai3 ss. 

(4) V. Sir Tristrem, p. xx s. 



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6 INTRODUCTION 

du poème, c'est précisément l'un des résultats de ce travail de faire 
voir que les changements apportés au texte de Thomas ont pour 
auteur un hojnme doué d'un sens littéraire très fin et de hautes 
facultés poétiques. Cet homme n*est pas un simple remanieur. En 
lui se révèle le vigoureux et délicat esprit que Ton découvre dans 
les passages du Tristan allemand qui sont certainement originaux, 
telle la fameuse digression littéraire (v. 4619-798) (i). 

2° Sir Tristrem est d'une faible utilité pour la reconstitution du 
texte français et par suite pour la distinction des passages origi- 
naux de Gottfried. L'auteur anglais s'est bien inspiré de Thomas, 
mais il a considérablement abrégé son texte, et s'est souvent livré 
à son imagination. Aussi son témoignage n'est-il pas fréquemment 
invoqué. 

3° Il n'en est pas de même de la version Scandinave. Robert a 
en général traduit fidèlement son original. La démonstration de 
cette exactitude relative est faite dans la i" partie de ce travail, 
où les divergences des fragments français et de la version norwé- 
gienne sont signalées. Comme Robert a très vraisemblablement 
usé des mêmes procédés dans la traduction des autres parties du 
poème, on peut par analogie conclure ici, dans des cas douteux, à 
l'intégralité ou à l'infidélité de sa reproduction. 

C'est donc la version Scandinave qui servira avant tout à notre 
comparaison. Elle suffirait à elle seule si elle était calquée sur le 
Tristan français. Mais Robert, qui ne modifie que rarement son 
texte et qui n'y ajoute presque jamais, est sans scrupule à l'égard 
des suppressions (a). Il a tranché dans le vif et surtout sacrifié les 
passages d'étude psychologique. Si, en ce qui touche les faits 
conservés par elle, la Sdga offre un témoignage habituellement 
sûr, il n'en est pas de même pour les cas où elle est suspecte d'éli- 
mination, et lorsque Gottfried présente des idées ou des faits 
étrangers à Robert, on doit se demander si c'est le premier qui a 

(i) L'épisode qui fait Tobjet du premier fragment (la surprise dans le 
verger) se rencontre dans le Roman en prose française, comme Ta fait voir 
M. Rôttiger : Der heatige Stand der Tristanforachnng. Hambourg, 18^7, 
p. 32 s. 11 est vraisemblable qu'il est des plus anciens ; les divers conteurs 
Font utilisé, mais transposé et modifié. (Cf. Béroul v. 589 ss., dont le texte 
est altéré, v. Rôttiger, p. 18; Eilhart 3a5o-a89). 

(2) Les mutilations du texte Scandinave peuvent être en partie le fait de 
scribes. Le manuscrit qui le contient en son entier n'est que du xvii* siècle. 



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INTRODUCTION 7 

amplifié ou si c'est le second qui a abrégé. Parfois la question est 
insoluble. Le plus souvent pourtant Tusage de critères extérieurs, 
soit ceux dont il a déjà été question, soit ceux que nous allons 
envisager, parvient à tirer d'incertitude. 

i^ On peut invoquer comme preuve de Foriginalité de Gott- 
fried le ton personnel. Il ne suffit pas, à vrai dire, qu'un poète se 
serve du Je individuel pour que nous soyons autorisés à croire 
qu'il est l'auteur de l'idée exprimée sous cette forme. Ce peut être 
en effet simple artifice de traducteur. Mais si l'on acquiert la certi- 
tude que dans certains passages l'originalité supposée par l'emploi 
de 7e est confirmée par d'autres témoignages, et qu'en revanche le 
ton personnel est absent des passages imités, on aura quelque droit 
d'affirmer que ce poète est indépendant quand il se met en scène. 

Ces deux sortes de démonstrations sont aisées à faire pour le 
Tristan de Gottfried. La seconde résidte de la lecture du texte et 
ne peut être appuyée de citations. Pour la première les preuves 
abondent. Le poète allemand se sert du tour personnel dans la 
digression littéraire, dans l'exposition du sujet (où il exprime sa 
conception de la poésie) et dans nombre de passages qu'on ne 
peut lui refuser, comme par exemple celui qui est examiné à la 
fin du chapitre VII de notre 3« partie. 

oP Nous croirons au contraire à l'imitation quand Gottfried 
dira qu'il se réfère à sa source. Pour un certain nombre de cas où 
le contrôle est possible, le témoignage de la Saga garantit la 
sincérité de Gottfried. Pour d'autres, où le mutisme de la ver- 
sion norwégienne ne permet pas la vérification, rien n'empêche 
de croire que le poète allemand n'ait à bon droit déclaré qu'il 
s'appuie sur son modèle. Jamais il ne peut être pris en flagrant 
délit de mensonge. On a donc tout lieu d'admettre que toujours il 
est sincère quand il affirme qu'il reproduit un trait de son original. 

Voici les cas où l'authenticité de l'affirmation de Gottfried est 
assurée par le récit de Thomas : 

G V. 164 ss. (i), Î144 s., 3x8 s., 341 s., 1643, 1798, 21 15, 2761 (2), 

(i) Ne sont pas cités les cas où Gottfried fait allusion, non à sa source, 
mais à la tradition, comme au vers 6881. 

(a) Ici Gottfried dit s'appuyer sur la véridique histoire {wâre mœre), ce 
qui peut être une critique adressée à Eilhart, dont le récit diflère en ce point 
de celui de Thomas. 



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8 INTRODUCTION 

5884 s., 7i55, 8946, 14248 ss., iSgig, i6io5 (i), 1^565 s., 18696 (2). 

Vraisemblable, mais non susceptible de démonstration, à cause 
des lacunes de la Saga, est la sincérité des allégations suivantes : 

G V. 448. 1944 (3), 2259, 2545,3547, 4557, 5177, 5257, 6558, 6871, 
i58io, 15894, 16357, 16707 (4), 18733. 

Prenons aussi en considération un fait isolé. Gottfried, se réfé- 
rant à un trait antérieur du récit qu'il n'a pas trouvé dans sa 
source, n'invoque pas l'autorité de l'original, mais allègue son 
propre dire (v. 4^43)* 

3^ Nous trouverons un cntère sûr de l'indépendance de 
Gottfried. vis-à-vis de Thomas dans les imitations qu'il a faites 
d'auteurs allemands. Ce serait allonger sans profit cette étude que 
de citer tous les passages où Gottfried s'est inspiré de ses devan- 
ciers. Qu'il suffise de dire que notre poète a parfois imité, parfois 
critiqué soit Henri de Veldeke, soit Eilhart d'Obei^, auteur d'un 
Tristan (écrit entre 1170-80 et dont Gottfried ne dédaigna pas de 
tirer parti tout en lui décochant quelques traits) (5), soit enfin 
Hartmann d'Aue. Il ne saurait être contesté que dans ces pas- 
sages l'auteur du Tristan allemand s'écarte de sa source. Nous 
mettrons en lumière au cours de notre étude ceux qu'il importera 
de relever (6). 

4^ n est également impossible de douter de l'originalité de 
Gottfried lorsque, s' écartant des versions norwégienne et anglaise, 
il justifie son exposition ou insiste sur sa divei^ence. De quelle 

(i) Ce qui est assuré ici par Gottfried, d'après Thomas, c'est que le géant 
emporta sa main coupée dans son château. Il n'est pas certain que Thomas 
ait dit qu'il la mit sur la table. 

(2) Gottfried se sert parfois de l'expression aU ich ez las non dans le sens 
de « j'ai lu ». mais de « j'ai dit » (ex. 274^1. i86o5). 11 a fallu écarter de nos 
citations les cas où le poète affirme simplement qu'il se répète. La distinc- 
tion n'est pas toujours aisée ni sûre. 

(3) Cependant Gottfried est très près de S (16 : 26 ss.). 

(4) L'attestation de Gottfried ne s'applique qu'aux vers 16708-10. 

(5) Dans sa digression littéraire Gottfried n'a pas nommé Eilhart, parmi 
les poètes épiques dont le talent honore l'Allemagne. Est-ce mépris pour 
l'art fruste du vieux conteur? Est-ce crainte d'entourer d'une auréole 
glorieuse un concurrent gênant ? 

(6) Le Tristan de Gottfried offre aussi des données allemandes, et que par 
suite on ne peut mettre sur le compte de l'imitation. Ainsi le chant de 
départ des matelots cornouaillais lorsque Tristan et Isolde quittent l'Irlande 
(v. v. II 536 ss. et Hertz : Tristan und Isolde^, p. 53o s). 



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INTRODUCTION 9 

ntilité en effet seraient et justification et insistance s'il était 
d'accord avec le texte qu'il avait sous les yeux ? Voici quelques 
cas saillants. 

Le poète allemand indique les raisons pour lesquelles il n'a 
pas rapporté les lamentations de personnages affligés (v. 1726 ss.» 
i852 ss., 7201 s.), ou décrit une armure (v. 65o6 ss.), ou désigné 
des remèdes (v. 7989 ss.) ; il entre en polémique avec Thomas en 
transformant un duel en un combat de deux troupes (v. 6870 ss.), 
en aflirmant que Marc n'a pas bu le philtre (v. 12655 ss.) et que 
c'est Huden et non Petitcrû qui accompagne les amants dans la 
forêt (v. 16661 ss.) ; il relève avec une significative attention la 
légitimité de traits qui ne sont pas chez lui tels qu'on les voit dans 
sa source : à deux reprises il dit qu'une escorte de 12 chevaliers 
(elle est de 20 dans l'original) suffisait à Riwalin (v. 4^ ss.) ; il 
déclare expressément que la Grotte des amants n'était ombragéç 
qxie d'un seul tilleul (il y en a trois dans le texte, v. 16734 ss.) ; 
enfin il affirme que les amants peuvent vivre sans nourriture 
matérielle (critique d'Eilhart, mais aussi de Thomas, v. 3« partie, 
ch. XVII, sous V. 1681 1-927). 

50 II ne semble pas téméraire de croire à l'indépendance de 
Gottfried lorsqu'il fournit un trait, absent de la Saga et de Sir 
Tristrem, sur lequel il revient une ou plusieurs fois par la suite. 
Pour quelques cas notre hypothèse est confirmée par des preuves 
d'ordre différent (i). Mais il en est où tout autre témoignage fait 
défaut (2). Sans vouloir accorder une valeur décisive à cet argu- 
ment, nous pensons qu'on peut admettre, en l'absence d'indices 
défavorables, que si les deux versions n'offrent aucune trace d'un 
trait répété une ou plusieurs fois par Gottfried, on l'attribuera à 
ce dernier sans grandes chances d'erreur. 

60 Le lecteur qui a examiné les procédés de style de Thomas et 
les a comparés à ceux de Gottfried dans les passages dont Forigi- 
nalité ne saurait être contestée est frappé de la différence qui se 
révèle entre les deux poètes. L'exposition est plus vive, plus 
ardente, plus colorée dans le Tristan allemand. Ici abondent les 

(i) Ainsi pour le thème des envieux (v. 3« partie, eh. XII, sons v. 8627- 
633). 

(a) Un exemple nous est offert par le motif des captifs cornouaillais 
(v. 3« partie, ch. XV, sons v. 10879-11370). 



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10 INTRODUCTION' 

effets de forme et de sons : comparaisons, antithèses, allitérations, 
jeux de mots. Ces effets témoignent de plus de science, d'une plus 
grande maîtrise verbale. Quand un passage suspect découvrira 
en abondance ces qualités de facture qui sont le propre de 
Gottfried on aura quelque raison de le lui attribuer. Il serait 
certes imprudent de se dissimuler Tincertitude de ce critère. On 
peut dire en effet — et le cas se produit — que Gottfried a animé 
de sa verve et orné de son talent une idée puisée dans sa source. 
Cependant cet ordre de preuve, surtout s'il s'ajoute à d'autres, 
nous a paru dans certains cas devoir faire pencher la balance en 
faveur du poète allemand. 

Ces moyens critiques ne sont ni les seuls, ni les plus fréquents 
auxquels il ait été fait appel pour discerner la part d'invention 
de Gottfried dans son Tristan. Ce qui est essentiel c'est l'étude 
attentive du développement de l'action dans chacune des versions. 
La logique du récit, la présence ou l'absence d'un détail signifi- 
catif, l'incohérence d'une donnée, l'apparition injustifiée d'une 
pensée sont des indices rarement décevants et qui ont en premier 
lieu déterminé notre jugement. Aussi n'avons-nous pas reculé 
devant les détails les plus minutieux de la comparaison des textes 
dans notre 3* partie. 

Démêler les passages originaux de Gottfried n'était pas toute 
notre tâche. Il fallait coordonner les enseignements recueillis et 
les grouper méthodiquement pour mettre en lumière les diverses 
faces du caractère du poète et de son esprit. C'est l'objet de 
la 4* partie de cette étude. L'appréciation qu'on y trouvera de 
Gottfried est basée uniquement sur les traits qui lui sont person- 
nels. L'image évoquée est donc un portrait fidèle de l'un des 
plus grands poètes de l'Allemagne ancienne. 



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PREMIERE PARTIE 



LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA 

I 
Comparaison des textes 



Afin de déterminer exactement les procédés de^raduction de 
Robert il est nécessaire de comparer sa version avec le texte fran- 
çais. Dans ce premier chapitre seront signalées ses divergences, 
dans le second seront réunis les enseignements qu'offre cette 
comparaison. 

Nous passerons sous silence les passages repiK)duits exacte- 
ment ou à peu près et nous relèverons seulement les addi- 
tions (+) (i), les suppressions ( — ) (a), les modifications (M), les 
abréviations (A) et les transpositions (Tr) de quelque impor- 
tance (3). 

I. Fragment de Cambridge 
(Bédier i-Sa. S 8i : Sa-Sa : a4) 

— 6 : « Mes, merci Deu, bien demorerent. » 

(i) Pour la commodité des vériûcalions, chaque addition de S (SagaJ sera 
précédée de rindication du passage français auquel Robert a ajouté un trait 
personnel. 

(a) Les passages de quelque longueur seront résumés. 

(3) Le texte français est cité d'après Tédition de M. Bédier. Les chiffres 
mis en tète de chaque passage se rapparient aux vers de cette édition. 



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12 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGÀ 

— i6 : « Car el paies va il son pas ». 

+ 35 : Car ceux qui nous haïssent vont revenir 8a : i5 s. 

+ 36 : Dieu nous garde et nous protège 8a ; i6 s. 

M47S. :« ... Si grant pitié, ne lel tendror — Quant doi partir 
de vostre amor ». S : Je n'ai jamais eu si grande 
angoisse au sujet de ma vie que j'en éprouve de notre 
séparation 8a : a3 (i). 

— 49 s. « Nos cors partir ore convient, — Mais l'amor ne partira 

nient ». 

2. FragTnent Snej'd^ 
(Bédier 53-94o. S 83 : 37-87 : aS) 

— 53-a34 : Conflit de sentiments. Tristan se demande si Isolde 

l'aime encore : il Texcuse et Taccuse par trois revire- 
ments successifs. Finalement il se décide à se marier 
pour oublier son amante. 

— a37 : « En grant estrif e en esprove ». 

M a44 : « Pur sun (d'Isolde) seignur u pur délit ». S : pour 
son (de Tristan) profit et pour sa joie 84 : 5. (a). 

— a5i-84 • Répétition (sauf a67-a70 qui ajoutent un trait nouveau) 

de pensées déjà exprimées (cf. a5i-a57 et a49 s. ; aSj- 
a66et aii-a34 ; a7i-a84 et a49 ss.) 

— a85-356 : Développement de cette pensée : les hommes renon- 

cent de gaieté de cœur au bien qu'ils possèdent pour 
acquérir, par amour du changement, un bien de moin- 
dre valeur. 

— 357-418 : Analyse de sentiments Tristan se détermine au ma- 

riage non par haine ni par amour pour Isolde la reine, 

mais afin de se délivrer de son mal. 
A 43o-3 : Enumération de jeux chevaleresques plus brève en S 

84 : 14-16. 
M 435 s. : « Cum a itels festes aflirent — E cum cil del siècle 

requirent ». S : comme c'est la coutume en d'autres 

pays 84 : 16. 

(i) Cette modification est due évidemment à une erreur de lecture on 
d'interprétation . 

(3) Robert a probablement mal lu « seignur » ou Ta mal compris et rap- 
porté à Tristan ce qui est dit d'isolde dans le texte. 



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COMPARAISON DES TEXTES l3 

M 44^ ' « Bien ert séant, al pmn estreit ». S : le vêtement 
lui allait bien 84 : 19 (i). 

Tr 4^6^ • -A. la vue de Tanneau, Tristan se rappelle la recom- 
mandation faite par Isolde au moment de la sépara- 
tion. Robert a placé ce motif immédiatement après 
la chute de Tanneau 84 : ao-aa. 

— 469 s. : « Ço est tuit par mun fol corage, — Ki tant m'irt jolif 

e volage ». 

— 47ï"5 - Tristan s'accuse de ne pas avoir songé à Isolde la reine 

quand il Ta trahie en épousant Isolde de Bretagne. 

— 479"82 et 485-640. Tristan reprend le thème exposé auparavant. 

S'il consomme son mariage avec Isolde, il trahit la 
reine ; s*il garde sa fidélité à la reine, il manque à ses 
dévoilas envers Isolde. Plusieurs variations de la 
pensée. S exprime en quatre lignes la lutte de senti- 
ments chez Tristan et la résolution de ce dernier de 
reposer chastement près dlsolde 84 : a7-3i. 

+ 482 : Cependant, advienne ce qui doit arriver 84 : 3o s. 

M 641-3 : Isolde prodigue ses caresses à Tristan. Sans doute par 
suite d'un contresens, Robert renverse les rôles 84 : 
31-33 (2). 

— 649-65 : Tristan est empêché par son amour pour la reine de 

remplir ses devoirs d'époux. Développement de la 
pensée 645 ss. Il se demande par quel « engin » il 
s'excusera de son abstinence 669 s. 
M 684-93 : Tristan explique à Isolde qu'il souffre d'un mal interne. 
Les fatigues éprouvées en ce Jour l'ont lassé au point 
qu'il n'ose s* « emveisier ». 11 ajoute : « Uncques pois 
ne me travaillai — Que par treis feiz ne me pasmai ». 
S ne parait pas avoir saisi la pensée et dit que le mal 
de Tristan provient de ses nombreuses fatigues et 
veilles. Quand la douleur le saisit il s'évanouit 
85 : 1.4. 

(i) Le traducteur n*a pas compris que c'est parce que le a bliaut » est 
étroit du poignet que, lorsqu'on l'ôte, l'anneau se détache du doigt de 
Tristan. Ce n'est donc pas une simple suppression. 

(2) V. Kôlbing : TrUtramg Saga^ p. 211. La traduction du vers 64? parait 
aus^i être fautive. 



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l4 LES FRAGMENTS DE THOMAS Kt UL SAGA 

h 700 : Rien ne manquait à Tristan que l'autre Isolde 85 : 

9 s. (i) 
+ 701 : Au nom d'Isolde S ajoute « épouse du roi Marc ». 

85 : II. Cette précision n*est pas inutile, attendu qu*il 
vient d'être question de l'autre Isolde. 

— 7i3 s. : Isolde ignore que Tristan est en Bretagne et le croit en 

Espagne. 

— 716 : Le nom du géant Orguillus est supprimé par S. 
+ 719 : Le géant est gros, grand et orgueilleux 85 : 16 s. 
M 726 : « en tere ». S : dans son royaume 85 : 21 (2). 

— 739.41 : Répétition de jaS et 733 s. 

— 755-60 : Si Arthur ne consent pas à donner sa barbe au géant 

il y aura combat. 

M 772 s. : « Ensemble vindrent puis andui, — E les pels e la 
barbe mistrent ». S n'a pas compris le sens ^ mirent 
comme enjeu » et traduit : « le géant lui montra le 
manteau fait avec les barbes des rois ». 85 : 87 s. 

+ 780 : Arthur délivre les terres des rois et comtes soumis 
par le géant et le punit de son orgueil 86 : 3-5 (3). 

+ 789 : Le roi d'Espagne fut pris d'effiroi (quand le géant lui. 
demanda sa barbe) 86 : 7 s. 

— 790 : « Mais ne la volt a lui doner ». 

+ 796 • Quand Tristan apprit que personne n*osait protéger 

rhonneur du roi 86 : 10 s. 
M 797 : Tristan affronte le géant en S pour honorer le roi 

86 : 12, chez Thomas « pur s'amur ». 

+ 810 : Les envieux taisent les mérites de ceux qui leur sont 
supérieurs, accusent les gens de bien et dissimulent 
leurs propres fautes en décriant autrui 86 : 18 s. S a, 
développé la pensée de Thomas. 

— 8i5-22 : Reprise et variation des vers 8i3 s. 

M 8a3 s. : « Tristrans ad compainuns asez — Dunt est halz u poi 
amez ». S a compris à rebours : Tristan a maintenant 

(i) Cette idée est manifestement absurde. On peut la considérer comme 
une malheureuse addition d'un scribe. 

(a) Kôlbing suppose un contresens (v. Tristrams Saga^ p. aia). C'est au 
moins une inexactitude. 

(3) Il est prudent de ne pas tenir compte de cette divergence, qui» comme 
le pense M. Bédier, peut être attribuée à une lacune du ms. Sneyd^ 



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GOBfPARAISON DBS TEXTES l5 

beaucoup de compagnons qui Thonorent 86 : ai s. Le 
sens de la pensée reste cependant cohérent, grâce â 
Taddition de « maintenant ». 

— 835-46 : Nom et sujet du lai composé par Isolde. Façon dont il 

est chanté par la reine. 
M 847 : « Cariado ». S : Mariadokk 86 : 28 (i). 
+ 849 : Cariado (Mariadokk) est d'Angleterre 86 : a8 s. 
M 874-6 : S ne paraît pas avoir compris le passage, obscur 

d'ailleurs, du poème français (2) 87 : 3 s. 
+ 8821 : La fresaie vole d'habitude avant le mauvais temps 

87:7. 

— 889-93 : Comparaison de Cariado avec un « perechus ». 

— 893-9021 : Développement et application au cas particulier de la 

pensée exprimée v. 885-8. Le tout est donné en une 

ligne par S 87 : 9 s. 
M 904 : <^ mais ne sais dont ». S : Mais je ne sais combien fou 

serait... 87 : 11. Robert n'a pas compris « dont ». 
M 906 : « Si sui huan, e vos fresaie ». iS : Si je suis chouette, 

tu seras ma servante (mon amie) 87 : 12 (3). 
+ 914 : Tristan, dit Cariado, a épousé une femme plu9 belle 

(qu'Isolde la reine) 87 : 16. 
+ 917 : A Tépithète de « huan » 5 a ajouté celle de loup 

87 : 18. 
M 920 : Modification amenée par celle du v. 906. 
M 921 et — 922 : « Vos m'avez dit maie no vêle, — Ui ne vos la 

dirai jo bêle. » S : Malgré que vous m'ayez dit du mal 

de Tristan, jamais je ne vous aimerai 87 : 19 s (4). 

(i) Sans doute erreur d'un copiste. (V. Kôlbing : Triatrams Saga, 

p. Gxxm. 

(a) V. Dédier, p. 296 s. 

(3) Kôlbing traduit « sa servante », ce qui accentue encore la divergence 
de Robert. Mais à la note de la p. aia, Kôlbing donne le sens exact, qui est 
attesté par la traduction du v. 920 : « S'en dreit de vos ne sui fresaie » que 
Robert a rendu par : « si je cède à Ion vouloir et à ta folie » 87 : 19. Comme 
Robert a compris le mot fresaie auparavant (87 : acte.) il faut admettre que 
c'est afin de ne pas prêter à Cariado un propos discourtois (la comparaison 
d'isolde avec une « fresaie ») qu*il a raodiiié son texte. 

(4) S a fondu deux idées de Thomas et fait disparaître Tantithèse des 
vers 921 s. c Jamais je ne vous aimerai » est la reproduction des vers 
suivants du texte français. 



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l6 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA 

— gaj s. : « Maternent porchacé oûsse, — Se la vostre amor 

receûsse. » 
M 929 s. : « Milz voil la sue aveir perdue — Que la vostre aveir 
reeeîie. » S : J*ainierais mieux me tuer que d'accepter 
votre amour 87 : 21 (i). 

— 9*3i s. : Répétition de 921 ss. 

3. Fragment de Turin^ 
(Bédier 941-1196. 5 94 : 36-95 : 36) 

— 941-4 • Agitation de Tristan à l'aspect de Timage d*Isolde (2). 

— 946-68 : Tristan fâché contre Isolde en songeant qu'elle peut 

céder aux sollicitations de Caiîado. 
M 969-72 : Tristan se plaint à Brangain de Tinfidélité dlsolde. 
S II prodigue à limage de Brangain les mêmes caresses 
qu'à celle dlsolde 96 : i s (3). 

— 973-90 : Confiance de Tristan fondée sur le souvenir de l'atti- 

tude d'Isolde avant la séparation, 
-f 991 : Tristan est irrité contre ceux qui ont troublé le bonheur 
de sa vie et maltraite l'image de Cariado 96 : 4-3 (4)' 

— 995-1010: Triâtan malheureux parce qu'il est sous le pouvoir 

d'un véritable amour. 

— 1011-91 : Opposition des peines des quatre amants: Marc, Isolde 

la reine, Tristan et Isolde de Bretagne. 

— 1092-1123 : Reprise de la même idée. 

— 1124-34: Exposition d'une pensée déjà émise 641 ss. 
M ii38 : « A une feste ». S : en un lieu saint 95 : 10. 

— ii46s. : « Gel a Gaerdin se.desroie, — E l'Ysolt contre lui 

s'arbroie ». 
+ 1147 : Isolde saisit la rêne 96 : 14. 

(i) La cause de Terreur de Robert parait évidente. Il a lu o vie » au lieu 
de « sue ». 

(a) Les lignes 94 : 36-95 : i où Tristan baise limage dlsolde et lui murmure 
de douces paroles sont probablement le résumé d'un passage précédent du 
poème français, dont un trait est repris au v. 945. 

(3) Cette modification parait être la conséquence de la suppression 
précédente. 

(4) M. Bédier se demande si ce trait est une invention de S ou s*il faut 
supposer une lacune du fragment (p. 3i4). Rien ne peut tirer d'incertitude. 



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COMPARAISON DES TEXTES Ij 

— iiSa S. : « Por soi tenir la destre estraint. — Li palefrois avant 

s'enpaint. » 

— ii56 s. : « li piez de novel ert ferrez : — Ou vait el tai s'est 

encrosez ; — Al flatir qu'il fait el pertus (i) ». 

— 1161 s. : « Quant ele ses cuisses ovri — Por le cheval que lerir 

volt. » (2) 

— ii63 : « De la fraidur s*efroie Ysolt ». 

M ii65 : « si ère une quarentaigne ». 5 : elle chevaucha presque 

un demi-quart de mille en riant 96 : 18 s. (3). 
+ 1178 : Pourquoi (avez-vous ri...)? 96 : aS. 
M 1180 : « Se la veire achoison ne sai ». S : Je ne sais si c'est 

en moi ou en vous que vous trouvez à rire 96 : ïïS s. 
M ii83 : « Se j'après m'en puis aparçoivre ». S : Si je n'en 

acquiers pas de certitude 96 : 28 (4). 
+ 1191 : Isolde précise une donnée en rappelant que c'est au 

moment où son cheval sauta dans l'eau que celle-ci 

jaillit 95 : 3a s. 

4. Fragment de Strasbourg \ 
(Bédier 1195-1264. S 100 : ao-3o) (5). 

— I20I-3 : A quoi sert un récit ne relatant pas ce qui convient? 

(intervention du poète). 

(i) Ce dernier vers est ainsi résumé en S : « par là » 95 : 16. 
(a) Cette explication est superflue en 5, où la suppression de quelques 
traits de description rapproche ii5o s. de 1161 s. 

(3) Le passage français est peu clair (v. Bédier, p. 394). I^ ^^t probable que 
Robert Ta mal compris. Le mot « demi 1», qui est une addition au texte, 
témoigne de son embarras. Rire pendant un quart de mille lui a paru chose 
invraisemblable : il a réduit de moitié Taccés d'bilarité d*Isolde. La traduc- 
tion obscure du vers suivant: « Oncore s'en tenist a paigne » coniirme cette 
supposition. 

Par contre Robert a bien traduit les vers 1169-71 ; c*est la version de Kôl- 
bing (« il crut qu'elle avait appris à son sujet » pour « il crut qu'elle lui avait 
entendu dire ») qui est défectueuse. L'erreur provient du sens attribué à 
fregit^ qui signiiie ici « entendre », et non <r apprendre ». 

« Amerus » (v. 1173) traduit par vinsœll (95 : 2a) est une inexactitude. 
Robert ne disposait pas de terme norrois pour rendre convenablement ce 
mot : il Ta supprimé en deux autres endroits (cf. v. 2199, 3a86 et S 107 : 6, 
107 : 20), 

(4) Robert aura lu « n'en puis ... » au lieu de a m'en puis... ». 

(5) Une longue discussion a été engagée au sujet de Tattribution du 
fragment de Strasbourg à Thomas. On la trouvera . résumée dans l'édition 

Unw, de Lille, Tr, et Mém, Dr.-LeUres, Fasc. 5. 2. 



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l8 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA 

— 1:216-64 : Tnstan et Kaherdin, montés sur un chêne, voient 
défiler le cortège royal, que le poète décrit longue- 
ment (i). 

Pin du poème 
(Bédier ia65-3i44. 5 io3 : 8-iia : ai). 

— iaj6 : « Vus m'en pramîstes grant honur ». S : Dieu sait que 

j*ai agi ainsi pour votre honneur et non pour mon 

plaisir io3 : i4 s. (a). 
+ ia8a : Gomme on le fait à Tégard des voleurs io3 : 18. 
A ia9o-i336 : S résume en trois lignes la suite des reproches que 

Brangain adresse à Isolde io3 : ao-a3. 
M 1348 : « Ne a la quel se puisse prendre ». S : quoiqu'elle pût 

faire io3 : 3o (3). 
A i353-^ : Isolde accuse Tristan de tous ses maux. S dit la chose 

en quelques mots, sous forme de récit io3 : 33-36. 

— 1399-1614 ' Longue discussion entre Isolde et Brangain. Celle-ci 

finalement menace Isolde de tout révéler au roi. 



de M. Bédier, p. 335. Sans vouloir entrer dans le fond du débat je ferai 
remarquer que Tun des arguments de M. Vetter {La légende de Tristan, 
Marbourg, i88a, p. i5), reproduit par M. Bédier, manque de justesse. M. Vetter 
explique que Kaherdin n'a pu reconnaître Isolde et Brangain, dont il avait 
cependant vu les « images », par le défaut de ressemblance de ces repré- 
sentations. Ceci esA contredit par le témoignage de la Saga, qui affirme que 
l'image d'isolde est a par la forme, la beauté et la taille, aussi semblable à 
Isolde que si c'était Isolde elle-même » iS 93 : 15-17). M. Bédier ajoute : « l'art 
du portrait dans la statuaire était encore trop embryonnaire au xu* siècle 
pour que Thomas ait pu attribuer aux images taillées par Tristan une valeur 
de parfaite ressemblance ». Il est cependant assuré que les hommes du début 
du xui* siècle croyaient cette fidélité possible. La Thidrekssaga rapporte 
que le forgeron Wieland, ignorant le nom de l'homme qui lui avait volé ses 
outils et voulant le connaître, en fit une statue qu'il revêtit et plaça dans 
une saUe où. le roi Nidung devait passer. La figure était si ressemblante que 
Nidung, en l'apercevant, crut voir le personnage qu'elle représentait et lui 
adressa la parole. Wieland dut tirer le roi de son erreur après avoir appris 
le nom de Vinconnu. {Thidrekas,, ch. ai). 

(i) Il n'est pas certain que ce passage se soit trouvé dans le manuscrit 
traduit par Robert 

(a) Ce contresens de Robert a déterminé rincorrection de la phrase 
suivante, constatée par Kôlbing (p. ai4), qui ne parait pas avoir vu l'origine 
de l'erreur. 

(3) Robert n'a pas compris l'opposition. 



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COMPARAISON DES TBXTBS 1^ 

A i6i5-i73a : Brangain se rend près de Marc, mais, au lieu d'ac- 
cuser Tristan, porte les soupçons du roi sur Cariado. 
S paraît avoir résumé cette démarche de Brangain en 
deux lignes io3 : 36-38. 

— I j33-5a : Marc chai^ Brangain de surveiller Isolde (i), 

— 1753-63 : Etat d'âme de divers personnages. 

4- 1763 : Quand Tristan et Kaherdin étaient ensemble dans la 

forêt io3 : 38 (n), 
— 1773-7 : Déguisement de Tristan. 
M 1783 : « Tut s*apareille cum fîist lazre». S : dételle sorte que 

sa voix fut enrouée comme celle d'un lépreux io4 : 7(3). 

— 1787 s. : « Met i de buis un gros nuel, — Si s'en apareille un 

aavel » (4). 
A 1791-5 : L'attitude de Tristan devant le palais est brièvement 
présentée par S 104 : 9-1 1. 

— 1798 s. : « Pur oïr i le grant servise. — Ëissuz en ert hors del 

paies ». 

— i8oa : « Mais Ysolt nel reconnut mie ». 

M i8o3 : « e si flavele ». 5 : et il agitait son hanap io4 : i4 (5). 
M 1807 : « Grant eschar en unt li serjant ». S Les seigneurs 

s'étonnèrent io4 : i5 s. 
+ 1809 : . . . (parce qu'il suivait et) importunait la reine io4 : 16 s. 
+ 1809 : Si Tristan avait voulu user de sa force, il se serait vite 

vengé 104 : 17 s. (6). 

(i) Les abréviations et suppressions qui viennent d'être signalées portent 
sur une étude de sentiments intéressante, mais sans grande utilité pour 
l'action puisque Brangain ne met pas sa menace à exécution et que la mis- 
sion qu'elle reçoit de Marc reste sans effet bien visible sur les événements. 
On comprend que Robert ait pu trancher dans le vif. 

(a) On peut se demander si la disposition des vers 1771 s., placés par S 
avant 1769 s., est bien le fait de Robert. Il semble plutôt qu'on doive croire 
que c'est le copiste français du ms. Douce qui a mis à tort 1771 s. après 
17698. 

(3) C'est le mot « s'apareille » qui a été mal lu ou mal compris. 

(4) Cette suppression semble avoir pour origine l'ignorance de Robert. 
Ne sachant pas le sens de « flavel » (v. plus loin aux v. i8o3 et 1818) il a 
simplement éliminé le passage. 

(5) Cest peut-être le vers 1818 qui est traduit ici, inexactement d'ailleurs. 
La transposition est trop insignifiante et incertaine pour être notée. 

(6) On dirait que Robert a voulu mettre en évidence la force de Tristan 
(v. V. 1854). 



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20 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA 

— i8i5 S. : Pensées des « serjant ». 

M 1817 s. : « Suit letresquanz en la capele ». 5 : il implorait et 
obsédait la reine io4 : ai (i). 

— i8a5 s. : Indication des signes auxquels la reine reconnaît 

Tristan. 

— et M 1827-9 : La reine est effrayée à la vue de Tristan et pâlit, 

car elle a peur du roi. S : soudain, sa disposition d*âme 

changea io4 : ^4* 
M i83i ss. : Isolde, dans le poème, a Tintention de donner son 

anneau à Tristan, mais n'exécute pas son dessein. En 

S elle jette Tanneau dans le hanap du faux lépreux 

104 : 25. Cette légère divergence se poursuit dans tout 

le passage. 
M i836 : « De sa cuintise s'aparçut ». S : elle (Brangain) lui dit 

avec le ton de la colère 104 : 26 s. (2). 
)d 1887 s, : Le discours indirect de Thomas devient en S discours 

direct 104 : 27 s. 

— 1889 s. : « Les serjanz apele vilains — Qi le sufrent entre les 

sains » (3). 
M 1844 • « A. malade u a povre gent ». S : k de telles gens 

104 : 3o. 
+ 1844 :«... alors que vous refusez maintes choses à des 

hommes de haute condition » io4 : 3o. 
M 1847 ^' • ^^ Ne donez pas a si grant fès — Que vus en repentez 

après. » S : car c'est un perfide et un trompeur io4: 3i s. 

— 1849 s. * Répétition de 1847 s. 

M i85i : « As serjans ». S : à ses ennemis io4 : 33 (4). 
M 1854 • « E Tristan n ose preier plus ». S : et Tristan supporte 
ces choses io4 : 34 (5). 

(i) Sur 1818 V. p. 19, n. 5. — Ce n'est sans doute pas Robert qui s'est 
trompé au vers 1819, mais Kôlbing qui a donné un autre sens au texte en 
traduisant : « elle était pleine de chagrin et de souci x> pour « elle (en) fut 
chagrinée et ennuyée ». 

(2) Robert a-t-il mal entendu, « cuintise » et substitué au vers i836 une 
pensée difl'érente ? Ou bien a-t-il, pour une raison qui n'apparaît pas, voulu 
éliminer ce vers et ajoutera l'exposition une idée nouvelle? 

(3) Cette omission pourrait être due à l'embairas du traducteur qui 
semble ne pas avoir compris « serjant ». ou avoir manqué de mot pour 
traduire exactement ce terme (v. v. 1807 et i85i). 

(4) V, note précédente. 

(5) V. p. 19, n. 6. 



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COMPARAISON DES TEXTBS 21 

— 1867 S. et 1860-7 • Sentiments de Tristan. 

— 187a : « Ë sa vie que tant le meine ». 

— 1874 : « De jeûner et de veiller ». 

— 1876 : Reprise du v. 1870. 

M 1878 : « Ja ne leverad senz aïe ». S : puisque personne ne 

voulait lui venir en aide io5 : 2 s. (1). 
A 1880-4 ■ Deuil d'Isolde abrégé par S io5 : 3 s. 
M 1889 s. : Au lieu du pluriel, qui comprend Isolde et Marc, 

S emploie le singulier et désigne Marc io5 : 6 s. (a). 
-h 189a : Le portier (3) veilla longtemps io5 :8 s. 
M 1895 s, : Le portier dit à sa femme d'aller chercher du bois ; 

S d'allumer du feu, afin qu'il pût se chauffer io5 : 10. 

— 1900-a : Détails précisant les circonstances. 

M 1908 : « (Trove s'esclavine) velue ». S : (touche son manteau) 
qui était humide de froid io5 : la s. (4). 

M i9o7-a8 : Dans le poème français la femme du portier va appe- 
ler son mari, qui, muni d'une chandelle, découvre 
Tristan. En S c'est à la femme que Tristan dit sur-le- 
champ son nom. Le portier vient ensuite le chercher. 
Le récit de S est plus court io5 : 14-18 (5). 

— i9a9-3a : Le portier transmet à Isolde le message de Tristan (6). 
M 1939 : « Jal saliez vus tant amer ». S : car je l'aime à jamais 

io5 : 24 (7). 

— i94o-4 : Isolde tente de fléchir Brangain en faveur de Tristan. 

— 1948-61 : Brangain motive son refus d'aller chercher Tristan. Elle 

invoque surtout comme raison les reproches qu'Isolde 
lui a adressés auparavant et que S a supprimés (8). 

(i) Ici encore la modiflcalion est amenée par une erreur, 
(a) Cette altération décèle un souciée clarté. 

(3) S n'emploie pas le mot « portier » mais se sert d'une périphrase. 11 
semble que la chose et le mot soient inconnus à Robert, qui ne rend pas non 
plus le terme « loge » (1894, 1974), mais se sert d'expressions générales. 

(4) Robert a-t-il mal compris le mot « velue » ? 

(5) On devine aisément que le traducteur a tendu ici à Tabréviation, non 
sans nuire à la clarté et à l'effet. 

(6) Cette lacune compromet rintelligence du récit de 5. On ne sait com- 
ment Isolde est informée du séjour de Tristan chez le portier. Aurions-nous 
affaire à une coupure d*un copiste négligent? 

(7) Modiiication due à une erreur d'interprétation. 

(8) V. v. 1399-1614 et les rimes 1696 s. — 1953 s. 



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SQ LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA 

M 1962 : Brangain se plaint qu'Isolde Fait fait honnir par 
Kaherdin. En S elle dit que Tristan l'a vilainement 
trompée io5 : 27. 

M 1965 : « Iço que par curuz vus diz ». iS : ni me quereller, ni 
me faire des reproches io5 : 28 (i). 

— 1969 s. : « Car ja mais haitez ne serra — Se il a vus parlé 

nen a ». 

— 1975-7 : Description de l'aspect de Tristan. 

-h 1984 : Brangain fait savoir à Tristan les motifs de son mécon- 
tentement io5 : 34 s. 

— 1998-2057 : Tristan et Kaherdin retournent en Bretagne, d'où 

un message d'Isolde rappelle Tristan, qui avec son 
ami revient en Cornouailles (2). 

— 2059 s. : Tristan et Kaherdin se rendent en Angleterre (3). 

— 2061-4 • Nature du déguisement de Tristan et de son ami. Leur 

arrivée à la cour. S se borne à dire qu'ils se dégui- 
sèrent 106 : 7. 
A 2070-7 : Ënumération des jeux plus complète dans le poème 
français 106 : 11 (4). 

— 207a : Ce vers est repris plus loin, v. 2078. 

— ao8o : « Venqui les altres par engin ». 

M 2087 : « En grant aventure se mistrent ». S : ils prirent part 

aux jeux 106 : 17 (5). 
+ 2087 : Tristan et Kaherdin avaient la pratique des armes et 

firent un mauvais parti aux autres 106 : 18. 

— 2092-4 : Kaherdin tient rengagement qu'il a pris de se dis- 

culper (6). 

(i) L'excuse dlsolde devient un reprcxîhe, sans doute par erreur. 

(a) Ce passage recèle des traits ob^urs ou peu cohérents : connaissance 
attribuée à Isolde de Bretagne de Tamour de Tristan pour Tautre Isoide, 
présence inattendue d'un neveu de Tristan, inutile motif du cilice, puisque 
la reine Isolde s'est réconciliée avec Tristan, oubli de raccomplissement 
de la promesse faite par Tristan de disculper Kaherdin. On ne peut croire 
cependant que ce soient ces raisons qui ont déterminé Robert à la coupure 
que présente la Saga. 

(3) Suppression causée par la divergence précédente. 

(4) Il est surprenant que Robert ait signalé le saut wai^elois /Valejrs/, qu'il 
confond d'ailleurs avec le saut walois du vers précédent. 

(5) Probablement erreur de Robert. 

(6) Cette suppression est la conséquence de la coupure 1998-2057 . 



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COMPARAISON DES TEXTES a3 

M Qioi-4 : Légère divergence dans les détails de la fuite de Tristan 
et de Kaherdin io6 : a3 s. 

+ aio4 : Tristan et son ami tuent beaucoup de chevaliers 
cornouaillais. Ils s'embarquent, larguent leurs voiles 
et cinglent vers la haute mer 1 06 : ^^-^6, 

— 2107-56: Thomas expose les principes d'après lesquels il a écrit 

son récit. Il cite son autorité et critique un trait 
d'autres conteurs. 

— 2171 s. : « Le jur i aveient déduit — De l'ennui qu'il orent la 

nuit ». 

— 2175 s. : « Avant furent lur cumpaingnun : — Nen i aveit se 

eus deus nun ». 

— a 177 : « La Blanche Lande traversèrent ». 

+ ai8i : Ils furent surpris, se demandant où il allait si vite. 
106: 35 s. 

— 2ii8a-4 et ai86 s. : Description de l'armure de Tristan le Nain. 
4- 2193 s. : Caractère courtois des salutations échangées 107 : 2 s. 

— Q199 : Surnom de Tristan : FAmerus. 

M aîio3-6 : Tristan dit qui il est. En S Tristan découvre au cheva- 
lier étranger, de façon énigmatique, qu'il est auprès 
de lui (de Tristan) 107 : 7 s. (i) 

— aaio : « E main dreit sur la mer d'Espaine ». 

+ aaio : C'est à tort, dit le chevalier étranger, qu'on m'appelle 
le Nain, car je suis un homme de taille 107 : 11. 

M aaii : « Castel i oi e bêle amie ». S a remplacé « bêle amie » 
par « frû » (épouse) 107 : 12. 

— 22i5-8 : C'est Estult l'Orgillius Castel Fer qui a ravi l'amie du 

Nain. Il la détient dans son château. 
M 2223 : « N'en puis senz li aveir confort ». S : si quelqu'un 
ne vient à mon secours 107 : i4 s. 

— 2224-6 : Deuil du Nain au sujet de la perte de son amie. 

— 2227-9 : Proverbe mis dans la bouche du Nain. 

— 2248-88 : Le Nain, mécontent de ce que Tristan diffère l'expédi- 

tion, lui adresse des reproches. Tristan revient sur sa 
résolution et se met en route incontinent. En S le Nain 



(1) C'est le vers : a Ne vus estut avant aler » qui parait avoir donné lieu 
à la méprise. 



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^4 LK8 FRAGMENTS DB THOMAS ET LA SA G A 

passe la nuit dans le château de Tristan et l'expédition 

a lieu le lendemain. 
Tr aagô s. : « En Turaille d'un bruil descendent, — Aventures ilqc 

attendent ». S 107 : 26 s. (i). 
M 2298 : « Ses (six) frères ot a chevalei's ». S : il avait sept 

jfrères 107 : a5. (2) 

— 2802 : « Par le bruillet cil s'embuscherent ». 

+ 2802 : C'est à trois heures après midi que se produit Fattaque 
des deux frères d'Estult 107 : 27 s. De plus, les deux 
frères ne venaient pas d'un tournoi selon S, mais sor- 
tirent du château pour assaillir les étrangers (23oi. S 
107 : 28) (3). 

+ 2*307 : Ceux du château s'armèrent à la hâte 107 : 82. 

— 2811 s. : « Cil furent mult bon chevalier, — De porter lur 

armes manier ». 
Tr et + 2816 : Les sept frères fnrent tués et avec eux tous les 
hommes de leur suite, qui étaient plus de cent 107 : 

348.(4). 

— 2824 S. : Répétition de 2817-20. 

— 2828 : Reprise de 2826 s. 

— 2887 s. : Remèdes employés pom* guérir Tristan. (Cf. aussi le 

mot « emplastre », au v. 2885, disparu en S). 

— 28421-4 • Desciiption des effets du venin. 

M 285i : ... si Isolde le savait malade. iS : ... si Isolde pouvait 
venir 108 : 9. 

— 2854-6 : Causes pour lesquelles Tristan ne peut aller en Cor- 

nouailles. 

— 2857-68 : Isolde non plus ne peut se joindre à Tristan. Souf- 

frances et plaintes du blessé. 

— 2865 : « Descovrir lui volt la dolur ». 

— 2866 s. : AfTection mutuelle de Tristan et Kaherdin. 

(i) De plus S a supprimé : « En Taraille d'un bruil ». 

(2) Robert a dû commettre une erreur, car plus loin il dit que Tristan et 
son compagnon tuèrent les sept frères, c'est-à-dire Orgillius et ses six frères 
107 : 34. 

(3) Il est probable que, comme le présume M. Bédier, le texte français 
offre une lacune après le vers 23o6. 

(4) La première partie de la phrase est transposée (se trouve chez Thomas 
au V. a3a3) et la seconde est une addition. 



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QoO^Qi 



COMPARAISON DBS TRXTBS il5 

— 0367-70 : Tous sont éloignés de la chambre du malade. 

— a373 : « S'il le secle vule gnerpir ». 

M 2875 : « Mult par en est en grant eflfrei ». S : et comme elle 

voulait savoir pourquoi tous deux tenaient conseil 

108 : 12 s. 
-h 0887 : Tristan et Kaherdin rappellent leurs nombreuses 

prouesses 108 : 17 s. 
M aSga : (Ils ont grand deuil) « Quant si deit partir lur amur ». 

S : de se quitter 108 : 19 s. (i), 

— S1395-400 : Tristran dit qu'il n*a en Bretagne ni ami ni parent, 

sauf Kaherdin (q). 
M a4ïo : « . . . E, se le sei'ist, le vuleir ». S : ... et les connais- 
sances nécessaires 108 «q5. 

— 34^3-5 et ^419-35 : Répétition d'idées exprimées 2408-10. 

+ 04^5 ' Mieux que personne Isolde s'entend aux remèdes et 
aux choses courtoises qui conviennent à une femme 
108 : 27-29. 

— 2416-8 : Tristan ne connaît personne qui lui puisse servir de 

messager, 
-f- 2429 : Il n'est pas d'hommes en qui j'aie autant de confiance 

qu'en vous, ni de femme que j'aime comme elle, et elle 

a fait pour moi plus que personne 108 : 3o-32. 
M 2434 : « Si pur mei empernez la veie ». S : agissez selon mes 

prières et mes espérances 108 : 34 (3). 

— 2439 s. : Sentiments de Kaherdin. 

A et + 2443-54 : Kaherdin promet d'affronter tous les périls pour 
servir son ami. S : (il remplira sa mission) si Dieu lui 
permet de l'exécuter 108 : 87 s. 

Tr 2457 s. : Tristan remet l'anneau à Kaherdin avant de lui con- 
seiller de se déguiser en marchand. En S Tordre est 
renversé 109 : i s. 

M 2459-61 : Discours direct dans le texte français, indirect en S 
et suppression de 2461 en S 109 : i s. 

(i) Sans doate négligence du traducteur. 

(2) Contradiction avec le vers 4^. Dans le passage 2ii3i ss. Thomas admet 
aussi que Kurvenal est auprès de Tristan en Bretagne. Il n*est pas impos- 
sible que cette contradiction ait frappé Robert. 

(3) Sommes-nous en présence d'une erreur ou d'une altération voulue ? 



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26 LES FRAGMENTS DE THOMAS EU UL SAGA 

Tr aSjS : Le discours de Tristan est interrompu dans la Saga 

par l'indication des préparatifs de voyage de Kaher- 

din 109 : 6 s. (i). 
A 24^7-80 : Tristan demande à Kaherdin de saluer Isolde. Le 

discours direct du texte français devient indirect en 

S 109 :8 s. 
— 2481 526 : Evocation des souvenirs de la vie amoureuse de 

Tristan. 
Tr et A 2527-41 : Raisons pour lesquelles Isolde doit venir au 

secours de Tristan (2). 

— 2542-9 : Tristan donne mission à Kaherdin de saluer Brangain 

et se dit près de mourir. 

— 2549-60 : Aussi demande-t-il à Kaherdin d'accélérer son voyage, 

lui fixant un délai de quarante jours. Il lui recom- 
mande de ne rien dire à sa sœur et de présenter 
Isolde au retour comme une femme médecin (3). 
Tr 256i-8 : Motif des deux voiles, présenté par S plus loin, au 
moment du mensonge d'Isolde de Bretagne m : 9-1 1. 

— 2569-11 : Tristan finit son discours en recommandant Kaherdin 

à Dieu. 

— 2572 s. : Attendrissement des deux amis. 

— 2577-94 : Détails du départ de Kaherdin (4), marchandises em- 

portées, description de la traversée. S n'a rendu que 
le V. 2578. 
— 2595-605 : Les femmes sont excessives dans Tamour comme dans 
la haine. 

— 2606 s. : Le poète ne veut pas exprimer d'opinion personnelle. 

— 26i3-6 : Irritation d'Isolde de Bretagne. 

— 2619-38: Pensées de vengeance d'Isolde de Bretagne. Ses faux 

semblants à l'égard de Tristan. 

(1) n semble que le traducteur ait voulu arrêter le discours de Tristan à 
Tendroit où il mentionne les préparatifs de Kaherdin, puis que, s*étant 
ravisé, il soit revenu ensuite aux dernières recommandations de Tristan. 
La disposition du texte de la Saga témoigne en tout cas de la corruption de 
tout le passage. 

(2) Cette donnée paraît percer plus haut en S 109 : 4-6. 

(S) Sur les femmes médecins et les fées guérisseuses v. Gottfried : Tristan^ 
1275 s., E. Martin : Giidrun, note à la str. 529, San Marte : Arthur-Sag'e, 
p. 20, Hartmann d'Aue : Erec 5i3i ss., Iwein 3423 ss. 

(4) Sur la transposition adectant le v. 25^5 cf. plus haut, n. i. 



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COMPARAISON DES TEXTES 2^ 

M a64i s. : « De si la qu'il vent à la terre — U vait pur la reïne 
querre ». S : en Angleterre 109 : i3. 

— 2643-8 : Détails de Farnvée de Kaherdin à Londres (i). 

— a65i-63 : Description de Londres. 

— 2669 s. : « E une cupe ben ovree : — Entaillée est e neelee ». 
Tr et M 2671 : Kaherdin donne la coupe à Marc. S (plus loin) : 

Kaherdin fit trois présents à Marc 109 : 210. 
+ 2671 : Kaherdin se rendit au palais du roi 109 : i5. 

— 2677-80 : Précision de détails au sujet de la « paix » donnée par 

Marc à Kaherdin. 
+ 2681 : Kaherdin salue la reine poliment et courtoisement 
109: 21. 

— 2682 : « De ses avers li volt mustrer ». 

M 2683-94 : Kaherdin fait présent à la reine d'une agrafe d'or fin, 
tire de son doigt l'anneau donné par Tristan et com- 
pare les deux objets. S : Kaherdin prit deux anneaux, 
les montra à la reine (2), et lui dit de choisir celui qui 
lui plairait 109 : 22 s. 

M 2702 : « E quel aveir il en vult prendre ». S : elle ne voulait 
pas accepter de présents 109 : 28 (3). 

A 2707-58 : Kaherdin répète, en abrégeant un peu, ce que Tristan 
lui a dit de mander à la reine. S résume en quelques 
• mots 109 : 29-33. 

— 2762-4 et 2775-80. Douleur dlsolde et de Brangain. 

M 2771 s. : Isolde fonte à Brangain comment elle a appris la 
blessure de Tristan. S : elle dit à Brangain que dans le 
pays il n'y avait nul homme capable de guérir Tristan 
109 : 37. 

M 2781 s. : Isolde et Brangain prennent ensemble la décision du 
départ d'Isolde. S : Brangain conseille à Isolde d*aller 
en Bretagne 109 . 38 - iio : i. 

— 2785 s. : « Pur le mal Tristan conseiller — E a sun grant bosing 

aider ». 



(i) Kaherdin laisse sa nef « en un port » dans la « bûche » de la Tamise 
et gagne Londres sur son bateau. 

(a) Robert n'a-t-il pas compris « aûçail »? D'autre part « i'altre » du v. 
^690 donne matière à réflexion. 

(3) Erreur du traducteur. 



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aS LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA 

— 2791 : . « Mult cuintement, par grant eûr ». 

— 2793 : « Qui desurla Tamise esteit ». 

— 2794-801 : Kaherdin et les deux femmes prennent un bateau 

pour accéder à la grande nef (i). 

— 28o3-io: Traversée des voyageurs et énumération des pays 

qu'ils ont successivement en vue . 

-h 2812 : Ils s'imaginaient que les choses se passeraient autre- 
ment qu'il n'advint (iio : 6) (2). 

+ 2812 : Revenons maintenant à Tristan S iio ; 7. 

M 2815-7 • Inutilité des efforts de Tristan pour obtenir le soula- 
gement de son mal. S : personne dans le pays ne pou- 
vant le secourir/ 1 10 : 9 (3). 

— 2818-25 : Désir de Tristan de voir arriver Isolde. 

— 2828 : « Altre désir al quer nel tent ». 

— 283o-2 : « ... — Sun lit faire juste la mer — Pur atendre e veeir 

la nef — Coment el sigle e a quel tref » (4). 
+ 2832 : Quand il ne se fiait pas à d'autres 1 10 : 11 s. (5). 

— 2833-6 : Variation et développement de la pensée exprimée au 

V. 2828. 
M aS37 : « Quanqu'ad el mund ad mis a nient ( — Se la reïne a 
a lui ne vient) ». S : il ne désire ni manger, ni boire, 
ni autre chose no : 12 s. 

— 2839-53 : Craintes et impatience de Tristan. 

M 2854-8 : Appel de Thomas à l'attention et à la sensibilité du 
lecteur. S : il (Tristan) entendit conter un triste évé- 
nement 110 : 14 (6). 

— 2862 s. : « Eissi que la terre unt veûe, — Balt sunt e siglent 

leement ». 

(i) C4ette suppression est la conséquence d*une divergence d*exposition 
antérieure. (V. p. 27, n. i). 

(2) On ne peut guère croire à un contresens de 6\ le vers 2812 paraissant 
traduit 110 : 5. Pourtant Robert se garde de ce genre d'additions et le passage 
reste suspect. 

(3) Cette idée est chère à Robert. V. plus haut 2771 s. et 5. 109 : 87. 

(4) Les vers 2880 est une précision de détail. La suppression du vers 
2832 est la conséquence de la transposition signalée sous 2661-8. Robert 
n*ayant pas encore parlé du molif des deux voiles ne peut en tirer parti ici. 

(5) Peut-être addition, peut-être inintelligence des v. 2839 s. 

(6) La méprise est si grossière qu'on peut se demander s'il n'y a pas ici 
erreur de copiste et si « mâtti » est bien le mot employé par Robert ? Une 
légère correction remettrait les choses au p oint. 



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COMPARAISON DES TEXTES ÛQ 

— 2864-86 : Description de la tempête. 

Tr 2876-80 : La barque mise et oubliée à la mer est brisée par les 
vagues. Le trait se trouve plus loin en S, en regard 
duv. 2989, où Robert est contraint d'expliquer la dis- 
parition de la barque no : 29 s. 

A 2887-910: Plaintes d'Isolde, dont il ne reste presque rien en S 
no : 17-22. 

— 291 1-66 : Suite des plaintes d'Isolde que S se borne à indiquer 

no: 23 (i). 
+ 2966 : Les matelots redoutaient de périr dans la tempête 

no : 23 s. 
M 2967 s. : « Itant cum dure la turmente, — Ysolt se plaint, si se 

démente ». S : Isolde était plus affligée pour Tristan 

que pour elle-même no : 25 s. 
M 2969 : La tempête dure cinq jours ; en S dix jours no : 26. 
M 2972 : « Le sigle blanc unt amunt trait ». S : ils hissèrent 

leurs voiles no : 27 s. (2). 
— 2975-82 : Kaherdin fait hisser très haut la voile blanche, car ce 

jour est le dernier du délai fixé par Tristan. 

— 2985-8 : « ...Ëissi qu'il ne poent sigler. — Mult suef e pleine est 

la mer ». La nef vogue au gré des flots. 
M 2997-3oo3 : Isolde est affligée. « A poi ne muert de sun désir ». 
S : elle perd presque l'esprit no : 3i s. 

— 3ooi s. : Terre désirent en la nef, — Mais il lur vente trop 

suef (3). 

— 3oo3 : Variation de 2997 ss. 

— 3009 : « Plure des oiis, sun cors detuert ». 

M 3oio : « A poi que dei désir ne muert ». S : il en perd pres- 
que Tesprit no : 35 (4). 

— 3oi7 s. : « Nequident jo Tai si veiie, — Que pur la sue l'ai 

conue ». 
-h 3o2i : Comme s'il (Tristan) était guéri m : 3. 

(i) Il est même possible que dans cette ligne S ait simplement traduit 
le y. 2968. Cependant la première supposition est plus vraisemblable, le 
V. 3968 paraissant avoir Inspiré la phrase 118: :t5 s. 

(2) Cette altération, comme la suppression qui suit, est une nouvelle 
conséquence de la transposition notée aux v. 256i-8. 

(3) Le vers 3ooi est mis en opposition au v. 3oo4. 

(4) Cf. 299;-38o3. 



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3o LES FRAGMENTS DE THOMAS VT LA SAGA 

Tr 3oa8 : Robert est foi'cé d'expliquer ici le thème des deux 
voiles, omis au passage correspondant à a56i-8.' S 
111:9-11. 

M 3o3a : « Deus sait Ysolt et mei ». S : vous me haïssez Isolde 

111 : i5. 

M 3o34 : « Pur vostre amur m'estuet murrir ». S : je meurs par 

Yotre faute m : 16. 
M 3o38-4o : Vous aurez grand deuil de ma mort et cela m'est une 

consolation. S : j'ai grand deuil et souci de ma maladie 

111:17(1). 

— 3o48 : « Puis le cuchent sur un samit». 

M 3o57 : « Pur quei il fiini tel soneîz ». S : ou quel message 
ils avaient reçu 1 1 1 : a6 s. (2). 

— 3o64-7 : Eloge de Tristan et cause de sa mort. 

+ 3082 : Le texte se contente de dire : « Pur lui prie pituse- 
ment » ; S contient une longue prière d'isolde m : 
35-112:8. 

+ 3082 : Je vous ai beaucoup aimé iia : 9. 

•» 3087-113 : Lamentations dlsolde. S déclare qulsolde fit un 
long discours 112 : 11 s. 

— 3120 : « Pur la dolur <Je sun ami ». 

M 3iî2T : « Tristrans murut pur sun désir ». S : Tristan mourut 
si vite parce qu'il croyait qu'Isolde Tavait oublié 

112 : 14 s. 

— 3i23 s. : « Tristrans murut pur sue amur. — E la bêle Ysolt pur 

tendrur ». 
+ 3ia4 • Merveille des arbres entrelacés (3). 

— 3 125-44 • Thomas prend congé du lecteur. 

(i) Cette altération et les deux précédentes sont évidemment la consé- 
quence d'une méprise. 

(2) On ne peut guère se tromper en croyant à un contresens de Robert. 

(3) Il est possible que ce motif soit emprunté à Thomas (v. Bédier, p. 4i6). 



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II 



Caractère de la traduction Scandinave 



La comparaison qui vient d'être faite conduit à un premier 
résultat. Elle démontre que la Saga est la traduction du poème de 
Thomas dont les fragments nous ont été conservés, et que le texte 
que Robert a eu sous les yeux est celui qui est représenté par les 
manuscrits connus aujourd'hui ou une copie qui en différait fort 
peu. Le plus souvent, en effet, la Saga s'adapte exactement à ce 
texte et reproduit, à part les altérations dont nous allons examiner 
rétendue et le sens, non seulement les faits, mais aussi le ton du 
récit. 

Même lorsqu'il est en désaccord avec son original, Robert 
laisse voir qu'il Fa devant lui. Ainsi il s'abstient parfois de 
reproduire tout ou partie des monologues et dialogues de Thomas, 
surtout de ceux où l'auteur français décrit des sentiments ou émo- 
tions ; mais en les supprimant ou en les abrégeant il certifie sou- 
vent qu'ils existent ou ont plus d'ampleur dans sa source. Voici 
quelques-uns de ces témoignages. 

lo « Elle accabla la reine de reproches... » S io3 : 20 s. 
Ces reproches se trouvent tout au long dans le texte français 
(v. iî290-i336) (I). 

oP « Elle accuse Tristan en termes amers.... » S io3 : 33-36. 
Indice d'un monologue qui se trouve dans la source (v. i353-98). 

(i) J'espère n'avoir laissé échapper aucune erreur de chiffre dans les 
nombreuses citations qui vont suivre. Cependant, comme ce chapitre et le 
précédent étaient écrits avant l'apparition de Tédition de M. Bédier et que 
j'ai dû remanier toutes mes références pour les adapter à cette publication, 
je n'oserais affirmer qu'aucune inexactitude n'a été évitée. 

Les passages cités sont presque tous signalés au chapitre précédent. 



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3a LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA 

3° «Tristan le pria en un long discours d'aller en hâte.. . » 
S 109 : 7 s. Ce « long discours » se rencontre à Tendroit corres- 
pondant du poème de Thomas (v. 2467-571). 

4® « Puis il' lui fit part en quelques mots du message qu'il 
devait porter ». S 109 : 3i-33. Le message est énoncé en discours 
direct et développé dans Toriginal (v. 2707-58). 

50 « C'est de cette façon et par d'autres paroles semblables 
qulsolde se lamentait ». S 110 : a3. Les lamentations dlsolde 
sont présentées en effet dans le poème français (v. 2911-66). 

6^ « Elle dit encore d'autres choses rappelant leur amour, leur 
vie et leur séparation » S iia : 11 s. Le discoui*s dlsolde, que 
laissent supposer ces paroles, ne fait pas défaut dans le texte de 
Thomas (v. 3087- ii3). 

Ce n'est pas là le seul, ni le plus important des enseignements 
fournis par notre comparaison. 

lo Suppressions. — On constate en premier lieu que Robert 
a notablement abrégé son original, et c'est avec raison que M. 
Novati l'appelle une « epitomatore ». Mais il n'a pas abrégé sans 
méthode. Ses suppressions ont un caractère particulier et qu'il 
convient d'apprécier. 

En général il laisse intacts les faits de l'action. A part trois 
coupures, qui ne sont peut-être pas toutes imputables à Robert 
(1615-1732, 1998-2057, 2248-88), à part aussi quelques cas où le 
texte français présente de l'obscurité ou est suspect d'altération 
(1216-64, 2395-400) et d'autres où une déviation d'exposition est la 
conséquence d'ime divergence antérieure (2092-4* 2794-801, 2832, 
2975-82), on ne le surprend que rarement élaguant les données de 
l'original (1615-1752 (i), 1929-32, 2549-60) ou l'abrégeant (1907- 
28) (2), même lorsqu'il s'agit de faits secondaires (16, 1 791-5, 
2367-70). Les cas les plus fréquents sont le rejet de traits sans 
importance, soit des indications de noms de lieux et de personnes 
(713 s., 716, 2177, 2199, 2210, 22i5-8, 2643, 2648, 265i (3), 2793, 
28o3-io), soit des détails, habituellement peu nécessaires ou faciles 
à suppléer, d'une action ou d'une situation (^55-60, 790,1146 s., 

(1) Sur la raison de cette élimination, v. p. 19, n. i. 

(a) V. p. 21, n. 5. 

(3) Ces trois cas sont la conséquence de la suppression de tout un passage. 



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CARACTÂRE DE LA TRADUCTION SCANDINAVE 33 

ii5î2s., ii56s., 1161 S., ii63, 1773-7, 1787 S., 1798 S., 1802, i8a5s., 
1839 s., 1873, 1874, 1900-a, 1940-4» ao8o, 2171 s., 2175 s., 2295, 
23o2, 23ii s., 2337 s., 2357-63, 2373. 2416-8. 2461,2^67-80,2569- 
II, 2643^, 2677-80, 2682, 2785 s., 283o s., 2862 s., 2985-8, 3009, 
3017 s., 3o48, 3064-7), soit enfin des éléments ou développements 
dune description (1976-7, 2061-4, 2342-4, 2577-94, 265i-63, 2791-13, 
2864-86). 

On conçoit aisément que le traducteur ait omis des détails de 
mœurs qui lui étaient inconnus ou qu'il jugeait sans intérêt. Ainsi 
il rejette Ténumération de jeux chevaleresques, des pièces d une 
armure, d'objets de luxe. Ces suppressions sont cependant peu 
nombreuses (43o-3 (i), 835-46, 2070-7, 2182-4 ^t 2186 s., 258i-5, 
2669 s.). 

Il est non moins naturel que Robert, qui n est qu'un truche- 
ment^ n'ait pas pris à son compte les passages où Thomas inter- 
vient directement dans le récit, où il expose sa conception du 
sujet ou entame un colloque avec le lecteur (i2oi-3, 2107-66, 2606 s., 
2854-8(?), 3125-44). 

Si le rédacteur de la Saga s'est rarement abstenu de repro- 
duire les réflexions de Thomas au sujet d'un fait ou d'une situa- 
tion (6) aussi bien que d'utiles explications (2354-6, 2367-10), on 
constate qu'il n'a pas toujours respecté les pensées générales et 
les maximes ou leur développement (285-356, 2227-9, 2595-6o5). 
Mais c'est à l'égard de deux points essentiels surtout que Robert 
s'est montré abréviateur violent et méthodique. En premier lieu 
il n'a presque rien laissé subsister des études psychologiques, qui 
sont une part importante de l'originalité et des mérites de Thomas. 
Soit dans le récit, soit dans les monologues, soit dans les dialo- 
gues, il a le plus souvent efl'acé toute trace des peintures morales. 
On ne retrouve pas dans la Saga les passages suivants du poème 
français, où sont exposés ou développés un sentiment simple, une 
disposition d'àme ou d'esprit, la raison d'une action (49 s., 237, 
469 s., 47i-5> 669 s., 927 s., 941-4» 94^^, 973-90, 995-ioia, loii- 
91, 1753-63, i8i5s., 1827-9, 1857 s. et 1860-7, 1940-4, 1948-61, 1969 s., 
2224-6, 2357-63, 2366 s., 2439 a., 2467-526, 2527-41, 2542 9, 2572 s., 
2613-6, 2619-38, 2762-4 et 2775-80, 2818-25, 2828, 3i2o, 3i23 s.). 

(i) Robert déclare lui-même qu'il s'agit de coutumes étraagères (v. Kôl- 
bing: Tristrams Saga, p. 211). 

Univ. de lAlle. Tr, et Mém, Dr.-Lettres. Fasc. 5. 3. 



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34 LBS FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGÀ 

A plus forte raison Robert a-t-il supprimé des analyses de 
sentiments complexes ou en conflit (53-234, 357-4i8, 479^^» 
et 485-640, 1399.1614, 2839-53). 

Dans plusieurs cas il a, nous le constatons plus haut, fourni 
un bref résumé ou une simple indication du passage supprimé 
(1290-1336. S io3 : 20 s., 1353-98. S io3 : 33-36, 1615.1732 (?) Sio3: 
36-38, 1880-4. S io5 :3s., 2467-571. S 109 :7s., 2707-58. S 109 : 3i- 
33, 2887-966. S iio : 17-23, 3087-113. .S 112 : II s.) (i). 

La seconde catégorie de suppressions importantes aflecte les 
répétitions de Thomas. Le poète français est diffus. 11 se plaît à 
reprendre la même pensée sous une forme presque identique, à 
exécuter des variations sur un thème donné. 11 lui arrive même de 
refaire le récit d'actions qu'il a contées auparavant. 

Robert, à qui importait la concision, a souvent retranché les 
redites et variations de Thomas (2) (25i-84, 649-65, 739-41, 8i5-22, 
893-902, 931 s., 1092-1 123, 1124-34, 1849 s., 1876, 2072, 2324 s., 2328, 
24i3-5 et 2419-25, 2833-6, 3oo3). Il a de même élagué ou abrégé les 
répétitions de faits du récit (2481-526, 2707-58). 

Ecrivant en prose et soucieux avant tout de l'action, Robert 
a négligé les effets de style recherchés par Thomas. S'il a respecté 
les comparaisons (v. cependant 889-92), il a presque toujours 
négligé les antithèses (ex. 921 s., 3ooi s.), les jeux de mots (ex. 
2467-80), les allitérations (3),rabondaïice verbale (ex. 237), etc. (4). 

2° Additions. — Il est arrivé quelquefois à Robert d'ajouter à 

(1) Cette constatation est d'un grand prix. Elle permet d'affirmer que, 
dans la partie de la traduction où l'original fait défaut, un aperçu sommaire 
ou une allusion de la Saga tiennent la place d'un développement de Thomas. 

(2) il en a cependant laissé subsister une certaine quantité et nous verrons 
que Gottfried a été plus impitoyable que lui (v. 4' partie, ch. IV, sous 
Concision). 

(3) Quelques allitérations se trouvent bien dans la Saga (v. O. Brenner : 
Anz, f. (L A Itert, 5, p. 4^9) > niais elles donnent Timpressicm d'une rencontre 
plutôt que celle d'une recherche d'eHet. 

(4) L'addition des coupures de Robert fournit un total de 2000 vers environ 
sur 3i44> soit à peu près les deux tiers. M. Bédier estime à la moitié du 
poème la valeur des suppressions du traducteur norwégien (Spécimen d'un 
essai de reconstruction conjecturale du Tristan de Thomas. Feslgabe fur 
Suchier, Halle, 1900, p. 75). Mais comme la Saga a surtout retranché les 
passages psychologiques et que ceux-ci abondent dans la dernière partie du 
poème la conjecture de M. Bédier doit, en lin de compte, être bien près de 
la vérité. 



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CARACTÈRE DE LA TRADUCTION SCANDINAVE 35 

son texte. Mais ces additions, peu nombreuses, sont aussi peu 
importantes et ne témoignent que rarement d'un dessein suivi. On 
ne démêle les effets d'une méthode ou du caractère de Robert 
que dans les trois cas suivants. 

Il a tenté par une brève explication ou une touche nouvelle 
de donner à son texte plus de clarté ou d'énergie (35.6*82 : i5 s., 
701. S 85 : II, 796. 5 86: 10 s., 88a. 5 87 : 7,1147. S g5 : i4, 1178. 
595 : 25, 1191. 595 : 32 s., 1809.5104:16s., i844*'S io4 : 3o, 1892. 
S io5 : 8 s., 1984. S io5 : 34 s., 2087. S 106 : 18, 2210. S 107 : 11, 
23o2. S 107 : 27 s., 2307. S 107 : 32, 24i5. S 108 : 27-29, 2429. S 
108 : 3o.32, 2812. S iio : 7, 2832 (?) S iio : 11 s.). 

Il a fait une manifestation religieuse (36. 5 82 : 16 s., 2443-54* 
S 108 : 38, 3082. 5 III : 35-ii2 : 8) ou loyaliste (796. 5 86 : 10 s.). 

Enfin, il lui est arrivé d'accentuer la courtoisie de Thomas et 
d'insister sur les détails relatifs à la bienséance (2193 s. S 107 :2s., 
2681. S 109 : 21). Une seule fois, il a développé une maxime de 
son texte (810. 5 86 : 18 s.) 

Fort rarement, Robert a ajouté des détails d'exposition et des 
traits matériels à son original, et encore sont-ils presque insigni- 
fiants (719. S 85 : 16, 849. S 86 : 28 s., 914. S 87 : 16, 917. S 87 : 18, 
1763. S io3 : 38, 1809. S io4 : 17 s., (i) 2104. S 106 : 24-26, 2387. S 
108: 17 s., 2671. 5 109: i5, 2966. 5 1 10 : 23 s., 3o2i. S m : 3, 
3082.S 112 : 9). 

Ne rentrent pas dans les cas qui viennent d'être examinés : une 
comparaison (1282. S io3 : 18), une pensée banale (482. 5 84 : 3o 
s.), de rares indications relatives aux sentiments des personnages 
(789.S 86 : 7 s., 991, S 95 : 4-7 (?) 2181. 5 106 : 35 s.), une idée inco- 
hérente qui n'est peut-être pas de Robert (700. 5 85 : 9 s.), enfin 
une anticipation de récit surprenante (2812. S 1 10 : 6) (2). 

30 Modifications. — La comparaison du poème français et de 
la Saga met en évidence le désir de Robert de respecter la physio- 
nomie de son original (3). Ses modifications sont en petit nombre 
et de peu de valeur. 

Parfois on aperçoit un motif à ses altérations. C'est un trait 

(i) V. p. 19, n. 6. 
(a) V. p. 28, n. a. 

(3) On comprendra que je n*aie pas signale les inexactitudes de traduction 
légères et ne compromettant pas le sens. 



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36 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET La SÀGA 

courtois, ou religieux, ou moral, qui apparaît (906 s. ^87 : la (i), 
ii38. S 95 : 10, 2211. S 107 : 12), une différence de mœurs qui est 
notée (435 s. S 84 : 16) (2), une donnée qui a été exagérée, ou a pris 
une forme plus matérielle (1817 s. S io4 : 21, 2837. S iio : 12 s.), 
une simplification du texte (1827-9. S 104 : 24, 1907-28. S io5 : i4- 
18, 2641 s. S 109-13), une généralisation à la place d'un détail 
précis (1844* S io4 : 3o), ou inversement (2837. S iio : 12 s.), une 
divergence née d'une suppression ou modification antérieure (969- 
72. /S 95 : I s., 1854.S 104 : 34, 2816-7. /Si 10 : 9, 2972. S 1 10 : 27 s.). 
Le plus souvent l'altération est imputable à une obscurité du 
texte, un souci de clarté (3), une négligence, une erreur de lecture 
ou un contresens (47 s. S 82 : 23, 244- S 84 : 5, 44^- S 84 : 191 64i-3. 
584 : 3i-33, 684-93. S 85 : 1-4; 726. S 85 : 21, 772 s. S 85 : 37 s., 
823 s. 586 : 21 s., 874-6. 5 87 : 3 s., 904.5 87 : 11, 929 s. 5 87 : 21s., 
ii65. 5 95 : 18 s., n8o. 5 96 : 25 s., ii83. 5 95 : 28, 1276. S 
io3 : 14 s., i348. 5 io3 : 3o, 1783. 5 io4 : 7, i8o3. 5 io4 : i4» ^807. 
5 104 : i5 s., i836. 5 104 : 26 s. (?), i85i. 5 104 : 33, 1878. 5 io5 :2s., 
1889 s. 5 io5 : 6 s., 1896 s., 5 io5 : lo, 1903. 5 io5 : 12 s.(?), 1939. 
5 io5 : 24, 1962. 5 io5 : 27, 1966. 5 io5 : 28, 2087. ^ '^ • ^7» 
22o3-6. 5 107 ; 7 s., 2223. 5 107 : i4s., 2298. 5 107 : 25, 2375.5 108 : 
12 s., 2391. 5 108 : 19 s., 2410. 5 io8 : 25, 2434. 5 108 : 34 (?) (4), 
2702. 5 109 : 28, 2854-8. 5 iio : i4 (?), 2997-3003. 5 iio : 3i s. et 
3oio. 5iio: 35, 3o32. 5 m : i5, 3o34. 5 m : 16, '3o38-4o. 5 m : 
17, 3067. 5 III : 26 s.). 

La raison de l'altération reste cachée dans les cas suivants : 
un nombre est changé (2671. 5 109 : 20, 2969. 5 1 10 : 26) ; le 
discours indirect est devenu discours direct (1837 s. : 5 io4 : 27 s). 
ou inversement (2459-61. 5 109 : i s. (5); une donnée ou un détail 
du récit ont été transformés (i83i ss.5 104 : 25, 1847 s.5 io4 : 3i s., 
2101-4. 5 106 : 23 s., 23oi. 5 107 : 28, 235i. 5 108 : 9, 2683.94. 5 
109 : 22 s., 2771 s. 5 109 : 37, 2781 s. 5 109 : 38-iio : i, 2967 s. 5 
no : 25 s., 3i2i. 5 112 : 14 s.). 

4*^ Transpositions. — Non seulement les transpositions de 

(I) V. p. i5, n 3. 

(a) Cf. aussi p. 21, n. 3. 

(3) Le cas est très rare. 

(4) Sur 2683.^, V. p. 27, n 2. 

(5) V. d'autres cas p. 3i s. 



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CARACTÈRE DK LA TRADUCTION SCANDINAVE Sj 

Robert sont rares, mais elles portent sur des faits secondaires ; . 
elles peuvent quelquefois s'expliquer (i) et, sauf celle qui est 
relative au motif des deux voiles, n*aflfectent que des passages 
rapprochés (459-61. S 84 : ao-aa, aagS s. S 107 : a6 s., a3i6. S 107 : 
34, 345? s. S 109 : I s., îi5a7-4i* S 109 : 4-6» îa56i-8. S m : 9-11, 
oSjS. S: 109 :6s, 2671. S 109 : ao, 2876-80. S iio : 29 s.). 

L*examen comparatif du texte français et de la traduction 
norvégienne autorise aux conclusions suivantes, qui valent — et 
c'est là ce qui importe — pour la partie du poème où Foriginal 
fait défaut. 

10 Robert a traduit les fragments de Thomas, et, selon toute 
vraisemblance, le poème entier de façon très fidèle pour ce qui 
concerne les faits du récit (2). 

2<* La Saga présente de nombreuses suppressions, mais ces 
éliminations affectent les études psychologiques, les maximes, les 
redites ou variations de la pensée et non, à l'exception de cas très 
rares, les données de Faction. 

3*» Robert ne s'est pas préoccupé de i*endre le coloris poétique 
du récit et a négligé les artifices de style de Thomas. 

4** Le roman norwégien n'oftre que de rares et maigres additions 
au poème français. 

50 Les altérations du traducteur, peu nombreuses, ont leur 
origine, le plus souvent, dans un défaut d'intelligence du texte. 

60 Robert ne s'est permis que de légères et peu nombreuses 
transpositions. 

n y aura lieu de tenir compte de ces observations lorsque, 
Robert s'écartant de Gottfried, nous serons conduit à nous 
demander si c'est la Saga ou le poème allemand qui reflète le 
plus exactement l'œuvre de Thomas. 

(i) Ainsi les transpositions du motif des deux voiles (a56i-8) et de la 
barque brisée par les vagues (2876-80) sont dues au désir de Robert d'éliminer 
ces traits. Au cours du récit, le traducteur s'est aperçu de T impossibilité de 
les passer sous silence et les a mentionnés à ce moment. 

(2) La concordance de Gottfried avec S, qui elle-même reproduit presque 
exactement le fragpment de Gambri(^, ressortira de la comparaison des 
passages conservés de Thomas et existant chez Gottfried (v. 2* partie). 



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DEUXIEME PARTIE 



LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIED 



MI 

Fragment de Cambridge (Thomas i-5a : Gottfricd i8i3o-3i3). 
(La scène du verger) 

I 

Comparaison des textes 

G (i) — Par une chaude journée, à l'heure de midi, Isolde 
donne Tordre de préparer un lit dans le verger. Elle envoie cher- 
cher Tristan. On ferme les portes du jardin. Brangain fait le 
guet. Survient le roi, qui demande où est Isolde. Au désespoir de 
Brangain on indique à Marc le refuge de la reine (18130-99). 

C — Enz es bras Yseut la reïne(2). G — wîp unde neven die vander 
(Bien coidoient eslre a seûr. mit armen zuo ein ander 

I H. geflohten nàhe und ange. 

18199-201. 

C — Conduit par le nain le roi arrive, espérant prendre les 
amants en flagrant délit (3-6). 

(1) On trouvera en regard les passages où rimitation est évidente. Les 
divergences peu importantes sont mises entre parenthèses. Les passages 
différents ayant quelque longueur sont analysés. Le fragment de Cambridge 
est désigné par C. 

(2) M. Bédier propose la correction « Entre ses bras tient la reïne ». Le 
sens restant le même, peu importe pour nous l'une ou l'autre forme. 



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4o 



LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITES PAU GOTTFRIED 



G — Tristan et Isolde reposent joue contre joue et étroitement 
enlacés. On diraiJt un groupe coulé en airain ou en or (i8ao3-i5). 

Quant il endormis les trouvèrent Tristan nnd diu kûnigln 

7 . die sliefen harte suoze, 

(i* ne weiz, nAch was unmuoze). 
i8ai6-i8. 

G — Marc est accablé à la vue de sa honte. Jusque là il avait 
eu des doutes, mais aucune certitude. Ses soupçons étaient son 
plus grand chagrin. Mieux eût valu pour lui rester dans le doute 
que d'être assuré de son malheur (i 82 1 9-34). 

(Li rois les voit, au naim a dit : 

a Atendés moi chi un petit ;) 

En cel palais la sus irai, sus gieng er swtgende dan ; 

De mes barons i amerrai : stnen rAt und sine man 

die nam er sunder dort hin. 

(er huop ûf undc seitc in, 

das ime gesaget wœre 

vur ein wArez maere, 

daz Tristan und diu kûnigln 

bt ein ander solten stn, 

daz si aile mit im gicngen dar) 

und nœmen umbe si beidiu war, 

und ob man s' alsô funde dA, 

daz man im von in beiden sA 

reht unde gerihte taete, 

alsô daz lantreht hœte. 

i8a35-48. 

G — A peine le roi s était-il éloigné du lit (182 49-^0» 



Verront com les a von trovez ; 

Ardoir les frai, quant ierl provez.» 

81 3. 



Tristan s'esvella a itant. 
Voit le roi, (mes ne fait senblant ; 
Car el paies va il son pas.) 
Tristan (se dreche) et dit : « A ! las ! 



Amie Yseut, car esvelliez : 
Par cngien somes agaitiez ! 



sô daz erwachete ouch Tristan 
und sach in von dem bette gAn. 

« A », sprach er,(« waz habt ir getAn, 

getriuwe Brangœne ! 

weiz got, Brangœne, ich waene, 

diz slAfen gAt uns an den Itp.) 

Isôt wachet, armez wlp I 

wachet, herzekûnigln ! 

ich waene, wir verrAten sîn. » 

(« verr Aten?»8prach si «hôrre, wie?») 



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FRAGMENT DE CAMBRIDGE : COMPARAISON DES TEXTES 



4i 



Li rois a ven quanque avon fait, 
An palais a ses ornes vait ; 



Fra nos, s'ilpaet , ensenble prendre^ 
Par jugement ardoir en cendre. 
Je m'en voii aler, bêle amie ; 

14-24. 

C — On ne pouiTa faire la 
(lacune de 3 vers) je vais en exil 

Tel duel ai por la départie 
Ja n'avrai hait jor de ma vie. 



Ma doce dame, je vos pri 
Ne me metés mie en obli : 



En lolg de vos autant ni'amez 
Comme vos de près fait avez ! 



(Je n*i os, dame, plus atendre ;) 
Or me baisiés au congié prendre. » 

De li baisier Yseut demore, (i) 
Entent les dis et voit qu'il plore ; 
Lerraent si oil, du cuer sospirc, 
Tendrement dit : ce Amis, bel sire, 
29-40. 



« mîn hôrre der* stuont obe uns hie : 
er sach uns beide, und ich sach in. 
cr gét von uns iezuo dà hin, 
(und weiz benamen aise wol, 
sô daz ich ersterben sol :) 
er wil ze disen dingen 
helf unde geziuge bringen : 
er wirbet unseren tôt. 

herzefrouwe, schœne Isôt, 
nu mûeze wir uns scheiden 

18252-71. 

preuve de votre faute. Pour moi 
(25-28). 

sô wsellîch, daz uns beiden 

sô guotiu stale niemcr mê 

ze frôuden widervert als ê. 

(nu nemet in iuwcr sinne, 

wie lûterlîche minnc 

wir haben geleitet unze her,) 

und seht, daz diu noch staete wer; 

lât mich ûz iuwcrm herzen nihl! 

(wan swaz dem minera geschiht, 

dar ûz enkumet ir niemer : 

Isôt diu muoz iemer 

in Tristandes herzen sîn.) 

nu sehet, herzefriundln, 

daz mir fremde und verre 

iemer hin z'iu gewerre ! 

vergezzet min durch keinc nôt. 

dûze amte, bêle Isôt, 

gebietet mir und kûsset mich ! » 

Si trat cin lûtzel hinder sich, 
siuftendc sprach si wider in : 
« herr\ 

18372-92. 



(i) 5 dit (82 : 17) : Dvaldist Isond i lengra lagi, qui est la traduction du 
vers 37 de Thomas. En rendant le texte de Robert par leond çerweilte da 
langer als er, Kôlbing impose à la rédaction norroise un non-sens qu*eUe ne 



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42 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITES PAR GOTTFRIED 

C — Rappelez- vous ce jour de douleur. Je suis plus affligée 
que jamais. 11 n'est plus de joie pour moi dès lors qu'il faut vous 
quitter. Nos corps peuvent se séparer, mais Tamour ne s'échappera 
pas de nous (4i-5o). 

G — Nos cœurs et nos âmes sont si étroitement unis que l'oubli 
entre nous est impossible. Pour moi, que vous soyez près ou loin, 
il n'y aura en mon cœur que le seul Tristan, qui est mon corps et 
ma vie. Prenez garde qu'aucune femme ne me sépare de vous; 
conservons pures et constantes notre affection et notre foi (18292- 
3io). 

Nequedent cest anel prenez : und nemet hin diz vingerlln : 

For m'amor, amis, le gardés ; daz lAt ein urkûnde sln 

5i s. der triuwen unde der minne, 

i83ii-i3. 

Ici s'arrête le fragment français et par suite aussi la compa- 
raison. Les concordances signalées ont démontré que la commu- 
nauté d'origine de C et de Gottfried est indéniable. Ceci à la vérité 
ne constitue pas encore ta preuve de l'imitation de C par le poète 
allemand. On peut en effet prétendre, et c'est ce qu'a fait Kôlbing(T), 
que Gottfried s'est trouvé en présence d'un texte contenant 
déjà les modifications que nous rencontrons chez lui. Mais cette 
opinion ne semble pas mériter créance pour diverses raisons, 
r Les divergences constatées dans le texte allemand témoignent, 
comme nous le montrerons, d'intelligence, de finesse d'esprit, de 
sensibilité et de curiosité psychologique. Le remani^ur doué de 
ces qualités poétiques n'eût pas été un vulgaire scribe, mais un 
poète égal et à certains égards supérieur à Thomas. 2® Les modifi- 
cations qui se présentent ici sont de même nature que celles que 
nous aurons à apprécier plus loin à propos du fragment Sneyd \ 
(7%oma« 53-1 42. Gottfried 19424-552). C'est donc le même auteur 
qui, dans les deux cas, a transformé un texte qu'il jugeait insuf- 
fisant, en obéissant aux exigences de son sentiment poétique. On 
conviendra qu'il faudrait un singulier hasard pour que le même 

paraît pas contenir Isolde en effet ne peut pas demeurer là plus longtemps 
que Tristan, à qui elle continue à parler et qui reste près d'elle. Dans la 
pensée de 5, elle demeura là plus longtemps (qu'il n'est d'usage, qu'il ne 
convient, c'est-à-dire assez longtemps), 
(i) Tristrams Saga, p. GXLVII. 



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FRAGMENT DE CAMBRIDGE : COMPARAISON DES TEXTES 4^ 

remanieur français de C ait aussi eu à remanier Sneyd ^ et que 
Gottfried ait réussi à posséder la copie unique de ce scribe. 
S'' En exposant Tétat d*ftme de Marc, Gottfried intervient personnel- 
lement dans le récit : ez ist aber mîn wân (iSaîig). Il revendique 
donc ici la propriété de cette addition au texte et fournit une 
preuve de son originalité. 

Il reste maintenant à examiner comment le poète allemand 
s*est écarté du texte français. 

Reprenons la suite des faits . 

Dans les vers i8i3o-42, Gottfried indique les circonstances de 
l'incident et motive la faute de la reine. La chaleur du jour (i) et 
le feu d'amour embrasent Isolde àTenvi. Elle prétend se soustraire 
à ces ardeurs en se ménageant un lit de repos à Fombre, dans le 
verger. Mais cette précaution n'a pas le succès attendu. Incapable 
de maîtriser son désir, Isolde fait mander Tristan... Chez Thomas, 
nous ne constatons rien des dispositions de la reine ni de sa vaine 
stratégie. Pas de motif ni d'analyse morale. 

Après ces indications, Gottfried donne les détails matériels 
utiles : description du lit, message envoyé à Tristan et accepté, 
précautions prises, explication précise de la façon dont le roi 
surprend les amants. En un mot, le poète allemand situe, avec 
plus de soin que le poète français, l'action et en montre plus 
minutieusement les circonstances (a). 

Du rôle du nain et de Brangain, il sera question plus tard (3). 

Le discours d'Isolde diffère sensiblement en Cet chez Gottfried. 
Dans le texte françsds, la reine exprime son chagrin de la sépara- 
tion. Cette idée manque chez Gottfried au point correspondant. 
Pourquoi? Une seule supposition parait plausible. On sait 
combien Thomas est enclin à se répéter. Il est vraisemblable 
qu'il reprenait le même thème plus loin que l'endroit où s'arrête 
le fragment (la Saga aurait abrégé). Pour éviter une redite, 
Gottfried n*a accueilli ce motif que la seconde fois où il parait 
chez Thomas, c'est-à-dire après le don de l'anneau, dans les vers 

(i) Cette donnée, qui manque en S., peut s'être trouvée chez Thomas. Cf. 
E V. a576. 

(2) On remarquera que, chez Gottfried, Marc conte à ses vassaux qu'on 
lui a dit comme chose sûre que la reine et son neveu se trouvaient dans le 
verger, alors qu'en réalité 11 les a vus de ses yeux. 

(1) V. p. 45 s et p. 47- 



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44 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIBD 

i83i9-îi3, dont le sens est celui des vers français 4ï-44* Compa- 
rons-les : 

Bien vos doit menbpcr de cest jor gedenket an diz scheiden, 
Qae partistes a tel dolor. wie nâhen ez uns beiden 

Tel pâme ai de la desevranche ze herzen und ze Itbe lit. 

Ains mais ne soi que fu pe&anche. gedenket maneger swaeren ztt, 
C 4i*44 die ich durch inch erliten hAn, 

G i83i9 23 

Cette hypothèse ne peut subsister que si Ton suppose après le 
vers 5a du fragment de Cambridge une suite qui fait défaut dans 
la Saga. Or il est avéré que cette suite a existé et qu'Isolde 
devait, après le don de l'anneau, réclamer de Tristan une foi 
éternelle. Les fragments conservés ne laissent aucun doute. Ces 
vers, mis plus tard dans la bouche de Tristan : « Menbre lî de la 
covenance — Qu'ele me fist à la sevrance — El gainiin, quant de 
li parti, — Que de cest anel me saisi : — Dist meî qu'en quel terre 
qu'alasse, — Altre de li Ja mais n'amasse » (i), font une claire 
allusion à l'idée qui a dû être exprimée chez Thomas après C Sa 
et qui l'est chez Gottfried aux vers i83i4-i8 et i8324-3i, où 
l'anneau d'Isolde doit prémunir Tristan contre toute trahison (a). 
Ce motif a d'ailleurs son utilité. C'est en effet Panneau qui, lors 
de la nuit nuptiale, rappelle à Tristan ses devoirs envers Isolde 
la reine et l'empêche de consommer son mariage avec Isolde aux 
Blanches Mains (3). Il n'y a donc pas de suppression à porter à 
l'actif du poète allemand. 

De cette comparaison des textes dégageons maintenant la 
nature des modifications de Gottfried. 

(i) V. Bédier, v. a5i5-ao. 

(a) Doit-on croire, en se fondant sur les vers i^gSi : « Membre lui de la 
covenance — Que il li tist a la sevrance — Enz el jardin, al départir », que 
Tristan prenait ici, en des vers disparus, l'en^i^agement de ne jamais aimer 
d'autre femme ? Il parait difficile d'admettre cette conjecture. Ni Gottfried ni 
la Saffa ne contiennent trace d'une réplique de Tristan après le discours 
d'Isolde. De plus le texte cité (25i5-2t>) montre clairement la nature de la 
« covenance ». On peut à la vérité objecter que Tristan fait plus loin allusion 
• à une foi qu'il aurait jurée à Isolde (491, 5o8 etc.). Mais il semble que dans 
ces )>assages Tristan parle d'un devoir envers la reine plutôt que d*un 
engagement formel pris par lui (v. v. 6o5 s. « Contre l'amur, cuntre la fci 
— Que a Y soit m'amie dei »). Pour ces raisons il y aurait peut-être lieu de 
corriger ainsi levers 4^* « Qu'ele li flst... ». Le passage 975-80 n'apporte 
aucune lumière. 
"(3) V. Bédier, v. 447 ss. 



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II 



RÉSULTATS DK LA COMPARAISON 



Yraisemblance et ordonnance du récit. — Psychologie. — Sensibilité 
et délicatesse de GottMed. — Descriptions et comparaisons. — 
Conceptions nouvelles. 

Vraisemblance et ordonnance du récit 

Un point appelle tout d'abord l'attention. Gottfried est plus 
abondant que Thomas. A la cinquantaine de vers du poème 
français répondent à peu près i8o vers allemands. Cette seule 
constatation démontre que Gottfried n est pas un traducteur. La 
nature de ses altérations fournit la preuve qu'il n'est pas non plus 
un amplificateur. 

Il est une donnée de Thomas, transformée par Gottfried, qui 
est si importante qu'on s'étonne à bon droit que l'auteur allemand, 
en général si scrupuleusement fidèle dans la reproduction des 
faits, ait pris sur lui de la modifier. Dans le fragment de Cambridge 
(comme aussi dans la Saga et Sir Tristrem) (i) c'est le nain qui a 
surpris les amants, c'est lui qui a informé Marc de la présence des 
coupables dans le verger, c'est lui enfin qui amène le roi pour 
constater le fiagrant délit. Dans le Tristan allemand ce rôle du 
nain fait défaut. Poussé par sa destinée Marc vient dans le jardin, 
où s'étale la preuve de son infortune. Pourquoi Gottfried a-t-il 
ainsi altéré son texte ? La réponse à cette question n'est pas 
malaisée à trouver. Le poète allemand s'est appliqué à éloigner 
une criahte invraisemblance du récit. Chez Thomas en effet le 

(i) Même le Tristan en prose française ne présente pas les faits comme 
Gottfried. 



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46 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIEO 

rôle du nain devient à un moment donné tout à fait inexplicable. 
Après la découverte le roi ordonne au rusé personnage de rester 
là, comme témoin sans doute et comme gardien. Mais il arrive 
que ce témoin ne fournit plus tard aucun témoignage, que ce 
gardien n'empêche pas Tristan de s'éloigner. Ainsi échouent, pour 
des raisons impossibles à dcviner,>6es plans et ceux de Marc. Ce 
n'est pas tout. Le nain demeure, spectateur muet et impassible 
des adieux des amants. Par leurs confidences il en apprend fort 
long sur la nature de leui*s relations. Sa présence aussi devrait 
suffire à empêcher les effusions de tendresse de Tristan et d'Isolde 
et à interdire à la reine le don de son anneau, instrument des réu- 
nions futures. Gottfried a pesé ces raisons et a pris le parti le 
plus simple en supprimant ce personnage dont Futilité ne se 
conçoit pas et dont, sauf une exception (i), les versions de Thomas 
ne nous disent pas quand et comment il a surpris le secret du 
rendez-vous. 

En revanche ni C, ni la Saga ni Sir Tristrem ne parlent ici de 
Brangain. Le poète allemand au contraire attiibue un rôle impor- 
tant à la iidèle suivante d'Isolde. Il l'a fait, obéissant à son désir, 
plusieui*s fois manifesté au cours du poème, de mettre ce person- 
nage en évidence (a). 

Enfin l'ordre des faits adopté par Gottfried semble témoigner 
d'un plus grand art que celui de Thomas. L'attitude des amants 
n'est décrite par le poète allemand que lorsque Marc, le person- 
nage si fortement intéressé, les découvre dans une pose révélatrice. 
Chez Thomas le lectetir est informé tout d'abord, et lorsque Marc 
est en présence du spectacle, le poète n'a plus qu'à dire : « Li rois 
les voit ». 

Psychologie 
Plus que Thomas, Gottfried s'est attaché à pénétrer dans l'àme 

{i) E 2079. Cette particulai'ité de E est fort vraisemblablement une addi- 
tion du poète anglais. 

(a) Kôlbing pense que cette modification est due à un remanieur français, 
auteur du manuscrit dont se serait servi Gottfried. On a dit plus haut (v. 
p. 43 s.) les raisons qui s'opposent à cette opinion, contredite aussi par une 
observation de Kôlbing lui-même (Tristrama Saga, p. LXV), qui reconnaît 
que le poète allemand montre « une surprenante prédilection pour Brangain». 



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FRAGMENT DE CAMBRIDGE : RESULTATS DE LA COMPARAISON 4? 

de ses personnages, à scruter les mobiles de leurs actes et à 
dévoiler leurs émotions. 

La malencontreuse idée venue à Isolde de mander Tristan près 
d'elle nous est expliquée : la cbalem* du jour et le feu intérieur 
qui la consume se conjurent contre elle. Elle imagine pour se 
défendre un stratagème qui aboutit à sa défaite (i8i3o ss.). 

L'émotion douloureuse de Marc, à qui, suivant Gottfned, il eût 
mieux valu rester dans l'incertitude que d'acquérir la preuve de 
la trahison, est assez longuement exposée. L'intérêt du poète pour 
le mari trompé se fait jour dans le vers 18198 : « Marc se dirigea 
vers l'endroit où il trouva le tourment de son âme ». 



Sensibilité et délicatesse de Gott/ried 

Cette addition du poète allemand à son texte a pour nous un 
autre intérêt : elle nous révèle la sensibilité de Gotlfried. Nous 
n'avons nulle raison de croire que Thomas se soit intéressé à 
Marc. Le roi de Comouailles n'était pour lui que le personnage 
légendaire, nécessaire à l'intrigue du roman (i). Gottfried a songé 
à la triste situation de l'époux ti*ompé et, à diverses reprises, 
manifesté son apitoiement pour le malheur immérité de Marc. Cet 
intérêt se fait jom* dans l'exclamation : « c'est aussi mon avis » 
(qu'il eût mieux valu pour le roi rester incertain de la trahison). 

Le rôle attribué ici à Brangain par le seul Gottfried est aussi 
une preuve de sa sensibilité. Non seulement Brangain fait œuvre 
d'amie dévouée en veillant à la sécurité des amants, mais elle 
montre son affection en déplorant la fatale et indomptable passion 
de sa maîtresse et en témoignant son effroi et sa douleur lorsqu'elle 
prévoit la surprise (18169-93). 

(1) Si Ttiomas a l'air de s'intéresser aux peines de Marc dans la suite du 
récit, alors que le roi de Comouailles a le chagrin de savoir qulsolde aiine 
Tristan plus que lui {lO^S-ê et 1093-6), ce n'est pas par compassion pour Marc, 
mais alin d'exposer le problème du plus malheureux des quatre amants. 
D'ailleurs le vers 1026 qui évoque l'état d'âme du roi ci E de ce se derve e 
enrage » renseigne sur le genre de compassion qu'éprouvait Thomas pour le 
mari trompé. — GottIVied a bien montré ailleurs le caractère de Marc sous 
un jour défavorable en lui attribuant une sensualité dépourvue de délicatesse 
(17727 ss.). C'est là un des points de vue d'où l'on peut considérer le mari 
de la femme infidèle. 



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48 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITES PAR GOTTFAIED 

L*âme de Gottfried était délicate autant que sensible. Elle 
répugnait aux choses violentes. Aussi le poète allemand n'a-t-ii 
pas suivi Thomas lorsque celui-ci, à deux reprises, fait dire par 
Marc que les amants seront livrés au bûcher s'il peut prouver l'adul- 
tère. Gottfried a atténué le caractère farouche de la menace. Le roi 
chez lui déclare qu'il fera juger les coupables par les lois du pays 
(18246 8). La seconde fois (où c'est Tristan qui parle), il n'est ques- 
tion que de mort, de façon générale, et non de supplice (18269). 

Le poète allemand prête aussi à son Tristan des pensées moins 
égoïstes que Thomas. Il a suppnmé du discours que tient à Isolde 
le jeune chevalier toute allusion aux adversités qui attendent dans 
Texil le neveu de Marc. 

Descriptions et comparaisons 

Gottfried s'est complu à présenter un tableau des amants 
enlacés et endormis, esquisse gracieuse et finement tracée. Thomas 
ne paraît pas lui avoir servi en cela de modèle. Il faudrait, pour 
accepter l'opinion contraire, supposer que Gottfried a opéré une 
transposition, puisque celte description suit dans le texte allemand 
la constatation de la surprise, qui répond aux vers i s. du poème 
français. Thomas aurait donc foui*ni cette description avant le 
début du fragment de Cambridge. Mais cette suppeMttpn n'est 
étayée d'aucune preuve et elle est infirmée par le témoignage de la 
Saga. 

Il en est de même de la description du lit d'Isolde, de la compa- 
raison des amants avec un groupe plastique et de l'allusion humo- 
ristique et leste du vers 18218. Ou bien ces traits ont été fournis 
par Thomas avant l'arrivée du roi, ou bien, ce que le silence de la 
Saga et de Sir Trisirem rend presque certain, ils ont été ajoutés 
par l'ingénieux Gottfried. 

Ce n'est pas une longue description, mais un vigoureux crayon 
que présente le poète allemand quand il montre Brangain, sursau- 
tant d'efïroi à la vue de Marc, laissant tomber sa tète sur son 
épaule (i) et restant toute défaillante (iSigo-S). 

(i) Ce trait est familier à la poésie française comme aux poêles allemands 
prédécesseurs de GoUfried. V. Roetteken : Die Behandlang der einzelnen 
Stoffelemente in den Epen Veldekes und Hartmans, p. 5i. 



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FRAGMENT DE CAMBR11>GB : RESULTATS DE LA COMPARAISON 49 

Conceptions nouQelles 

Thomas fait dire à Isolde : « Nos cors partir ore convient, — 
Mais i*ainor ne partira nient ». C*est là une conception courante 
et maintes fois formulée parles poètes (i). A cette idée Gottfried 
substitue une pensée nouvelle (2), celle de rechange des corps. 
Isolde dit à Tristan : « Ayez souci de votre corps (ne vous exposez 
pas témérairement à la mort), car votre corps c'est moi, et si j'en 
sois privée c'en sei*a fait de moi ». Elle ajoute, comme pendant, 
que le corps et la vie de Tristan sont en elle. Cette subtile concep- 
tion, que le poète d'ailleurs est impuissant à poursuivre toujours, 
puisque Tristan plus loin parle de son cœur et du cœur d'Isolde 
comme de leurs propriétés respectives malgré l'échange des 
personnalités (18279 ss.), se retrouve à d'autres endroits du 
poème (3). Elle n'est pas chez Thomas en C, le vers « Nos cors 
partir ore convient » l'excluant, ni ailleurs. 

(I) Cf. MSF. 216 : 3o s., etc. 

(a) Gottfried peut avoir été amené à cette conception par l'échange des 
cœurs qui a lieu entre Erec et Enide (Hartmann : Erec 2363-C). 
(3) G 18607 ss, 19504. . 



Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettrea. Fasc. 5. 



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IIHV 

Fragment Sneyd^ 

(Thomas 53-i4a : Gottfried i9424-55a) (i) 
{Tristan açant son mariage) 

m 

Comparaison des textes 



T — Sis corages mue sovenl, G — und aber dô was naht onde tac 
E pense molt diversement gedenkende unde trahtende 

(Cum changer puisse sunvoieir, und angesUchen ahtende 

Quant sun désir ne puit aveir,) umbe sln leben und umbe sich. 

53-6 194^-7 

G — Monologue de Tnstan : Ce tourment d'amour qui m'accable 
ne peut être calmé que si j'aime une autre femme qu'Isolde la 
reine (2). Le Rhin impétueux, si on le dérivait en canaux, devien- 
drait un petit ruisselet. Un brasier, si violentes qu'en soient les 
flammes, est vite éteint quand on en éloigne les brandons. Je veux 
de même disperser mon amour pour raiTaiblir. Il est grand temps, 
eu égard aux souffrances que j'ai endurées, de recourir à ce remède 
(19428-79). 

Ë dit dune : a Ysolt. bêle ami<% A sûeze amie, liebe Isôt, 

Mult est diverse nostre vie : diz leben ist nnder uns beiden 

(La vostre amur tant se desevre alze sêre gescheiden. 
Qu'ele n'est fors pur mei decevre.) 19480-a 

57-60 

(i) V. note (i) p. 39. Le fragment Sneyd ^ sera désigne par T, 
(2) Cette idée se retrouve plus loin chez Thomas. Elle fait le fond du 
monologue 20^4^ (cf. spécialement T 2235-4a et G igfaS-SS). Mais, comme la 
dit Heinzel, Gottfried a emprunté la pensée et les deux comparaisons qui 
l'illustrent à Ovide : Remédia amoris v. 44^ ss. (cf. Hertz ^, op, c, p. 56i s.). 



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FRAGBfENT SNEYD* : COMPARAISON DES TEXTES 



5l 



Q — Il n'en va plus comme autrefois, alors que nons mettions 
en commun nos joies et nos douleurs (ig^SS-j). 



Jo perc par vos joie e déduit, 
E vos l'avez e jor e nuit ; 
Jo main ma vie en gprant dolur, 
E vos vostre en délit d*araur. 
Jo ne faz fors vos désirer, 
(E vos nel puez consirer 
Que déduit e joie n'aiez 
E que tuiz voz bienz ne facez.) 
Pur vostre cors su jo em paine, 
E li reis sa joie en vos maine : 
Son déduit i maine e son buen, 
(Iço que mien fu ore est suen. 
Ço qu'aveir ne puis daim jo quite, 
Car jo sai bien qa*el se délite ;) 

61-74 



nu bin ich trûric, ir bit frô ; 



sich senent mine sinne 

nâch iuwerre minne, 

(und iuwer sinne senent sich, 

ich wsene, mâzlich umbe mich.) 

die fronde, die ich durch iuch verbir, 

owî, ow!, die trîbet ir 

als ofte. als iu gevellet. 

ir sît dar zuo gesellet : » 

Mark', iuwer hêrre und ir, ir sît 

heim' unde gescllen aile zît ; 

(sô bin ich fremde und einc.) 

19488-99 
Transposition de Gottfried : 



Ublié m'ad pur suen délit. 



nu ruochet si min kleine, 
(die ich minn' unde meine 
mô danne sêle unde Itp.) 
durch si mld' ich al ander wlp 
(und muoz ir selber ouch enbern.) 
i' ne mac von ir niht des gegern, 
daz mir zer werldc solte geben 
frôud' unde frôilches leben. i> (1) 
19545-52 



En mun corage ai en despit 
Tûtes aitres pur suie Ysolt ; 
De rien comforter ne me volt, 
(E si set bien ma grant dolur 
E Tangoisse qu'ai pur s'amur :) 

75^0 

T — Je suis « convoité » par d'autres femmes ; cela redouble 
mes ennuis, mais aussi me montre le salut (81-86). 

Incapable d'obtenir ce que je désire (Isolde la reine), je me 
contente de ce que j'ai (Isolde de Bretagne). A quoi bon m'obstiner 
dans un amour sans espoir ? (87-94). 

J'ai tant souffert de cet amour (a) que j'ai bien le droit d'y 

(i) Limitation est évidente : les trois idées de Thomas, abandon d'Isolde 
la Blonde, dédain que professe Tristan pour les autres fenmies, impossibilité 
ponr Tristan de trouver réconfort près de la reine sont exprimées dans le 
même ordre et de façon presque semblable par Gottfried. 

(2) On peut rapprocher les vers 96-97 (T) de 19507-9 (d). Mais l'idée est à 
ce point imposée par la situation que l'on peut admettre que Gottfried est 
indépendant de Thomas. 



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52 LES ITRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIED 

renoncer. Isolde m'oublie. Mais non. Si son cœur n'était plus à 
moi, j'en serais averti par le mien. Il me témoigne qu'elle me 
garde sa foi (96-1 13). 

Bien que je ne puisse satisfaire mon désir de la reine je ne 
dois pas la trahir pour une autre femme (i). Si elle ne me donne 
pas de marques de son affection, c'est parce qu'elle en est empê- 
chée. Elle m'aime, mon cœur me le dit (ii4-32) (a). 

Je sens pourtant qu'elle se détache de moi (i33-6). 

G — Ce passage a été modifié ainsi qu'il suit par Gottfried. 

Je pense (dit Tristan s'adressant à Isolde) que jamais plus je ne 
trouverai de consolation en vous. Pourtant je ne puis détacher de 
vous mon cœur (igôoo-S). 

Pourquoi m'avoir pris mon corps alors que vous n'avez nul 
i^esoin de moi ? (19504-6). 

Ah ! douce reine Isolde, quelles peines m'accablent ! (19507-9). 

Ensuite reprend l'imitation : 

Gar,8'ele en san cœr plasm'amast^ and ich lu niht sô maere bin, 

D'acune rien nie comfortast. daz ir mich baetcl stt besant 

(— Ele, de quei ? — D*icest ennui) . und etswaz nmbe mîn lebenerkant. 

— U me trovereit? — Lau jo sui. si mich besande ? â, waz red ich : 

— Si ne set u ne en quel tere. nu wâ besande si mich 

— Nan ? e si me feist dune querre ! und wie befunde st min leben ? 

' 137-42. 19510-15. 

G — J'ai été si longtemps le jouet des vents incertains qu'on 
ne peut me trouver. Je ne suis ni ici ni là. Où me trouverait-on ? 
là où je suis (G 19523 = T i4o) Qui veut me rencontrer cherche 
sans trêve. Isolde aurait dû envoyer des messagers en Coi^ 
nouailles, en Angleterre et dans tout pays où on lui dit que 
peut être son ami Tristan (i95i6-44) (3)- 

La comparaison qui vient d'être faite conduit à un double 
résultat : V Gottfried a évidemment imité le passage de Thomas 

(i)La correction proposée par M. Bédier au v. lao (Qu'a mun poeir 
m*estuet tenir) ne semble pas heureuse. Cette leçon implique que Tristan 
est disposé à abandonner la reine, ce qui est en contradiction avec le contexte. 
(Cf. MussaÛa : Per il Triatano di Thomas, éd. Bédier, {Romania 33, p. 4i5). 

(a) L'idée exprimée dans ce passage se trouve plus haut chez G i6i46-53 ; 
mais rien ne démontre qu'il y ait imitation. 

(3) Les vers de Gottfried 19545-511 (transposition) ont été cités p. 61. 



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CX>MPARAISON DES TEXTES 53 

contenu dans le ms. Sneyd' ou un ms. très semblable à ce 
dernier ; 2*> Gottfried a cependant procédé autrement qu'un tra- 
ducteur servîle ; il a modifié le texte qu'il avait sous les yeux. 

Le premier caractère par où se témoigne Tindépendance de 
Gottfried, c'est Fabondance du récit. Au lieu des 89 vers que 
présente Thomas, nous trouvons 128 vers chez le poète allemand, 
c'est-à- dire plus d'un tiers d'excédent. Les principales additions 
sont 1^228-79 ^^ i95i5-44- 

Cette constatation, identique à celle qui a été faite lors de la 
comparaison du fragment de Cambridge avec les vers 18197-311 de 
Gottfried (i), autorise à affirmer que le poète allemand n'a pas 
en général craint d'ajouter à son texte. Il sera question tout à 
l'heure de la nature de ces additions. 

Gottfried a aussi affirmé sa liberté en n'accueillant pas dans 
sa traduction des traits qui ne lui paraissaient pas en situation 
ou conformes au caractère de ses personnages. Ceci également 
ressort de la comparaison établie auparavant (ii). 

Enfin, l'auteur du 7>i8^a/i allemand a modifié certaines données 
pour des raisons identiques à celles qui l'ont conduit à altérer 
le passage i-52 de Thomas. 

n s'agit maintenant de faire voir, en recherchant les causes 
des changements introduits par Gottfried, que le poète allemand 
s'est conformé ici, comme dans le remaniement du fragment de 
Cambrîdge, aux exigences de son idéal poétique. 

(I) V. p. 45. 
(a) V. .p. 45 ss. 



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IV 



RÉSULTATS DE LA COMPARAISON 



Ordonnance du récit. —Psychologie.— Délicatesse de Gottfried. — 
Comparaisons. — Conceptions nouvelles. 

Ordonnance du récit 

Les vers qui nous occupent ne contiennent pas de narration 
d'événements. Les faits sont d'ordre psychologique. Si nous n'avons 
pas, comme dans le premier passage comparé, à signaler des 
déviations de récit, nous constaterons cependant la préoccupation 
témoignée par Gottfried de donner à son exposition clarté, logique, 
harmonie. 

La conduite des idées laisse à désirer chez Thomas. Cela 
saute aux yeux dès la première lecture. Tristan passe de la 
pensée attristée : Isolde ne m'aime plus, à la pensée consolante : 
Isolde m'aime encore, puis revient à sa première idée — pour 
reprendre ensuite le ton pessimiste (mais ce dernier retour est en 
dehors du fragment observé) (i). Plus heureuse est la disposition 
de Gottfried. Au lieu d'aller sans ordre de l'accusation à l'excuse, 
Tristan ici formule son projet d'atténuer sa passion en la divisant, 
puis justifie ce dessein en énumérant ses griefs contre Isolde, qui 
mène près de Marc une existence de joie et qui délaisse son 
amant au point de ne pas s'inquiéter de l'endroit où il séjourne, 
conduite d'autant moins excusable que Tristan dédaigne toute autre 
femme pour elle. 

L'unité du morceau a été obtenue par une disposition plus 
savante des données : elle l'a été aussi par la suppression de traits 

(i) Le premier revirement commence au v. loi, le second au v. i33. 



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FRAGMENT SNBYD* : RESULTATS DE LA COMPARAISON 55 

inutiles (i),de répétitions ou de variations de la pensée (a), d'inco- 
hérences ou de contradictions (3). 



Psychologie 

Gottfried n'a pas, à vrai dire, introduit de motifs psychologiques 
nouveaux et essentiels dans ce passage. Il s*est attaché à mettre le 
caractère de son héros plus en relief et mieux en harmonie avec 
la situation. Par une addition heureuse il a donné davantage de 
couleur à la description de la désolation de Tristan en lui faisant 
évoquer le souvenir des joies passées (4) et rendu la situation 
plus touchante en mettant dans la bouche de Tristan l'affirmation 
de son attachement pour son amante (1950a s.). 

n est une omission dont on hésite à faire honneur à Gott&îed. 
Le Tristan finançais proclame à diverses reprises et non sans 
quelque brutalité que, dans Timpossibilité d avoir ce qu'il désire 
(l'amour d'Isolde la reine), il se contentera de ce qu'il peut avoir 
(Famour d'Isolde de Bretagne) (5). Rien de pareil chez Gottfried. 
Il y aurait cependant quelque témérité à affirmer que le poète 
allemand n'aurait pu fournir ce thème plus loin. On ne peut que 
constater qu'il ne Ta pas fait ici. 

D'autre part on découvre chez Gottfried une modification qui 
montre en celui-ci un psychologue plus avisé que Thomas. Le 
Tristan du poème français se décide à trahir Isolde afin d'essayer 
de combattre par ralTection d'une femme légitime l'amour de la 
reine, comme il suppose que la blonde Isolde l'oublie parce qu'elle 
est la « dreite espuse » de Marc (6). La pensée est puérile. 
Gottfried ne l'a pas admise. En vérité le poète allemand n a pas 

(1) r 59 s., 89 8., 139. 

(2) On ne peut citer tous les exemples: une bonne partie des vers y 
passerait. V. seulement 76 — 99, 107-110 — i3i s , 56 — 87 — 114 —• 119, 73 —86 s. 

(3) r 79 s. Tristan dit qu'Isolde connaît ses chajçrins (comment?) et qu'elle 
y reste indifférente (cf. aussi i35 s.), ce qui est en contradiction avec iii-ii3. 
En r(8i-4) Tristan allrme que d'être désiré par d'autres femmes cela redouble 
ses ennui's. Erreur, car Tristan compte précisément sur un nouvel amour 
pour se déprendre d'Isolde la reine. 

(4) G 19483 ss. Thomas offre quelque chose d'analogue (95 s., 117 s.), mais 
ridée vise à un tout autre effet chez Gottfried. 

(5) T 66 s., 73. 85-8. 

(6) T 309-34, a56-«4. 



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S6 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITES PAR OOTTFRIED 

-conduit son œuvre jusqu'au point où Tidée est présentée dans le 
texte français. Mais les vers 19430-68 de Gottfried démontrent 
qu'il substituait à la naïve donnée de Thomas celle de la guérison 
d'un vain amour par le moyen d*un autre amour. 

Délicatesse de Gottfried 

La délicatesse de Gottfried se fait jour dans quelques atténua- 
tions qu'il a apportées au texte de Thomas. Le Tristan français 
s'attarde à décrire les joies que la reine goûte près de Marc (i). 
Gottfried signale le motif, mais une seule fois et avec discrétion 
(19496-8). Ce. ménagement de bon goût que montre son Tristan 
reparaît à un autre propos. L'amant prêt à la trahison s'excuse 
chez Thomas en accusant Isolde de l'avoir oublié (s). Dans le 
poème allemand Tristan dit, d'une façon plus voilée, qu*Isolde 
sans doute ne s'inquiète plus de lui (3). Enfin les plaintes de 
Tristan ont chez Gottfried un accent plus tendre, plus ému, plus 
profondément attristé. 

Cette attitude de Tristan est bien en harmonie avec le mono- 
logue si éperdument passionné d'Isolde lorsqu'elle déplore le 
départ de son amant (G i8495 6o4). Après la touchante explosion 
d'affection de la jeune femme le rôle de Tristan, s'il était resté 
celui du poème français, eût paru intolérablement dur. Cette 
modiflcation prouve la sensibilité de Gottfried. Elle prouve aussi 
que le monologue d'Isolde n'existait pas chez Thomas, au moins 
tel qu'il se présente chez Gottfried. 

Comparaisons 

Gottfried a animé sa traduction du passage i-5a de Thomas en 
ajoutant au texte une description et une comparaison. Ici nous ne 
pouvons attendre de description puisque le fragment traduit ne 
contient pas de fait matériel. En revanche nous rencontrons deux 
comparaisons (imitées d'Ovide, v. \x. 5o, n. 2) et introduites ici par 
Gottfried pour rendre sensible cette idée : l'amour éprouvé pour 

(i) T 62, 64, 66-8, 70 s., i55-9, i65-8. 

(2)^75,99. 

(3) G 19545 Cf. aussi 19500 s. 



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RÉSULTATS DE LA COMPARAISON 67 

une femme peut ét]*e guéri par d*autres passions (i). C'est l'image 
du Rhin et celle du brasier signalées plus haut (p. 5o). Notre 
poète a de plus rendu concrète la pensée de Thomas : « où Isolde 
peut-elle faire chercher Tristan ? » en montrant les difficultés d'une 
telle entreprise, et aussi en énumérant les pays qu'un messager 
devrait parcourîr pour avoir chance de découvrir l'ami d'Isolde 
(19516-44). 

Conceptions nouvelles 

La différence qui a été rencontrée entre le fragment de Cam- 
bridge et la traduction de Gottfried (2) se retrouve ici. Dans les 
vers 107-113 (3) le Tristan de Thomas déclare qu'il est informé, 
par une sorte de communication mystérieuse qui existe entre son 
cœur et celui de son amante, des dispositions de celle-ci. Gottfried, 
qui dès i834o a admis que les amants échangent leurs corps (4) 
de telle sorte qu'Isolde est en Tristan comme Tristan est en 
Isolde, devait abandonner la théorie du poète français, puisque 
Tristan et Isolde ne possèdent plus leurs propres cœurs. Le poète 
allemand a d*ailleurs pris soin de rappeler le motif dont il 
a tiré parti auparavant en faisant dire par Tristan à Isolde : 
« Pourquoi m'avez-vous enlevé à moi-même ? ))*(5). 

Les observations failes au sujet de ce fragment et du fragment 
de Cambridge ont une très grande importance. L'examen compa- 
ratif des textes a fait voir la dépendance et aussi l'originalité du 
poète allemand. Il nous a donné la preuve que Gottfried a traduit 
le poème de Thomas, aussi bien le premier que le second des frag- 

(i) Tristan dit avoir lu en luaint endroit l'indication de ce remède. 11 est 
indiqué dans le 11. Buchleirif v. 607 ss. 
(a) V. p. 49. 

(3) Peut- être même à partir du v. io3 (Bédier,p, a63, n.aux vers io3-io4). 

(4) Cf. p. 49 et aussi G i85oo ss. — Gottfried a été plus loin que Veldeke, 
Chrétien et Hartmann, où ce sont seulement les cœurs qui sont échangés. 
(V. Rœtteken, op, c, p. 61). 

(5) G 19504* M. Van Hamel admet {Romaniaf 33, p. 471 s.) que Chrétien a 
pu « distiller du passage de Thomas (signalé plus haut) Tidée que deux cœurs, 
pour communiquer ainsi directement Tun avec Tautrc, ont dû se trouver 
réunis dans le corps de Tristan ».Le savant critique reconnaît donc que l'idée 
de réchange des cœurs n'existait pas dans le poème français de Thomas. 



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58 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIED 

ments conservés. Enfin il permet d'aflinner que les altérations 
que l'on trouve dans le Tristan allemand sont l'œuvre d'un poète 
de haut vol (et non d'un simple copiste), qui sous l'impulsion de 
son génie a poursuivi d'une façon conséquente l'amélioration d*un 
texte jugé insuffisant et Fa marqué d'une profonde empreinte. 

Nous aurons à nous souvenir de ces indications et à en tirer 
parti pendant le travail de comparaison, que nous allons entre- 
prendre, du poème allemand avec les versions anglaise et norwé- 
gienne. 



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Qoo^Çi 



TROISIEME PARTIE 



COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC LA SAGA (S) 
ET SIR TRISTREM (E) 



Prologue 
(1-242) 

C'est en six lignes environ que frère Robert expose son sujet, 
indique la date et l'instigateur de sa traduction et se nomme. 
A ces brefs renseignements Gottfried oppose 242 vere. Nous avons 
cependant tout lieu de croire que Thomas aussi avait composé 
une introduction à son poème et que Tauteur allemand n'a pas 
imaginé entièrement son prologue (i). 

Essayons de démêler les passages originaux de Gottfried. 

Vers 1-44 (2)- R semble qu'il faille accorder au poète allemand 
Tacrostiche du début, composé de quatrains ayant chacun une 
rime unique. Cette forme, qui est allemande (3), les antithèses et 
jeux de mots chers à Gottfried, le ton personnel de ces vers, 

(1) V. Bédier, p. i, n. i. 

(a) Les chiffres mis en tête de chaqae développement désignent les vers 
du poème de Gottfried, dont j'adopte Tordre. 
(3) Cf. //. Bûehlein, 99-ioa. 



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6o COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

enfin les préoccupations littéraires, qui ne surprennent pas chez 
Tauteur du passage célèbre sur les poètes de son temps (i), mais 
que l'on serait étonné de rencontrer chez Thomas, permettent 
d'attnbuer ce début à Gottftied. On comprendrait mal, d'ailleurs, 
que Tauteur du Tristan allemand se fût contenté, pour la 
dédicace de son œuvre (a), de reproduire les idées du poète 
français. 

45-70. Avec moins de certitude et cependant sans grands 
risques d'erreur on peut affirmer que les vers 48-70, où apparais- 
sent, à côté du ton personnel, les recherches de style qui distinguent 
les passages originaux, sont de l'invention de Gottfried. Après 
avoir, dans l'acrostiche, exprimé son opinion sur les relations de 
l'auteur et du public, le poète allemand met à nu son âme aimante 
et éprise d'idéal. H montre le secret accord de sa nature avec les 
héros de l'immortelle légende d'amour. Gela évidemment n'est 
pas imité (3). 

Il n'est pas impossible, semble-t-il, de fortifier cette conjecture 
par une observation tirée du <( travail » même de Gottfried. 
Après l'acrostiche, il avait d'abord l'intention d'épouser le texte 
de Thomas et annonça son sujet aux vers 4^ s. Mais une idée 
surgit : il se proposa de montrer qu*il était apte à traiter la douce 
histoire des amants de Gomouailles. Ce développement épuisé, il 
revint à son texte et reprit en termes presque identiques (v. 71 s. 
= 45 s.), celte fois d'accord avec Thomas, l'exposé du sujet. 

71-100. Nous trouvons une preuve que l'idée première des vers 
71-100 revient à Thomas dans la reproduction de cette pensée: 
la diçtraction est un précieux soulagement à ceux qui souflrent 
des peines d'amour, pensée offerte par la Saga quelques pages 
plus loin (4). Ce n'est certes pas Robert qui est l'auteur de c^tte 
réflexion. Cédant à son penchant pourles répétitions, le poète fran- 

(i) G 4619-818. 

(a) Les quatrains du début sont, on le croit communément, Thommage du 
Tristan à un certain Dietrich. 

(3) Plusieurs poètes allemands ont, comme Gottfried, fait le procès au 
« monde », c'est-à-dire à ta société de goûts grossiers et inattentive aux 
mouvements délicats de l'âme. Cf. Rugge : MSF, io5 : 33 ss. 

(4) 5 10: 5-7. 



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QoO^Qi 



î. PR0L06US. IOI-I18 61 

çais Ta exprimée à deux reprises. On peut croire cependant que 
Gottfiried a orné des grâces de son style l'idée de Thomas. 

101-118. Par contre les vers loi-i 18 paraissent être la propriété 
de Gottfried. Le poète réfute ici une objection qu'il dit avoir 
entendu formuler à la pensée qui vient d'être exprimée. Il est 
vraisemblable que cette objection a été réellement faite dans 
l'entourage de Gottfried à la théorie de Tliomas et il est certain 
que la réfutation en est très laborieuse. Gottfried a essayé, sans 
y i^éussir pleinement (i), de concilier l'opinion soutenue par 
Thomas, et qu'il a adoptée, avec la théorie opposée. 

1 19-166. S'il n*est pas discutable que le prologue du Tristan 
français contenait une dédicace aux amants (2) et si Ton peut 
croire que Thomas critiquait les « conteurs » de l'histoire de 
Tristan (3) en invoquant l'autorité de Breri, il est évident que 
Gottfried a fait œuvre originale en reprenant pour son compte la 
dédicace, qu'il termine par deux vers composés d'antithèses, 
ainsi que la critique des conteurs, où il substitue Thomas à Breri. 
11 ne traduisait certainement pas Thomas loi*squïl disait s'être 
livré à des recherches dans les livres « welches et latins » (4) et 
avoir arrêté son choix sur la narration de « Thomas de Bretagne », 
qui seul reproduit la véridique aventure de Tristan. 

167-186. Il est possible que Gottfried ait trouvé dans son texte 
le germe de son développement sur la valem» morale du poème. 
Mais si Thomas a touché cette idée, il n'a pas dû s'y arrêter, ni 
entrer dans le détail des douces compensations aux <;uisants 
chagrins d'amour. Sa dédicace aux amants, à la fin de son poème, 
s'abstient de considérations de ce genre. Ailleurs, à l'occasion 
d'une controverse amoureuse, il se récuse « por ce que esprové ne 

(i) Cf . 4* partie, ch. IV, sous Incohérences. 

(a) Bédier, p. 1, n. i. La Saga a supprimé, comme nous l'avons vu, toutes 
les interventions personnelles de Thomas. V. p. 33. 

(3) Cf. fiédier, v. ai07-56, 011 cependant Thomas ne montre pas vis-à-vis 
de ses rivaux Taimable tolérance de Gottfried. 

(4) Cf. Hartmann d*Aue : Pauvre Henri 6 ss. 



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6î2 COMPARAI dON DE OOtTt^RtBf) AVfiC S ET E 

Tai ». (i) Gottfried au contraire parle ici en homme instruit par 
son expérience personnelle. 

187-1142. Cette raison encore, et de plus le ton passionné (2), 
Topposition, banale dans la poésie allemande contemporaine, de 
liep et leit, enfin les fortes antithèses et la forme des quatrains qui 
terminent le passage, permettent de penser que si le poète fran- 
çais, chose possible mais peu vraisemblable, a fourni quelques 
éléments à Gottfried, celui-ci est essentiellement responsable de 
la fin du prologue. 

En somme nous reconnaîtrons au poète allemand les vers i 90, 
101-118 et 167-24^ du début du poème. 

(i) Bédier, v. 1087. — Cf. aussi 4' partie, ch. II, sous Conception de l'amour, 
(a) Comparez les vers 188-aoo avec 12187 ss., qui sont très probablement 
originaux. 



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II 



RlWALlN ET BlANCIIEFLOR 

(243-1788) 

Dans c6 chapitre, Gottfried, comme Thomas, conte l*histoire 
de Riwalin. Il esquisse le portrait de son héros, relate sa lutte 
victoiieuse contre Morgan, son voyage en Cornouailles pour 
s'initier auprès du roi Marc à la vie courtoise. Il décrit le tournoi où 
le jeune Breton et la sœur de Marc s'éprennent d'un invincible 
amour, relate leur union clandestine, leur départ pour FErmenie, 
la mort du jeune chevalier, tué dans une bataille, et celle de 
Blancheflor, qui expire après avoir donné le jour à Tristan. 

343-3i6. Le fond de l'exposition de Gottfried, dont l'objet est 
de présenter Riwalin, est identique à celui de Thomas, attesté par 
laSa^aetpar sir Tristrem, Cependant, il faut noter quelques 
divergences sensibles, qui portent sur le caractère de Riwalin. 

Dans le poème allemand, les qualités de ce brillant chevalier 
sont décrites avec plus de vigueur et illustrées par une série 
d'images (254-7) dont le caractère rappelle violemment quelques 
vers du Pauvre Henri d'Hartmann (i), de sorte que pour n'être 
pas tout à fait original, Gottfried n'en est pas moins en ce passage 
indépendant de Thomas. 

Mais si Texécution seule est la propriété de Gottfried dans les 
vers 243-272, il n'en est pas de même des vers 273-3i6, où le poète 
s'est plu à montrer les conséquences de l'intolérance de son 
héros (2) et à expliquer son caractère vindicatif par sa jeunesse. 

(i) Cf. G 1254-7 et Hartmann 60 ss. Hartmann lui-même imitait Veldeke 
{Enéide ia6i4 ss.). 

(a) Thomas aussi disait que Riwalin ne pouvait supporter upe injure sans 



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QoO^Qi 



64 COMPARAISON DE OOTTFRIBD AVEC S ET £ 

A supposer que Thomas eût consacré un certain nombre de vers 
à ce développement, la Saga en eût gardé quelque chose, ou tout 
au moins aurait été avertie qu*il ne fallait pas, en exagérant la 
pensée du poète français, dire que Riwalin était « intelligent et 
sage dans ses conseils, prudent et avisé (i) », qualités qui excluent 
l'aveugle passion de la vengeance et que Gottfried s'est gardé 
d'attribuer au jeune chevalier (a). 

En somme Thomas ti*açait, en quelques vers, une ébauche 
du portrait de Riwalin, comme il le fait plus tard pour le séné- 
chal irlandais (3) et pour Cariado (4)- Gottfried a donné plus de 
relief et de fini à l'esquisse. De plus le poète allemand s'est 
appliqué, avec sa bienveillance constante, à expliquer, sinon à 
justifier, le seul défaut qui ternisse la gloire du jeune chevalier, sa 
soif de vengeance. 

On peut se demander si ce développement psychologique est 
bien à sa place. Les vers 34o s. de Gottfried font douter que Tintrai 
table orgueil de Riwalin soit la cause de sa lutte avec Moi^n et 
par suite de sa perte. Il est donc de plus en plus vraisemblable 
que nous avons affaire ici à une « dig^ssion » do Gottfried, qui 
s'est laissé entraîner par sa tendance à l'analyse. 

On ne saurait, par contre, méconnaître que Gottfried a trans- 
formé le baron querelleur de Thomas, qui a accru son domaine 
par la violence et le rapt, en un chevalier courtois, répondant à 
un idéal plus moderne. 

Si'j'^oG, Sauf d'insignifiantes transpositions (5) et additions, 
le texte de Gottfried s'adapte exactement, de 817 à 36o (où est 

en tirer vengeance (cf. K 28), et Gollfried a précédemment reproduit cette 
idée (267-721). Il est probable que S a traduit — assez mal — ' la phrase de 
Thomas de cette façon : « il était le plus dur entre les durs et le plus farouche 
entre les farouches » (5 : la s.), 

(i) 5 5 : lo s, 

(3) Il aflirme au contraire que Riwalin se comportait comme les enfants 
qui rarement agissent avec prudence (299 s.). 

(3) S 45 : ao^. 

(4) Bédier, v. 847-68. 

(5) C'est peut-être simple transposition de Gottfried si Tétymologie du 
nom de Kanelengres, au lieu de se trouver après le vers 32i,se rencontre aux 
vers 1641 ss. du poème allemand. Ce qui est assuré, c'est que Gottfried a 
trouvé l'explication chez Thomas. On s'en douterait s'il ne le déclarait pas 
lui-même (1643). 



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II. RIWALIN ET BLA^GHKFLOR. 4o7-5o6 65 

contée la guerre de Riwalin contre Morgan) au récit de la Saga 
et par conséquent de Thomas (i). Il y a même un passage, omis 
en partie par Robert, qui a été certainement tout entier calqué sur 
le poème français par Gottfried. Ce sont les vers 364-8, où un 
proverbe : « Les batailles causent nécessairement des pertes et 
des gains » est d'abord exprimé, puis repris sous une forme un 
peu différente. C'est là un procédé caractéristique de Thomas (a). 

407-506. Comme la Saga, Gottfried conduit Riwalin en Cor- 
nouailles. Mais il n'a pas accueilli une description de l'Angleterre 
et une énumération des richesses du pays, qu'on lit dans la traduc- 
tion Scandinave. Il a jugé que cet exposé était sans intérêt pour 
des lecteurs allemands. 

De plus que la Saga le Tristan allemand contient une narra- 
tion des événements qui ont fait de Marc le maître de l'Angle- 
terre. M. Bédier a fourni la preuve que ce jDassage existait dans le 
poème de Thomas, qui l'a emprunté à Wace (3). En revanche 
Gottfried répète avec une surprenante insistance que la paix faite 
avec Morgan était conclue pour un an, et que le séjour de Riwalin 
en Angleterre ne devait pas excéder ce terme (4). La Saga ne dit 
rien de ce délai. Faut-il voir dans l'addition du poète allemand un 
dessein ? Gottfried a pu tenir à justifier l'attaque de Morgan, qui 
se produit à l'expiration du traité, et dont Riwalin a oublié la 
possibilité au milieu des incidents de son intrigue avec la belle 
Blancheflor. Gottfried aurait donc, par cette addition, mis en 
lumière la force de l'attachement de Riwalin et le caractère incon- 
sidéré de ce personnage en même temps qu'il aurait expliqué l'acte 
d'hostilité de Morgan. 

(i) Il n'y a pas à se préoccuper d'une légère divergence de la Saga, qui 
parle d*une lutte de Riwalin contre « plusieurs rois et ducs » (6 : ai), il 
s'agissait certainement chez Thomas, comme chez Gottfried, d'une guerre 
avec le seul Morgan. L'erreur de S a été rectiliée par M. Bédier dans sa 
reconstruction du texte français. 

(a) Sur les redites de Thomas écartées par 5, v. p. 34. 

(3) V. Bédier, p. 5 s. Il faut bien reconnaître que la singulière étymologie 
de Gottfried, qui dérive.^/i^eZten^ de « Gales » {En-gal-lani) n'a pu être pro- 
duite par Thomas. Reste à savoir si le poète allemand l'a imaginée ou s'il a 
répété une explication courante en Allemagne. 

(4) V. G 396, 4i6, 453 s. Il n'y a pas lieu de s'arrêter à l'indication de sept 
années donnée par E (v. Kôlbing: Tristrams Saga, p. xxv). 

Vniç. de Lille, Tr, et Mém, Dr. -Lettres, Fasc. 5. 5. 



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66 COltfPARAISON DE GÔTTFlltfiD AVBC vS ET E 

Gottfried n'a pas jugé bon de décrire le cérémonial, longue- 
ment présenté par la Saga, de la réception faite par Marc à 
Riwalin et à ses compagnons. Nous avons tout lieu de croire que 
les usages signalés par Thomas ne correspondaient pas à la réalité 
des faits dans TAllemagne contemporaine de Gottfried (i). 

Le poète allemand a aussi laissé de côté le discours dans lequel 
Riwalin informait le roi Marc du but de son voyage. G*est là une 
redite oiseuse (n). 

En revanche on trouve en plus chez Gottfried un monologue 
où Riwalin s*applaudit d*être venu dans un pays de si fine 
courtoisie {^q^-^j). Ce passage est, à n'en pas douter, une addition 
du poète allemand, qui a voulu marquer plus expressément que 
Thomas que Riwalin est venu en Angleterre pour acquérir 
Télégance des mœurs et des manières. Cette opinion est confirmée 
par une divergence précédente (3), et nous aurons d'autres 
occasions de constater l'empressement avec lequel Gottfried fait 
campagne pour la courtoisie (4). 

50J-84. Gottfried a, de plus que la Saga, mis en relief l'affec- 
tion que rencontre Riwalin à la cour de Marc (Soj-aa). Nous 
voyons ici un des fréquents détails psychologiques que le poète 
allemand ajoute à son texte. 

Les vers 534-84 de Gottfried donnent un tableau animé, chaud 

(i) Thomas n*aurait-il pas emprunté à Wace une partie de ce passage ? 
lia Saga concorde de façon curieuse avec le Brut : 

£& vous douze homes blans quenus, puis ils se rendirent à la salle du roi 
Bien atornés et bien vestus, observant la bienséance et la dignité 

Dui a duis ens el palais vindrent, des mœurs courtoises ; ils allèrent 

Et dui a dui as mains se tindrent. deux à deux se tenant par la main, 

parés de vêtements précieux. Lorsque 

Parmi la sale trespasserent, Kanelangres et ses compagnons arri- 

Al roi vinrent, se Tsaluerent. vèrent devant le roi, ils le saluèrent 

Brut 10903 ss. comme il convient. 5 6 : aS-ag. 

(2)56:34^. 

(3) Malgré le passage de S 6 : 38 s., on voit par la comparaison des vers 
453-61 de Gottfried avec 5 6 : 11 s. que le voyage de Riwalin est chez Thomas 
un voyage d^agrément et d'instruction générale, alors que le poète allemand 
lui a donné comme motif le désir de Riwalin de s'initier à la vie courtoise. 

(4) Il est fort vraisemblable que les paroles de bienvenue adressées par 
Marc à Riwalin étaient chez Thomas, comme dans le poème allemand (5o4*6), 
sous forme de discours direct. Robert aura, comme cela lui arrive parfois, 
préféré le style indirect (v. p. 36). 



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II. RIWALIN ET BLANCHEFLÔR. 585*649 67 

et coloré du printemps. Est-ce aa poète allemand que revient 
cette description ? Rien malheureusement, dans les fragments 
conservés de Thomas, ne peut renseigner âur la façon dont Tauteui* 
français aurait traite une scène de ce genre. On verra plus loin 
que la promenade matinale des amants aux alentours de la Grotte 
d'amour, toute embaumée aussi d'un frais parfum de nature, 
existait, en germe au moins, chez Thomas. Ceci démontre que le 
poète français avait dû là et pu ici tenter une esquisse de descrip- 
tion champêtre. Comment a-t-il réussi dans le premier cas ? Il est 
difficile de le dire avec certitude. Cependant, comme Thomas 
montre habituellement peu de goût pour la description et qu'il fait 
voir, quand il s'y livre, quelque froideur et quelque sécheresse (i), 
on peut admettre, en considération du ton ardent, des touches 
délicates et de l'émotion que révèle notre passage, que Gottfried 
est l'auteur sinon de toutes les idées qui s'y rencontrent (a), du 
moins de ce qu'on y trouve de plus saisissant et senti (3). 

585-649- I^ même que le poète français, Gottfried conte que 
les invités sont campés en plein air. Mais dans la Saga, qui 
reproduit Thomas, tous les hôtes sont logés sous des tentes. 
Gottfried spécifie que si les uns ont des pavillons de soie, les 
autres se contentent de l'abri du tilleul ou de loges de feuillage 
(589^), ce qui lui a paru plus vraisemblable, étant donné la foule 
considérable et de fortunes diverses, rassemblée par Marc. 

Ce n'est pas la seule modification du poète allemand. 

Pour éviter une redite il a omis de parler des exercices 
chevaleresques qui précèdent le festin, et où Thomas fait paraître 
les chevaliers nouvellement adoubés (4). U tombe sous le sens 



(i) Cf. la description de tempête (v. 2864-76), qui encore n'est pas tout à 
fait originale. Y. Bédier, p. 406 s. 

(a) La Saga signale la beauté du cadre où se déroulera la fête donnée par 
Marc (S 7 : i8-ao — G 54i-3). Ce trait était donc chez Thomas. 

(3) Le charme du passage est relevé par des effets de style qui montrent 
combien le poète allemand s*est intéressé à cette peinture d'un printemps 
idéal. — Kurz nous apprend que Gottfried a pu avoir eu sons les yeux un 
spectacle semblable à celui qu'il décrit ici {Germ, i5, p. aao s.). 

(4) 5 7 : a3-a8. La joute matinale précédant le tournoi solennel de Taprès- 
midi, et semblable à la ifesperie, n'était pas contre l'usage (cf. Hartmann : 
Srec a4ia ss.). 



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68 COMPARAtSOK t>E C>OtTFRIBt> AVEC 5 ET £ 

que cette description nuit à celle qui sera donnée du tournoi 
après le banquet. 

Le banquet lui-même est présenté par le poète français d'une 
façon réaliste et que le sens délicat de Gottfried réprouve. Tout au 
moins est-on fondé à le croire en comparant Tindication toule 
générale que donne le poète allemand sur Tabondance de la chère 
avec les détails précis dont la Saga permet de soupçonner l'exis- 
tence dans le Tristan français (i). 

C'est d'Hartmann d'Aue que Gottfried avait pu apprendre ce 
souci de bienséance rafiQnée (n). Cest probablement aussi à l'auteur 
d*Iwein qu'il a emprunté le tableau mouvementé des distractions 
auxquelles se livrent les nobles invités de Marc (3). 

Gottfried introduit Blancheflor avant le tournoi, la Saga 
seulement pendant ce divertissement. La disposition du poète 
allemand témoigne d'un sens artistique plus On. Gottfried d'ail- 
leurs atteint d'un coup un double but. Il met à la place requise la 
lumineuse apparition de Blancheflor, puis il rattache habilement 
le sentiment de joie de Marc, qui chez Thomas est une vaine 
dilatation d'orgueil (4), au. bonheur dont se gonfle le cœur du roi 
quand il considère, parmi tant de belles et nobles dames, son 
plus brillant joyau, l'unique Blancheflor. 

Caractéristique au point de vue des tendances des deux poètes 
est le poi^trait de la sœur de Marc. La Saga, qui n'avait nulle 
raison d'être infidèle à Thomas, énumère avec ce dernier les 
qualités de la jeune fllle (5) et la dit aimée et vantée de princes illus- 
tres et de beaux jeunes hommes « qui ne Font jamais vue » (6). 
Gottfried, par une modification où se décèle sa sûreté de main, 

(i) Cf. 5 7 : 36 ss. cl G 601-10. 

(a) Cf. mon Etude sur Hartmann d^Aue, p. 206. Un poète postérieur à 
Gottfried, raiiteur du Moniage Tristan, a dit : « Il est d'un glouton de parler 
di gloutonnerie » (H. Paul : Tristan als Mônch, v.6a3). 

(3) Cf. G. 61 1-8 et Hartmann : Iwein 63-72. M. Heîdingsfeld, qui a relevé 
cette analogie avant moi (Gottfried von Strassburg als Schiller Hartmanns 
çon Ane, Rostock, 1886, p. 40) pense qu*il n'y a ici qu'une similitude de 
forme. Cependant la pensée de Gottfried (611 -3) offre une singulière ressem- 
])lance avec celle de Hartmann (63-5). 

(4) 57:30-33. 

(5) A rexception cependant d'un trait : « elle avait conscience de son prix » 
{S 8 :22) qui, comme Ta remarqué Kôlbing, a tout l'air d'une corruption. 

(6) 5 8 : 19-29 et spécialement 279. 



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II. RIWALIN ET BLANCHEFLOR. 65o JIJ 69 

son sens de la sobriété et sa conception délicate des choses 
d*amoui% transforme ainsi la pensée fruste de Thomas : « Nous 
l'entendons proclamer de telle beauté que nul homme vivant ne 
jeta sur elle un doux regard sans en aimer mieux à jamais les 
dames et la vertu », et il affirme que la vue de ce « régal des 
yeux » a pour effet d'élever les cœurs (i). 

650-717. Il ne semble pas que Thomas ait donné l'éclatante 
vision du tournoi (2) que nous offre Gottfried (661-78), chez qui 
brillent la splendeur des étoffes, la richesse des vêtements élégam- 
ment taillés, et les vives couleurs des « chapels ». On a vu que le 
poète français n'est pas enclin aux descriptions. D'autre part le 
désir de relever la narration par ces magnificences a pu ôti'e 
inspiré à Gottfried par im passage de Hartmann (3), où l'auteur 
fait valoir la somptuosité des vêtements d'un héros prêt au tournoi 
et où nous rencontrons le terme étranger geparrieret dont s'est 
aussi servi Gottfried. 

Il y a quelque naïveté dans les lignes où la Saga décrit l'im- 
pression produite par Riwalin sur les dames présentes, qui toutes 
s*éprennent de lui « sans savoir qui il est, de qui il descend, com- 
ment il s'appelle », mais simplement parce qu'il est dans la nature 
des femmes de « sacrifier la retenue à la satisfaction de leur 
volonté » et de désirer ce qu'elles n'ont pas, comme fit Didon (4). 

Le fond de ces pensées se retrouve ailleurs chez Thomas (5). 
Nous n'avons donc nul sujet de lui refuser ce passage et nous 
donnerons acte à Gottfried, qui ne Ta pas reproduit, de sa plus 
grande science en matière de psychologie féminine (6). 

En compensalion à cette suppression, Gottfried fournit une 
suite d'exclamations laudatives par où les femmes présentes au 

(I) G. 634-42. 

(9) Ce n'est pas à proprement parler un tournoi q^ui a lieu chez Thomas, 
mais un bohort. Gottfried le dit expressément, et Texposition de la Saga 
contraint à le croire. 

(3) V. Erec a338-42. 

(4) S 8 : 10-18. Cette remarque concorde avec celle qui vient d*être faite 
sur Teffet de la beauté de Blancheflor. 

(5) V. Bédier, p. 10, n. a. 

(6) Gottfried traite ailleurs un thème qui touche à celui-ci. Mais en si^^na- 
lant Tesprit de contradiction des femmes (17929 ss.), il fait une observation 
plus exacte et fondée sur la connaissance de leur caractère. 



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70 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E 

bohort manifestent Tadmiration que leur inspire la bonne 
mine de Riwalin, Le poète allemand imitait sans doute ici Thomas, 
abrégé par la Saga (i). 

718-1074* Le i^<^î^ de 1<^ i^^ssAiice <l6 l*£^™oui* dans le cœur de 
Riwalin et de Blancheflor est disposé de façon différente dans la 
Saga et dans le poème allemand. 

Là Blancheflor, spectatrice des jeux chevaleresques, s*épi*end 
subitement du brillant jouteur qu'est Riwalin. Cette affection se 
manifeste sous forme de douleur poignante que la jeune princesse 
exprime dans deux monologues. Après le tournoi, elle donne à 
entendre à Taimable étranger qu'il l'a conquise. 

Chez Gottfried, la sœur de Marc est bien frappée par l'amour 
pendant le tournoi ; mais ce n'est qu'ensuite, après l'aveu Toilé 
fait à Riwalin (n), que la passion prend entièrement possession 
d'elle, et que la vierge ignorante se rend compte de la nature du 
mal qui l'a frappée (S 9 : 20-10 : îi6 = G 955-1074) (3)« 

n est clair que l'ordre de Gottfried témoigne de plus de sens 
et d'art que celui de la Saga. Ici la jeune fille éprouve, à la façon 
d'un choc matériel et soudainement, une commotion violente qui 
lui révèle avec la rapidité de l'éclair toutes les angoisses, toutes 
les douleurs de l'amour. Il est peu vraisemblable que cette fièvre, 
cet état pathologique, ces frissons, ces sueurs, naissent en quelques 
instants et que Blancheflor ait, dans le peu d'heures que dure le 
tournoi, réussi à pousser si loin l'étude de ses sentiments. Gela 
est également d'un médiocre effet au point de vue de l'art. Dès le 
premier moment, le poète est allé à l'extrême et a épuisé toutes 
les ressources que lui ofifrait la peinture de la passion. Combien 
plus habile est Gottfried! La jeune fille ressent d'abord une 
profonde impression à la vue du chevalier étranger. Elle se trahit 
par ses paroles à double entente. Plus tard seulement, le poète 
dévoile les effets progressifs de la passion et montre dans toute 

(i) V. Bédier, p. 10. 

(3) Entre la scène du tournoi et le monologue où Blancheflor manifeste ses 
sentiments se place dans le poème allemand la description des agitations 
qui conduisent Riwalin à Tamour. 11 en sera question plus loin. 

(3) Gottfried a, comme nous le verrons tout à l'heure, donné un autre 
aspect aux plaintes de Blancheflor. 



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II. RIWALIN KT BLANGHBFLOR. 718-IO74 ^I 

lenr violence les troubles auxquels Blancheflor est en proie et 
que le temps nourrit. 

Ainsi vraisemblance des données et gradation de l'intérêt, 
telles sont les conséquences de la transformation de Gottfried (i). 

Mais avons-nous le droit d*imputer à Thomas Tordre que nous 
renconti*ons dans la Saga ? Gela ne paraît pas douteux. H est 
d'abord peu vraisemblable que Robert, qui se permet si rarement 
des transpositions et des altérations, ait ici modifié profondément 
son texte, qu'il ait divisé l'unique monologue de Thomas en deux 
parties, puis déplacé ces deux fragments. Cette liberté est sans 
exemple chez lui. 

En outre, on comprend aisément le plan du poète français. 
I) présentait dès le tournoi la passion de Blancheflor, et du premier 
coup, se rimaginait absorbante, exclusive. Absolument conquise, 
Blancheflor faisait à Riwalin Taveu déguisé de sa passion. C'est à 
la réflexion seulement que l'imitateur, en présence de l'œuvre 
écrite, a vu le meilleur parti à tirer de la situation. 

Dernier argument. Considérons le monologue de Blancheflor 
dans le poème français. Après avoir donné cours à ses plaintes, 
la jeune fille se demande comment elle pourra, foulant toute 
pudeur aux pieds, déclarer son amour à celui qui en est l'objet ; 
finalement» elle se propose de boire cette honte. Comme ces 
réflexions précèdent immédiatement l'entretien avec Riwalin, 
où elle met son projet à exécution, nous possédons la preuve 
irréfutable que ce monologue se trouvait bien avant la scène 
de l'aveu chez Thomas. 

Gottfried a donc amendé la disposition ]de Thomas (n). Il a fait 

(i) n y a cependant un reproche à faire à l'exposition du poète allemand 
et qni sera formulé plus loin. (Y. p. 76). 

(a) On a aussi le droit de considérer comme un progrès une modification 
de Gottfried. Dans la Saga Blancheflor dit à Riwalin, après le tournoi, qu*il 
a commis une faute envers elle (10 :3i-ii : 9), sans expliquer et sans que le 
poète explique de quelle faute il s'agit. Dans le Tristan allemand la jeune 
fille reproche à Riwalin d'avoir fait tort au meilleur de ses amis. Gottfried 
ajoute aussitôt que par cet ami Blancheflor entend son cœur, que Riwalin a 
blessé (748-68). Certes Tindication est obscure pour le chevalier, qui cherche 
long^mps le sens du propos de Blancheflor ; mais elle est claire pour le 
lecteur ; et comme la situation exige que Riwalin reste dans l'incertitude, 
puisque c'est de cette incertitude — de la crainte inspirée par le reproche et 



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J2 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S ET E 

plus. Il a longuement développé les vers où le poète français, 
après le tournoi, esquissait les agitations de Riwalin. Cette addi- 
tion est importante, non seulement au regard de la quantité des 
vei's, mais aussi des qualités poétiques qui s'y dévoilent. Pour 
cette raison, il est nécessaire de faire le départ des données qui 
appartiennent en propre à Thomas. 

Le passage de Gottfried comprend quatre parties : i*» Kivtralin 
s'efforce de découvrir le sens des paroles obscures de Blancheflor 
et, sous Tempire de Tobsédante pensée de la jeune fille, s'éprend 
d'elle comme elle est éprise de lui (790-838) ; ao tel l'oiseau englué 
qui, par ses efforts pour se délivrer, se fixe déplus en plus solide- 
ment à la branche perfide, tels les amants cherchant à échapper à 
l'amour, s'engagent plus profondément dans ses lacs, tel aussi 
Riwalin (839-72) ; 3^ le jeune homme passe alternativement du 
doute à l'espoir, jusqu'à ce qu'enfin l'espoir et l'amour triomphent 
(873-91Î1) ; 4"" la vie de Riwalin est profondément altérée sous 
l'influence de l'amour (9i3-54). 

Examinons successivement ces divers points. 

1° Le témoignage de la Saga (11 : 9-21) contraint à attribuer ce 
développement à Thomas. Gottfried a pu ajouter les vers 8o4-i6, 
qui rappellent le passage 724-7, selon toute vraisemblance inconnu 
au poète français, et enrichir d'antithèses nouvelles le contraste 
des pensées diverses qui s'emparent de Riwalin. 

2*» On sait la prédilection — attestée par des passages origi- 
naux (j) — de Gottfried pour les images tirées de la natui*e et en 
particulier celles fournies parles oiseaux. Celte tendance par contre 
ne se décèle pas chez Thomas. Il est donc infiniment probable que 
l'image où les amants en général et Riwalin ensuite sont comparés 
à l'oiseau pris à la glu est une addition du poète allemand. 

30 Selonla Saga, Riwalin, après l'aveu de Blancheflor, s'évertue 
à deviner le rébus contenu dans ce propos mystérieux. C'est à 
cette solution que tendent tous les efforts du chevalier étranger, qui 
est épris tout d'abord de la jeune fille et souhaite une nouvelle 
entrevue avec Blancheflor pour « changer les dispositions » hos- 

de l'espoir fourni par le doux congé de la jeune fille — que naît son amour, 
il semble que Texposition de Gottfried soit inattaquable. (V. cependant Bédier, 
p. 14, n. a). 

(i) V. 4749 ss. 4791 ss. 



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II. RIWALIN ET BLANCHEFLOR. 718-IO74 73 

tiles, à ce qu'il pense, de la sœur de Marc à son égard (ii : iîi-îi4). 
Cette conception paraît exclure la lutte que se livrent dans Fâme 
du Riwalin allemand l'espoir et le doute, lutte dont l'issue est le 
triomphe de l'espoir, qui conduit h l'amour. On peut, pour étayer 
cet argument, faire valoir que Gottfried se complaît singulière- 
ment à mettre en œuvre l'opposition de deux sentiments con 
traires dans un personnage (i), et que la facture de ce passage 
est toute gottfriedienne. 

4<> Il ne saurait être douteux que les vers où le poète allemand 
montre l'altération produite par l'amour dans la vie de Riwalin 
ne lui appartiennent. Ce passage est, chez Gottfried, en relation 
étroite avec le début du passage suivant, où Blancheflor éprouve 
les mêmes changements dans ses goûts et ses sentiments. Cette 
donnée, qui relie les deux descriptions et forme la transition de 
l'une à l'autre, ne se pouvait trouver chez Thomas, où les deux 
expositions sont séparées par la scène du tournoi et ne formaient 
pas l'exact pendant imaginé par l'art de Gottfried. 

Enfin, ce qui semble prouver que tout ce passage du Tristan 
français était peu important, c'est qu'il n'en reste rien dans 
Sir Tristrem, qui, au contraire, consacre une strophe à la descrip- 
tion du trouble de Blancheflor. 

Le tableau de l'état d'âme de Blancheflor, non seulement est 
reculé par Gottfried (v. p. 70), mais est exposé chez lui de tout 
autre façon que chez Thomas. A part quelques vers repris çà 
et là, tout, chez le poète allemand, est original. Voici des deux 
textes une analyse qui permettra d'en saisir d'un coup d'œil les 
divergences. 

Stiffa Gottfried 

Trouble et inquiétude de Blanche- (manque) 

flor indiqués d^avance. 

Elle éprouve des sentiments lus- ) ^ ^ o 
7, . ' = G 976 8. 

que-là inconnus. ) 



(i) Neuf fois on trouve dans le Tristan allemand Marc en proie en même 
temps au doute et au soupçon. Il n^est pas non plus sans intérêt de remar- 
quer qu'Eilhart montre Tristan passant, comme le Riwalin de Gottfried, de 
la crainte à Tespérance (9694-705). 



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% 



COMPARAISON DE 60TTFR1ED AVEC S ET J? 



Cette peine lui semble iiijiwte,pais- 
qa'eUen'a fait de mal à personne. 






G 1008-14. 



A la vue de Riwalin elle loi donne 
son amour. 

Elle éprouve une douleur soudaine 
et violente. 

Il lui semble qu'elle porte un faix 
pesant. 

Son cœur et ses membres trem- 
blent ; elle est couverte de sueur. 

!•' Monologue : Quelle étrange 
maladie ! 

Je suis dévorée d'une flamme in- 
connue. 

D*où me vient ce mal qui agit 
comme le poison ? 

Trouverai-je un médecin pour me 
guérir ? 

La chaleur me transit et le froid 
me couvre de sueur (i). 

Interruption du monologue: 

Blancheflor distraite par la vue 
du bohort, 

2* Monologue: Certes cet homme 
est un magicien, qui me cause 
telle peine. 

Si toutes les femmes sont éprou- 
vées par lui comme moi, il faut 
qu'il dispose d'artiûces funestes. 

Comment échapper à ces tortures ? 

Lui faire un aveu serait me cou- 
vrir de honte. 

Cependant il ne me reste qu'à 
me confier à lui. 

(I) Ici une sentence (S 9: 3o). 



Blancheflor est en proie aux mè- 
mef> tourments que Riwalin. 
L'amour change ses goûts. Elle 
perd sa mesure, trouve insipi- 
des ses joies passées (955-75). 

Aucun homme n'a fait sur elle une 
impression semblable (982-6). 



= à peu près G U87-93. 



(manque) 



:= G 1000^. 



= <> 994-9- 



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II. aiWAUN BT BLANGHEFLOR. 718-IO74 7^ 

L*examen de ces deux passages montre que le poète allemand 
a éliminé deux données, puis transformé entièrement la description 
des effets de Famour sur Blancheflior. Voyons d'abord les élimi- 
nations. 

i^ Gottfried a supprimé l'annonce du trouble de Blancheflor 
et Findication fournie par avance des épreuves que lui réserve 
son inclination (i). Cette anticipation est évidemment une gau- 
cherie d'exposition. Gottfried ne Fa pas imitée : il s'est con- 
tenté de prendre dans ces vers une idée qu'il a mise en œuvre 
plus loin (n). 

tà^ L'interruption du monologue de Blancheflor par le spectacle 
du tournoi, qui apporte une diversion aux soucis amoureux de la 
jeune fille, ne pouvait trouver place dans le poème de Gottfried, 
oh Blancheflor ne prononce qu'un seul monologue, longtemps 
après le tournoi (3). 

Bien plus grave et plus instructive que ces suppressions est 
Fimportante modification que Gottfried a apportée au poème 
français. 

n suffit de jeter un coup d'œil sur Fanalyse qui vient d'être 
donnée du texte de la Saga pour reconnaître que la passion de 
Blancheflor aflecte ici tous les symptômes d'un mal physique. 
La jeune fille est accablée comme sous la charge d'un lourd far- 
deau, ses membres frissonnent de froid, puis se couvrent de sueur. 
C'est une maladie, est-il dit expressément, Feflet d'un poison, dont 
la guérison dépend d'un médecin (4)* 

A cet état pathologique Gottfried a substitué une belle et fine 
étude morale. Sous Feflet de Famour Blancheflor est ravie à ses 
dispositions familièi*es ; elle perd ses joies accoutumées ; elle est 
envahie d'une langueur inconnue. Son pi*emier sentiment, lors- 
qu'elle s'eflbrce de démêler ce qui se passe en elle, est celui de 
Fétonnement. Elle a, dit-elle, déjà vu bien des hommes et cepen- 



(1)5 8:30-9:4. 

(a) 5 9:1 -G 100^14. 

(3) Cf. 59:35-10:8 et G 955-1074. D'ailleurs, Gottfried a dit auparavant 
(77-100) que la distraction est une puissante dérivation aux chagrins d*amour. 
(V. p. 60 s.). 

(4) Cette peinture de Tamour rappelle celle que donne Ëilhart après la 
scène du philtre (a36i-5, a37a-8a). 



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76 COMPARAISON DE GOTTPKIED AVEC S ET E 

dant aucan ne Ta affectée ainsi. Celui-ci serait-il un magicien (i) ? 
Non, il ne peut être méchanl ; tout le monde s'accorde à le louer... 
Alors un jour s'ouvre aux yeux de la jeune fille. C'est son cœur 
qui est le coupable. D'après ce qu'elle a entendu conter de Tamour, 
c'est l'amour qui remplit son élrc, qui cause cette indicible peine. 
Cette esquisse si jolie et si vraie de la prise de possession d'un 
cœur ingénu par l'amour est assurément de Gottfried. Tout le 
démontre, mais en particulier le fait que dans le Tristan français 
l'éclosion de l'amour est soudaine et son progrès limité à la durée 
du tournoi. Chez Gottfried, au contraire, c'est peu à peu, en un 
temps que nous pouvons supposer assez long, que Blancheflor 
arrive à discerner la nature de ses sentiments. Autre preuve. U 
faut bien reconnaître que le poète allemand a commis une erreur 
d'exposition en reportant la découverte que fait Blancheflor de son 
amour après la scène de l'aveu. Il tombe sous le sens qu'au moment 
de son entretien avec Riw alin la jeune fille avait déjà vu clair dans 
son cœur (2). Mais Gottfried ne pouvait répudier la donnée de 
l'aveu, qui est essentielle : sacrifiant alors la logique des faits à la 
logique des choses il a laissé subsister la scène de l'aveu, qu'il 
était impossible de supprimer ou de déplacer, et donné, au lieu 
requis par la vraisemblance, le tableau des agitations de Blanche- 
fior. Cette faute, qui n'existait pas chez Thomas, est la rançon 
nécessaire des avantages que présente la disposition de Gottfried 
et en même temps confirme notre conjectui*e. 

1075-1116. Comme la Saga affirme expressément qu'il est 
inutile de s'attarder à conter de quelle façon les amants réussirent 
à s'entendre et à se rencontrer dans des rendez-vous secrets 
(1 1 : 3 1-35), il faut croire que le manège amoureux des jeunes gens, 
si gracieusement décrit par Gottfried, est une addition du poète 
allemand. Ce passage d'ailleurs (ioj5-iii6) est le dénouement 
logique de la situation exposée précédemment par lui. Après avoir 
pris plaisir à mettre en lumière les doutes et les inquiétudes des 
amants, le poète fait voir comment, à l'aide des regards épris et 

(1) Ce trait existait chez Thomas (cf. S 10: 11 s. et EHa s.). Mais Gottfried, 
qui l*a transpose, lui a donné t4)ute sa valeur en le faisant servir à illustrer 
la naïve candeur de son héroïne. 

(2) V. G 728-30. 



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II. RIWALIN et bLAKCHEtrLOtl. 107a- II16 Jj 

des gestes émus, la crainte s'éloigne de leurs cœurs, que remplit 
peu à peu la certitude triomphante. 

Cette peinture tient lieu chez Gottfried d'un développement 
embarrassé de la Saga, Ici les amants ont des entrevues dérobées. 
RiwaUn redoute que Marc n'ait connaissance de ses amours. Pen- 
dant quelque temps le secret est gardé. Marc pourtant s'étonne que 
Riwalin prolonge son séjour en Comouailles. Il apprend enfin la 
vérité. Mais il n'en laisse rien voir, étant prêta consentira l'union 
de sa sœur avec le chevalier étranger (ii : 35-12 : i4). Remarquons 
Tincohérence. Marc, dit la Saga, ne s'oppose pas au mariage des 
amants. Pourquoi alors Riwalin enlèvera-t-il plus lard secrète- 
ment Blancheflor ? Pourquoi ne l' épouse- t-il pas avant de retourner 
en Ermenie? Il y a évidemment ici une faute. Mais est-ce Thomas 
qu'il convient d'en rendre responsable ? La suite du poème semble 
exiger une réponse négative. Dans l'entretien qui précède le départ 
furtif des amants, Blancheflor dit à Riw^alin, chez Gottfried, qu'elle 
redoute la colère de son frère (i475-8i). Nous trouvons un écho 
de cette pensée dans la Saga^ où Blancheflor confie à son amant 
qu'elle « craint pour elle et lui une triste destinée, car il ne mérite 
pas une telle fin » ; elle ajoute qu'il serait tué injustement et 
qu elle se console de son départ en songeant qu'il échappera par 
là à la mort (i3 : 36-i4 *. a). Thomas déclare donc qu'il y a péril 
pour Riwalin à ce que Marc découvre l'intrigue des amants, 
donnée qui est en contradiction flagrante avec ce que nous venons 
de lire dans la Saga (i). Peut-on croire que Thomas se soit à 
quelques pages d'intervalle mis ainsi en désaccord avec lui-même ? 
Gela est peu vraisemblable. Il est plus naturel d'admettre que le 
bon Robert, soucieux de moralité, a essayé de pallier l'inconve- 
nance de la liaison des amants en laissant croire qu'elle est tolérée 
par Marc et peut aboutira un honnête mariage (a). 

En résumé la Saga a suivi Thomas en contant — ce que n'a 
pas fait Gottfried, qui est plus réservé — que Riwalin et Blanche- 



(i) Cf. aussi S m : 32-35 oh il est dit que Blancheflor n'ose témoigner osten- 
siblement son chagrin de la blessure reçue par Riwalin à cause de la crainte 
qu'elle éprouve de Marc. 

(a) Cf., pour une modification de ce genre, Bédier, v. aaii et S loj: la, oii 
« bêle amie » du poème français est remplacé par « épouse » dans le texte 
uorwégien. 



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QoO^Qi 



78 COMPARAISON DE OOTTPRIBD AVEC S ET £ 

flor ont un comaierce secret, pais s'est écarté du texte pour rester 
dans la moralité. 



iii^-iSuS. Les variations du texte allemand dans le passage 
111J-7ÎI (omission des détails metlant en relief la valeur de Riwalin, 
addition des regrets qu'éprouve Mai'c de la blessure de son ami 
et des plaintes proférées par les dames) n'ont qu'un faible inté- 
rêt (1). Il n'en est pas de même des vers 117^-84 qui ne sont pas 
représentés dans la Saga et qid offrent une description colorée 
de la douleur de Blancheflor. Il n'est pas vraisemblable que Thomas 
ait servi ici de modèle à Gottfried. Dans les fragments qui restent 
du poème français, on ne trouve pas en effet de manifestations 
physiques de la douleur, et d'autre part Gottfried a pu être amené 
à montrer son héroïne se frappant elle-même par les exemples 
qu'il a trouvés chez Hartmann d'Aue (n). 

De Gottfried est sans doute aussi une subtile idée que ne 
présente pas la Saga, où les choses ont un autre aspect, qui 
n'en tolère pas la présence : Blancheflor mourrait de douleur si 
son affliction n'était causée par l'amour ; mais comme l'amour la 
remplit du désir de revoir Riwalin, elle est rattachée à la vie. 

Gottfried expose de façon beaucoup plus animée que la Saga 
les scènes qui précèdent l'entrevue de Blancheflor avec Riwalin 
blessé : discours directs de la jeune fille à sa gouvernante, réponses 
et réflexions de celle-ci, déguisement de Blancheflor en mire (3) 
(i 197-1269). Aucun critère ne permet de discerner si nous avons 
afiaire ici à des additions du poète allemand. Un seul tirait semble 

(iX C'est sans doute par suite d'une de ces méprises si souvent constatées 
dans la comparaison des fragments (v. p. 36), que la Saga dit que Riwalin 
fut blessé dans un tournoi (dans une guerre, selon Thomas) et semble affir- 
mer que Blancheflor apprend la blessure de son ami pendant. que celui-ci 
est encore sur le lieu du combat^ alors que chez Gottfried c'est après que 
Riwalin a été rapporté à Tintagel que Blancheflor est instruite de Tévéne- 
ment. C'est une erreur au sujet du mot Avançais traduit par herUdsitis 
(la : 3i) qui gauchit l'exposition de Robert. 

(3) I(Q€in 1817 ss., Erec 5756 ss. Y. encore un trait analogue chez Gottfried, 
plus loin, V. 7169-75. Cf. cependant À* la : 36 s. 

(3) Les vers 1773-7 et ao6i-3, où Thomas précise la nature d'un déguise- 
ment sont supprimés ou remplacés dans la Saga par la seule indication : 
Us se déguisèrent (S 106 : 7). Cette atténuation autorise-t-elle à croire que 
Robert avait quelque raison de répugner au travestissement ? . 



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II. RIWAL1N KT BLANGHBFLOR. l329-l4l5 ^9 

être assurément la propriété de Gottfried. Dans la Saga (et le 
poème français), Blancheflor, afin de trouver Riwalin seul, profite 
de rinstant où Ton nettoie la maison (5 i3 : 9 s.). Chez Gottfried, 
la confidente a prévenu Riwalin, dans une visite préliminaire, de 
Tarrivée de Blancheflor, et le malade a éloigné son entourage 
(ia55-74). Cette altération cadre bien avec le souci constamment 
relevé chez Gottfiîed d'éviter toute vulgarité et de motiver exac- 
tement les faits. 

On peut affirmer que la scène de Tentrevue des deux amants 
est peinte avec un plus vif coloris par le poète allemand que par 
Thomas. Gottfried ne perd aucune occasion de relever le récit 
par des traits descriptifs vivants et enflammés, d'enrichir dimages 
sa narration ; Thomas est plus froid et plus sobre. La compa- 
raison de la façon dont les deux poètes ont traité la scène du 
verger nous autorise à croire que le tableau si vigoureusement 
enlevé de l'évanouissement de Blancheflor et des tendres embras- 
sements des amants appartient à Gottfried (ia95-i3oi). 

L'accord de la Saga et du poème aillais invite à croire que 
Thomas annonçait en quelques vers le nom et la destinée de 
l'enfant qui devait nattre des amours de Riwalin et de 
Blancheflor (i). Gottfried s'est dispensé de ces détails, qui pou- 
vaient émousser l'intérêt de son récit. 

i3a9-i4i5. Ni la Saga ni Sir Tristrem n'offrent un indice de la 
présence dans le poème français d'un passage où Thomas, après 
la scène d'amour, aurait fait prévoir que Blancheflor était destinée 
à une mort prochaine et ensuite célébré les joies actuelles des 
amants. Pour ce qui est de la première donnée (i32i9-38), il n'y a 
pas de certitude qu'elle soit inventée par Gottfried ; cependant, 
des raisons tirées de l'expression, ainsi que l'exposition de la 
Sagà^ le font croire. La seconde (1339-70) est certainement, sous 
cette forme et à cet endroit, du poète allemand. Thomas, en effet. 
Ta traitée auparavant de façon plus tei*ne, portant son attention, 
comme il lui arrive fréquenmient, sur les choses extérieures (n). 
Gottfried l'a transposée et développée avec sa virtuosité 
accoutumée. 

(1) .S i3 : 16-19, ^ 109 s. 

(a) 5 II : 3i SB., spécialement la : i. 



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QoO^Qi 



8o COMPARAISON DE GOTTFRIED AVBC S ET E 

La transposition est d*un art intelligent. H convient, en effet, 
pour la gradation de F intérêt, qu'avant la blessure de Riwalin, 
les amants ne se soient pas vus en particulier, ni fait confidence 
de leur inclination (i). Cest l'aube de la passion, la période des 
espoirs vagues, des joies incertaines. Ensuite éclate l'amour 
triomphant, Tunion indissoluble des âmes, des vies : « il était 
elle, elle était lui. » 

Pas plus que ce passage, les vers i389-i4i5, où Blanchefior 
exprime son chagrin de la séparation prochai ne et maudit Famour, 
ne trouvent leur équivalent dans les versions nort^'égienne et 
anglaise. Le début du monologue pourrait, à cause du parti qui 
y est tiré du mot o«^é(i39i-5), être regardé comme le développement 
d'un vers de ÏErec de Hartmann (q). Mais on ne saurait sans 
témérité affirmer que Thomas n'a pas composé un monologue, 
dont se serait inspiré Gottfried, et que la Saga, comme cela lui 
est arrivé maintes fois, aurait résumé en une ligne (3). 

i4i6-i58îi. La scène où Riwalin vient prendre congé de Blanche- 
fior débute chez Gottfried par l'évanouissement de la jeune fille, 
qui reprend peu à peu ses sens sous les caresses de son amant. 
Comme la Saga donne cet incident plus loin, après le premier 
discours de Blanchefior (4), il n'y a à noter en faveur du poète 
allemand qu'une transposition. Cette modification est d'ailleurs 
d'un art savant. Dans le Tristan de Gottfried, Riwalin vient et 
annonce sans préparation son départ à la jeune fille. Etourdie par 
ce coup aussi imprévu que violent, la pauvre Blanchefior perd 

(i)V.p.76^8. 

(2) ir ander wort was Wi^ ouwê {Erec 6758). 

(3) Ce qui conduit à la supposition d'une rédaction hâtive du traducteur, 
c'est rimpropriélé du mot vôx dans cette phrase (i3 : a? s.). Robert dit qu*i\ 
entendre cette nouvelle la douleur de Blancheflor s'accrut. Comme il n'a pas 
été conté que depuis la scène de l'union des amants la jeune femme ait éprouve 
du chagrin, il faut croire qu'en employant le mot vôx Robert a corrompu le 
texte qu'il entendait résumer. — Si cette conjecture était erronée et si 
Thomas admettait que Blancheflor n'a pas retrouvé sa joie depuis sa visite 
à Riwalin, nous aurions un témoignage nouveaude l'originalité de Gottfried 
dans le passage précédent, qui célèbre le bonheur des amants. 

(4) 5 14 ' 5-7. Il faut cependant remarquer que dans la Saga Blancheflor 
revient à elle sans que Riwalin fasse rien pour la ranimer, et que la scène 
est très écourtée. 



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It. RtWALIN Et BLANGHÈFLOR. l4l6-ltoa 8l 

connaissance. Dans le Tristan français, révanouissement n*est en 
rien motivé. 

Après avoir repris ses sens» Blancheflor tient chez Gottfried 
un discours assez différent de celui que lui attribue la Saga. Ici 
elle plaint sa destinée, puis elle engage Riwalin à partir, aûn 
qu'il échappe à la mort qui le menace en Cornouailles et qu'ainsi 
Tenfant à naiti'e ne soit pas privé de son père. 

Telle était à peu près Texposition de Thomas (i). On en voit 
au premier coup d*œil le défaut. Riwalin fuyant la Cornouailles, 
Tenfant de Blancheflor ne sera pas orphelin, il est vrai, mais que 
lui servira d'avoir un père vivant, si celui-ci séjourne en pays 
étranger, et séparé de sa mère ? 

Au surplus, cette proposition de Blancheflor fait double emploi 
avec celle que formulera Riwalin dans sa réponse et que 
Blancheflor devra combattre une seconde fois (oi). L'art de Thomas 
est donc ici en défaut. 

Gottfried a modifié le discours de Blancheflor. Elle a, dit-elle, 
trois sujets d'affliction : i^ elle s*effi*aie de sa prochaine maternité ; 
q9 elle craint que son frère ne punisse sa faute en attentant à sa 
vie ; 3* elle redoute la perte de ses biens (3) et le scandale qui 
déshonorera la Ck>rnouailles et l'Angleterre quand sa honte aura 
éclaté au jour (i449-i5o8). 

Une fois accordé que Gottfried a eu tort d'additionner ces 
motifs de douleur, attendu que le second exclut le troisième, mais 
aurait dû les présenter comme des hypothèses successives, il faut 
reconnaître que la vue de la situation est juste, et que Blancheflor, 
après avoir terminé son discours en implorant Taide de Riwalin, 
a dit tout ce que réclamaient les circonstances. 

La réponse de Riwalin à Blancheflor est plus animée, plus 
généreuse aussi et délicate dans le Tristan allemand que dans la 
Sagay dont ce passage est, à n*en pas douter, calqué sur le Tristan 
français. Le Riwalin de Gottfried rappelle noblement le sacrifice 
suprême que lui a fait Blancheflor et prétend partager la destinée 

(i) Cf. Bédier, p. 20, n. i. 

(a) Cf. S 14 : 1 et 14 : 19 s. 

(3) Sur Tappréhension que témoigne Blancheflor au sujet de son héritage 
(1478 s.) V. A. Schultz : Dos hôJUche Leben sur Zeil der Aiinneainger * I, 
p. 699. 

Univ. de LUle. Tr, et Mém, Dr.-Lettres. Fasg. 5. 6. 



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(ia COkPARÀlSON DB GOTTFÈIED aVsG S tSH È 

quelle qu'elle soit, de son amie. C'est à deux reprises (iSao-ô et 
i535-4^) que le jeune cheTalier fait mention de ses devoirs et met sa 
vie à la disposition de Blaneheflor. Nous voyons ici un exemple, 
et ce ne sera pas le seul, de la plus grande délicatesse de Gottfried. 
Quelques détails dans le discours suivant de Blaneheflor et 
dans la narration du départ de Riwalin se trouvent en plus dans 
le Tristan allemand que dans la Saga (i). Il en est un seulement 
que Ton peut attribuer avec certitude à Gottfried, c'est la tristesse 
des gens de Marc lorsque Riwalin prend congé d'eux (iSjo-S). Ce 
trait est la conséquence d'une addition antérieure de Gott£ried. 
A l'arrivée de Riwalin en Comouailles, le poète allemand dit que 
les gens de Marc pi^ennent le jeune chevalier étranger en affection 
et explique conmient il mérite cette sympathie (a). 11 est natu- 
rel que c^tte amitié se manifeste au moment de la séparation. 

i583-i653. Dans le Tristan de Thomas, conmie dans celui de 
Gottfried, Ruai adressait à son seigneur Riwalin, arrivant en 
Ërmenie, un discours de bienvenue et rengageait à épouser Blan- 
chettor (3). 

Le mariage de Blaneheflor et de Riwalin est traité autrement 
par Gottfried que par Thomas. Dans les vei*sions norwégienne et 
anglaise l'union se fait selon les formes régulières. Dans le poème 
de Gottfried, Ruai conseille à Riwalin d'aller à l'église avec Blan- 
eheflor et de déclarer là, devant clercs et laïques, suivant la loi 
chrétienne, sa volonté d'épouser la sœur de Marc. Plus tard, lorsque 
la guerre sera terminée, le mariage légal se fera en une fête 
imposante devant les parents et les vassaux du maître d'Ërmenie. 
Riwalin met à exécution la première partie de l'avis de Ruai : il 
épouse Blaneheflor à l'église. Gottfried n'ajoute pas, mais nous le 
savons par la suite du récit, que le- mariage «civil» proposé 
par Ruai, le seul valable (4), n'a pu être accompli à cause de la 
mort de Riwalin. 

(i) Robert ne dit même pas que Blaneheflor accompagne Hiwalin (v. 
Bédier, p. ai, n. i). Thomas n'a pu commettre ce grossier oubli. 
(2)V. p.66. 

(3) V. Bédier, p. aa, n. i. Gottfried a deux discours, mais le premier est 
sans importance. 

(4) V. J. Grimm: HechUaltertHmer, p. 454 s., R. Schroeder : Z. /. d. Phil.t 
I. p. 270 ss., K. von Amira : Paul, Grundriss, II, a, p. i43 s. 



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II. RIWALIN ET BLANGHBFLOR. l654-I788 83 

Il n'est pas di£G[cile de découvrir la raison de cette altération 
de Gottfried. Par suite de Tomission de Tun des deux actes du 
mariage, il plane quelque doute sur la légitimité de la naissance 
de Tristan. Il faut qu il en soit ainsi pour que Moi^an ait le droit 
— plus tard, lors de sa querelle avec Tristan — de dire à son 
adversaire qu'il est le fils d'une concubine (i). Le poète allemand 
a donc ici justifié un trait de la narration laissé inexpliqué par 
Thomas, chez qui Taccusation de Morgan est dépourvue de tout 
fondement (s). 

La Saga parait avoir résumé les détails^ donnés par Gottfried 
à la suite de Thomas, de Tenvoi de Blancheflor à Kanoêl. Elle 
ne cite pas le nom du château et ne dit pas que Blancheflor fut 
confiée aux soins de la femme de Ruai. Ces choses étaient cepen- 
dant relatées par Thomas, qui, avant Gottfried, tirait le nom 
Kanêlengres de Kanêl^ issu de Kanoêl. Thomas, comme son 
modèle Wace, se montre curieux de ce genre d'érudition, et 
Gottfried déclare avoir lu cette étymologie dans sa source (i643). 
Il est cependant assez vraisemblable que c'est Gottfried seul qui 
a eu ridée de tracer un crayon — en trois vers — de la bonne 
Florete (i648-5o), à qui il a témoigné par la suite, et indépen- 
damment de Thomas, une si vive sympathie. 

1654-1788. Le combat où Riwalin trouve la mort est décrit 
avec plus de vivacité par Gottfried (3) que par Thomas. 

11 est en revanche vraisemblable que Thomas s'étendait sur le 
deuil des gens de Riwalin. Gottfried déclare qu'il est oiseux de 
dépeindre ce chagrin, que la Saga expédie en deux lignes (i5 : 
1-3), résumant sans doute un exposé plus long du poète français. 
Il répugnait à Gottfried de tracer des tableaux de désolation, lui- 
même nous en avertit (4) ; il a supprimé celui-ci et donné à deux 
reprises une raison banale de cette élimination (5). 

(i) Sur le mariage et sur le concubinat, cf. E. Martin : Gndrun io3o : 4> 
O. Hartung : Die dentachen Altert'ùmer des NibelangenUedea und der 
Kadran, p. agi s., K. von Amira, op. c, p. i45 s. 

(2) Cf. 8 i4: as s et 38 : ao-aa. E i55*65 et 86i s. 

(3) Y. les vers 4Gaoss., 4^00 ss. du passage original, où les phrases excla- 
malives se suivent comme ici (cf. hei waz... 1668 et hei wie 4800). 

(4) V. i86a-8. D'autres preuves de cette répugnance se rencontreront plus 
loin. 

(5) V. i69a.5, 1703^. 



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^ COMPAhAisON DB OÔTTFRIeD AVEC S tft Ë 

C'est par on moyen plus ingénieux qu*il a évité de reproduire 
les plaintes de Blancheflor, qui forment un long passage de la 
Saga (i6 : 7-16). Pour échapper à la nécessité de décrire l'affliction 
de son héroïne, il imagine qu'elle perd connaissance pendant 
quatre jours, après quoi elle meurt en donnant naissance à Tristan. 
Ainsi se trouve expliqué pourquoi la triste Blancheflor ne versa 
pas une larme et ne proféra pas une plainte. En même temps se 
démontre Fhabileté de Gottfried à esquiver une situation gênante. 

Nous allons voir un autre exemple de cette ingéniosité (i). 

En considérant que la Saga et Sir Tristrem (a) s'accordent à 
dire que les gens de Riwalin déplorent la jnort de leur maître et 
de sa dame on croira que Thomas, au moment de terminer la 
triste histoire des jeunes amants, a pris congé d'eux par quelques 
vers émus, a Les hommes exprimaient leur douleur d'avoir perdu 
Riwalin, plus encore les femmes se lamentaient au sujet de Blan- 
cheflor » dit à peu près la Saga, qui résume un passage du poème 
français. Gottfned a reproduit le tribut de regrets payé aux deux 
héros par Thomas (i 753*83). Mais nous savons qu'il est peu enclin 
aux explosions de douleur ; il a pu aussi lui paraître invraisem- 
blable que les fournies de Blancheflor, qui la connaissent depuis si 
peu de temps, lui soient attachées au point d'éprouver si grand 
deuil de sa mort : aussi évite-t-il de décrire le chagrin qui éclate 
m dans les chambres parmi les jeunes filles ». Usant d'un nouvel 
artifice, il laisse à ses lecteurs le soin de regretter Blancheflor et 
de la recommander à Dieu (3). 

(i) V. aussi rexplication fournie par le poète pour justifier la digression 
littéraire ainsi que, sous l'examen des vers 7065-7334, le moyen qu*il a adopté 
pour éviter de décrire les lamentations des deux Isolde. 

(a) S i5 : a3-6, S !i3>42). 

(3) S}ir Tanneau donnée par Blancheflor à Ruai en E v. Bédier, p. 2/^,11, i. 



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m 



RUAL LE FOITENANT 
(1789.2146) 



1789-20QO. L'ordre et la qualité des faits diffère dans les versions 
norvégienne et allemande an début de ce chapitre. 

Donnons d'abord la disposition de Gottfried, que nous suppo- 
sons être celle de Thomas. Tout à l'heure sera faite la démonstra- 
tion que cette supposition est fondée. 

i^ Considérations sur le loyalisme de Ruai; 2^ le Foitenant 
fait répandre le bruit de la mort du fils de Blancheflor ; 3» il va 
conclure avec Morgan un accord ; 4** de retour dans le castel de 
Kanoêl, il décide avec sa femme que celle-ci simulera un accouche- 
ment, afin que le fils de leur seigneur passe pour leur propre 
enfant; 5"^ baptême de cet enfant auquel on donne le nom de 
Tristan. 

En examinant le texte de la Saga y on constate que les points 
a» et 3° n'y paraissent pas et que !<>, 4° et 5^ s'y trouvent rangés 
ainsi : S*», 4^ et i©. 

Négligeons pour l'instant les traits absents dans la Saga et 
étudions seulement l'arrangement des données. 

Quel était Tordre adopté par Thomas ? La logique indique 
qu'il devait cadrer avec celui de Gottfried. Il est naturel qu'avant 
de montrer, à la lumière des événements, le rôle de dévouement 
que va jouer Ruai, le poète dise en quelques mots le caractère de 
ce personnage (i). Il est également naturel que Tristan ne soit 

(i) La femme de Ruai, que Gottfried associe à son mari en ce passage, 
n'apparaît pas en S. On est tenté de croire, à cause delà sympathie toute 
personnelle que Gottfried témoigne en divers endroits à la « bonne maré- 
chale », que le poète allemand a ici ajouté à son texte. 



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86 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AYBG S ET £ 

baptisé qu'après la feinte délivrance de Florete. La raison en est 
évidente. Si, comme le prétend la Saga, le baptême a eu lieu dès 
la naissance de Tristan, il faudra en renouveler la cérémonie pour 
le fils supposé de Florete, ce qui n'est pas admissible, ou inventer 
un mensonge pour .en expliquer l'omission, ce qui est une compli- 
cation. La comparaison avec Sir Tristrem, enfin, qui présente les 
choses dans le môme ordre que le poète allemand (à l'exception 
de l'éloge de Ruai qui fait défaut) autorise à croire que cet ordre 
est celui de Thomas. 

Ces raisons, et d'autres encore qui seront invoquées plus loin, 
nous déterminent à penser, avec M. Bédier, qui a le premier posé 
le problème (i), que frère Robert a modifié son original. Il a 
déplacé le baptême de Tristan et l'a mis tout au début de son 
exposition parce que, a en bon ecclésiastique », il n'a pu admettre 
que le baptême n'ait pas eu lieu sitôt la naissance de l'enfant, 
comme le veut l'Eglise (a). 

La hâte apportée par Robert à faire baptiser Tristan lui a joué 
plus d*un mauvais tour. Empressé à traduire le passage relatif à 
cet événement, il n'a pas remarqué, ceci a été dit, la difiiculté qui 
naît du fait qu'il faut baptiser le fils supposé de Florete, alors que 
Tristan Ta déjà été. 11 a aussi, par suite de sa transposition, perdu 
de vue un trait, essentiel pourtant et que Thomas n'a pu omettre : 
la mise en circulation par Ruai du biniit de la mort du nouvefiu-né. 
Les gens d'Ermenie savent que l'enfant de leur seigneur est né 
vivant, puisqu'ils le plaignent d'être orphelin (3) ; or, jamais ils 
n'apprennent qu'il est mort. De même que cette lacune, une bévue, 
d'importance médiocre, il est vrai, mais qui va fournir un nouvel 
appui à notre conjecture, a son origine dans le remaniement de 
Robert. La Saga rapporte que le « maréchal fit transporter l'enfant^ 

(i) A la vérité M. Bédier ne se prononce pas décidément pour cette 
opinion et en offre une autre au choix (p. 3o). Notre étude nous semble 
démontrer que la première est préférable. 

(a) V. Bédier, l. c. Frère Robert a d'ailleurs montre le bout de Toreille, 
c'est-à-dire trahi qu'il songeait aux intérêts de la religion, en faisant dire à 
Ruai qu'il faut procéder sur-le-champ à la cérémonie, afin que l'enfant <f ne 
meure pas sans baptême » 5 i5 : a8. — Gottfried indique comme date du 
baptême six semaines après la naissance (i953 ss.), ce qui était la coutume 
en Allemagne (V. A. Schultz, op. c, I p. 1^7). Rien ne renseigne sur le délai 
adopté par Thomas* 

(3) 5 i5 : 2»5 s. 



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III. RUAL LE FOITBNANT. 1789-aoao 87 

en secret, du castel dans sa propre demeure » (i). Ces lignes 
et les lignes suivantes laissent croire que Tristan est élevé non 
dans le castel de Kanoêl, où il est hé, mais dans une maison 
appartenant à Ruai. Cette version est démentie non seulement par 
Goltfried, mais aussi par la Saffa elle-même, pour qui, dans des 
passages suivants, la demeure commune de Tristan et de Ruai est 
lekastali (q) dont il est question ici. L'erreur de Robert nous 
fournit un précieux renseignement sur la façon dont il a arrangé 
son texte. Chez Gottfried (et chez Thomas sans aucun doute), le 
fidèle maréchal, après avoir déclaré que le fils de Blancheflor n'est 
plus, s'occupe de procurer la paix à son pays. A cette fin, il se 
rend près de Moi^an et conclut avec lui un accord. Cela fait, il 
reoient chez lui, c'està-dire à Kanoêl (3). Quant à Robert, il a 
traduit d'abord le passage relatif au baptême. Après s'être acquitté 
de cette tâche, il est retourné à son texte. Mais il a omis, afin 
d'abréger, et sans peser les conséquences de cette lacune, la fausse 
nouvelle de la mort de Tristan, ainsi que le passage relatif à la 
conclusion de la paix (4)* Il reprend donc à l'endroit : « Le Foite- 
nant revint ùhez lui. » Mais comme il a lu distraitement le passage 
précédent qui explique le déplacement de Ruai, il s'est imaginé 
— contre la vérité et contre ses dires ultérieurs — que Ruai quittait 
le castel de Kanoêl pour aller se fixer dans une demeure privée, 
dont il n'est du reste question nulle part dans le poème (5). 

Il n'existe pas de preuve aussi tangible que Robert ait transposé 
l'éloge de Ruai, qui, chez Grottfried, commande tout le développe- 
ment (6). Il est possible seulement de supposer que Robert, après 
s'être engagé dans sa narration, a été frappé de la nécessité de 

(i) 5 i6: i4 s. 

(a) S 17 : i5et pass. 

(3) O 189a s. 

(4) La concordance de O avec J? autorise à attribuer ce passage à Thomas. 

(5) Sauf cependant chez Gottfried, qui dit, beaucoup plus loin (4i90f que 
le mariage de Riwalin et de Blancheflor eut lieu dans la maison de Ruai. 
Comme la cérémonie se fit avant le départ de Blancheflor pour Kanoêl 
(i636 ss.), le poète semble admettre que Ruai dispose d'une demeure privée 
autre que Kanoêl, qui est son habituelle résidence et celle de sa famille. Mais 
Gottft*ied rapporte ici infidèlement les faits. Nous avons remarqué plus haut 
(v. p. 8a) qu*il n'y a pas eu de mariage* dans la maison de Ruai. 

(6) O 1793-1804 — 5 16 : 25-9. Thomas fournissait le thème à Gottfried. On 
peut du moins déduire cette opinion de l'aUégation contenue dans le vers 
1798 du Tristan allemand : « aU ich ez las ». 



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88 COBfPARAISON DB GOTTFRIED AVEC S VT E 

mettre dans son plein jour la beauté morale de ce caractère et 
repris tardivement le motif. 

On ne peut donc faire honneur au poète allemand de Tart dont 
témoifçne son plan. On ne peut davantage lui imputer comme 
perfectionnements Tannonce de la mort du fils de Blancheflor, ni 
la conclusion de la paix avec Morgan, ni enfin Tabsence, dans son 
œuvre, du départ du Fôitenant pour sa résidence privée. En tout 
ceci il ne faiscdt que suivre le texte de Thomas. 

Il ne faut pas croire cependant cpie Gottfried, dérogeant ici à sa 
coutume, n'ait pas modifié son texte et n*y ait rien ajouté. 

Il est une altération, très menue en vérité, mais fort instruc- 
tive, parce qu'elle démontre avec quel soin assidu Gottfried étudiait 
les situations de son poème. Dans la Saga le peuple d'Ermenie 
sait que le fils de Blancheflor est né vivant et viable (i). Thomas 
devait relater ce trait. Il devait ensuite dire qu'on fit courir le 
bruit de sa mort. Mais alors une difficulté surgit. Il (audra bien 
enterrer solennellement Tenfant, prétendu défunt, du seigneur 
d'Ermenie. Gottfried a ingénieusement résolu ce problème qui n'a 
pas échappé à son attention sans cesse en éveil. Selon lui. Ruai 
déclare que l'enfant est mort « dans le sein de sa mère et en même 
temps qu'elle » 1827 (2). Ainsi est éludée cette embarrassante 
question des funérailles. 

Le poète allemand a aussi ajouté au texte français. Il est certai- 
nement l'auteur des deux quatrains, formant transition, qu'oflre 
ce passage (1789-92 et i863-6). Il a probablement donné une forme 
plus poétique, enrichie d'images qui lui sont familières, à l'éloge 
du Fôitenant (1793-1815). C'est sans doute lui qui a songé à faire à 
la femme de Ruai la part de gloire cpii lui revenait (1793-1815) (3). 
C'est lui, certainement, qui, par répugnance à décrire les scènes de 
douleur (4), a déclaré que c'est blesser les oreilles que d'abuser des 
plaintes (i85Q-6a) (5). Enfin il y a tout lieu de croire que le déli- 

(i) 5 i5 : a5 s. 

(3) Ce trait est repris plus tard dans le récit^ fait par Ruai à la cour de 
Marc, de Thistoire de Tristan (4^40 s.). 

(3) V. p. 85, n. 1. 

(4) V. p. 83 s. 

. (5) Gottûried pouvait, à bon droit, se montrer excédé des nombreuses 
explosions de douleur qu'il trouvait dans son original et adresser cette 
critique au larmoyant Thomas. Le poète français n'a pas moins de quatre 



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m. RUAL LE FOITKNANT. a05II-!ll46 89 

cieux tableau de raffection maternelle de « la bonne maréchale )i 
pour son fils adoptif est dû à sa sensibilité (1928-43). 

!io2i-!ii46. Après le baptême de Tristan, à l'endroit où il 
figure chez Thomas, la Saga et Gottfried se rencontrent à nou- 
veau. 

Il est vraisemblable que dans le texte français il n'était pas 
répété, comme cela a lieu dans le texte allemand, que Ruai fit dire 
partout que le fils de Blanchefior était mort. Sans cela l'attention 
de Robert aurait été appelée sur ce point, qu'il avait négligé une 
première fois. En cet endroit Thomas, comme la Saga, fondait 
sans doute la supposition d'enfant, imaginée par Ruai, sur la 
crainte qu'on avait que Morgan ne fît périr l'héritier d'Ermenie. 
Gottfried, considérant que la supposition d'enfant n'est que la 
conséquence de la croyance à la mort du descendant de Riwalin, 
a mis ce dernier motif en vedette (2031-7). 

Les soins maternels de la bonne Florete pour Tristan, que 
Gottfried dépeint avec une grâce touchante (ao4i-57), font défaut 
dans la Saga. Il est possible qu ils aient aussi été absents du 
poème de Thomas, qui, nous le répétons, s'intéresse beaucoup 
moins que Gottfried à la femme de Ruai. 

A Fàge de sept ans, dit Gottfried, Tristan fut envoyé, sous la 
conduite d'un docte précepteur, « à l'étranger afin d'y apprendre 
les langues étrangères » (qo54-6i). Cette indication fait défaut dans 
la Saga et Sir Tristrem, M. Bédier voit dans cette donnée de 
Gottfried une addition imputable au souci qu'avait le poète alle- 
mand de justifier plus fortement encore que Thomas la connais- 
sance déployée plus tard par Tristan de divers idiomes (i). Cette 
hypothèse est fort probablement exacte. C'est toutefois une curieuse 
rencontre que, dans la Morte Arthur, Tristan soit aussi conduit 

descriptions de deuil : 1* des gens de Hiwalin à la mort de ceiai-ci ; a" de 
Blancheflor à la même occasion ; 3* des nobles d'Ermenie après la mort 
de Blancheflor ; 4* enfln des mêmes personnages lors de la prétendue mort 
du fils de Riwalin. C'était évidemment ze vil, comme dit Gottfried. On a vu 
p. 83 s. par quels moyens le poète allemand a évité de reproduire les plr intes 
I*, a* et 3*. Ici il ne cherche plus à esquiver Ting^ate tâche ; il déclare que 
rezcès en tout est mauvais et que Tabus des lamentations est chose mal- 
sonnante. 

(i) V. Bédier, p. 3i. 



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go COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVBC S ET E 

en France sous la direction de Gouvernail pour y apprendre la 
langue, les mœurs et les armes (i). 

Il est assuré que les vers dans lesquels Gottfried fait le procès 
à Tinstruction du jeune âge et plaint les enfants de subir les soucis 
de l'enseignement dans le temps que leur vie devrait être vouée 
à la joie sont une addition du poète allemand (2066-84). Le ton du 
passage est vif et l'expression imagée, comme il arrive à Gottfried 
quand la passion réchauffe. Aussi, doit-on voir ici, comme dans 
un poème de Hartmann (2), un trait d'autobiographie. 

En plus que la Saga et Sir Tristrem, Gottfried offre un tableau 
de l'éducation chevaleresque de Tristan (aioi-i4). Rien n'avertit 
que cet apprentissage, dont la place est tout indiquée ici, ne se 
soit paâ trouvé chez Thomas (3). En revanche, Gottfried ne parle 
pas de l'enseignement musical donné à Tristan (S 17 : 3 s.). Nous 
aurons à i*evenir sur cette lacune (4). 

Thomas disait certainement que Ruai fit à son fils adoptif une 
existence de choix. Il devait ajouter que les enfants de Ruai, ne 
comprenant pas la raison de la préférence dont leur frère supposé 
était l'objet, en conçurent delà jalousie (S 17 : 9-i3). Gottfried a 
résumé la première idée (îh36-4i) et, par noblesse d'âme, a supprimé 
la seconde. 

(1) V. chap. VIII, 3. Dans le Tristan en prose français, Tristan fait égale- 
ment un voyage en Gaule avec Gouvernai et séjourne à la cour de Phara- 
mond. Mais il n'est pas dit que ce voyage ait pour but Tinstruction de 
Triston. 

(2) Gregorins 1164 ss. V. aussi Bédier, p. 3i. 

(3) Il faut cependant noter que les vers ai 11 -3 de Gottfried offrent une 
surprenante analogie avec les vers 142-5 d'Eilhart (cf. surtout les rimes 
springen : ringen) : 

werfen mit den steinen, ^'ol schirmen. starke ringen, 

louGn unde springen, wol loufen, sère springen, 

listllchin ringen, dar zuo schiezen den schaft, 

die schaft schizen G aiii-3. 

Eilh. 142-5. 

(4) V. sous les vers 35o3-3754, p. ii3 s. 



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IV 



Tristan enlevé 'par les marchands de Norwêge 
(2147-2756) 



2i47-2q53. La Saga explique l'arrivée des mai^chands norwé- 
giens auprès du château de Kanoêl par le hasard des tempêtes. 
Gottfriéd a éliminé ce trait comme inutile. 

La Saga énumère, en cet endroit (17 : 17-20), les marchandises 
mises en vente sur le vaisseau norwégien. Gottfriéd a estimé qu'il 
était d'un art plus habile de réserver ce détail (i). C'est lorsque 
Tristan et son père adoptif arrivent sur la nef étrangère qu'ils 
voient et adinirent les joyaux, les soies, les riches étoffes, les 
faucons pèlerins et autres oiseaux de chasse (2199-207). Averti 
par son sens de la courtoisie, le poète allemand a éloigné de son 
énumération les noms d'objets qui n'ont aucun rapport avec la vie 
seigneuriale. 

C'est par un discours direct que dans la Saga, les fils de Ruai 
demandent à Tristan d'intervenir auprès de leur père afin qu'il 
leur achète des oiseaux de chasse. Gottfriéd a donné seulement le 
sens de cette prière, qui, dans le Tristan norrois, laisse percer une 
jalousie absente du Tristan allemand. Loin de faire dire aux fils 
de Ruai que leur père ne refusera rien à Tristan — ce qui décèle 
quelque amertume — Gottfriéd relate la chose en son propre nom. 

(i) Cette conjecture d'une transposition de G paraît se heurter à moins de 
difficultés que Thypotlièse d'une addition, en cet endroit, et d'une suppres- 
sion, plus loin, de la Saga (v. Bédier, p. 3a, n. i). Nous avons constaté en 
comparant la Saga avec le poème français que Robert ne se permet nulle 
addition importante (p. % s.). Il est incapable d'une indépeodance sem- 
blable à celle qu'il faudrait lui supposer ici. Quant à l'idée d'une transpo- 
sition due à (jrottfVied, elle est suggérée par nombre d'exemples, dont deux 
vont se rencontrer snr^Ie-champ. 



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QoO^Qi 



9^ OOMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

Cette modification est des plus heureuses. En écartant le sentiment 
d'envie que la Saga impute aut frères supposés de Tristan, 
Gottfried i*este conséquent (i); en faisant en cet endroit seulement 
réloge de la façon dont Raoul remplit son devoir de père d*adop- 
tion (éloge exprimé auparavant par la Saga), il donne l'impression 
d*nn art plus achevé : c'est eu eflet des circonstances, à Toccasion 
et pour servir à Texplication de la libéralité de Ruai, que naît 
Tapologie du dévoué Foitenant (2176-88). 

Il faut enfin noter encore une transposition. Tristan montre 
chez Thomas ses talents de polyglotte dès son arrivée sur le 
vaisseau norwégien : car, nous dit la Saga, les marchands étrangers 
ne comprenaient ni le breton, ni le français, ni d'autres langues, 
et étaient par suite incapables de débattre les conditions du 
marché (2). L'invraisemblance est flagrante. Comment ces 
marchands, qui ignorent tout moyen de se faire entendre des gens 
d'Ermenie, peuvent-ils se livrer au commerce avec eux ? Gottfried 
a saisi le défaut de Thomas et s'est appliqué à le corriger. Les 
marchands connaissent la langue d'Ermenie. L'achat des oiseaux 
termine, Tristan voit un jeu d'échecs ; s'adressant à l'un des étran- 
gers il lui demande en sa propre langue s'il sait jouer aux échecs 
(ï2!i!26-3i). Ainsi eât révélée très naturellement la science polyglotte 
de Tristan. 

Ou voit que ce passage abonde en légères, mais ingénieuses 
modifications de Gottfiîed (3). Nous en allons signaler une der- 
nière. La Saga rappoi*te que, les oiseaux achetés, « Tristan vit un 
échiquier et demanda si l'un des marchands voulait jouer avec 
lui » (18 : !2*4)* Rien de plus bizarre et de plus imprévu que cette 
question I Ecoutons Gottfried. Tristan voit un échiquier merveil- 
leusement façonné. Il l'examine attentivement (la beauté de l'objet 
attire son attention), et demande aux marchands s'ils savent le jeu 
d'échecs (Tnstan en eflet est curieux d'apprendre si l'échiquier 
est simplement mis en vente ou si c'est un objet servant à l'usage 
des Norwégiens). Les étrangei*s, émerveillés d'entendre le jeune 
homme s'exprimer en leur langue, considèrent sa bonne mine et 

(I) V. p. 90. 
(a) 5 17229 8. 

(3) Nous admettons, pour tous ces, cas que la Saga a exactement repro- 
duit Thomas. Rien en effet ne donne lieu de suspecter la fidélité de Robert. 



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IV. TBlStAN BNLEVé. *l254-2398 9*3 

ses courtoises façons ; (voulant éprouver son habileté aux échecs) 
ils lui proposent de s*essayer avec Tun d'entre eux. C'est donc des 
marchands, et pour une raison apparente, qu*émane la proposi- 
tion de la partie d*échecs qui sera si funeste au 61^ adoptif de Ruai. 

2254-3398. On trouve chez Gottfried une peinture du carac- 
tère de Kurvenal (2258-67), qui manque dans la Saga, M. Bédier 
la revendique pour Thomas, parce qu'il « est invraisemblable que 
Thomas ait négligé de présenter ici dignement le bon écuyer qui 
doit tenir une si grande place dans la vie de Tristan » (i). Cette 
raison est fortifiée par deux ai^uments : la Saga, dans une ligne 
où elle dit que « près de Tristan resta un chevalier courtois et de 
bonnes manières » (18 : 7 s.) parait résumer les indications que 
nous supposons traduites par Gottfried (2); le poète allemand 
déclare avoir lu dans sa source (2259) des détails qu*il pré- 
sente ici (3). 

Il y a dans la suite du récit de légèi*es divergences entre la 
Saga et Gottfried. 

Voici celles qui méritent d'être signalées. 

Les marchands, dans la Saga, se décident à emmener Tristan 
espérant en tii'er un bon prix, s'ils veulent le vendre (18 : 12 s.). 
Celte espérance brutale, qui est aussi une invention romanesque, 
a été laissée pour compte à Thomas par Gottfried. 

Le poète allemand met à profit l'ignorance nautique de Kur- 
venal et les terreurs qui l'assiègent dans sa barque solitaire, pour 
rendi*e la situation plus pathétique (2349-72). En cela il a peut-être 
imité Thomas. Une phrase de la Saga (18 : 23 s.) donne l'impres- 
sion que Robert a fortement écourté son texte. 

Gottfried, lui aussi, s'est montré abréviateur en cet endroit. Il 
s'est abstenu de reproduire les angoisses et les prières de Tristan 
sur le vaisseau norwégien (S 18 : 24-28 et E 362) et, pour ne pas 
morceler son récit, conduit immédiatement Kurvenal à terre. La 
triste nouvelle du rapt de Tristan se répand de proche en proche. 

Ce serait mal connaître Thomas que de le croire capable 

(i) Bédier, p. 34, n. a. 

(a) Ce chevalier, pour tout dire, n'est autre que le meistari dont S vient 
de parler, c'est-à-dire le Kurvenal de Gottfried. 
(3) Sur la valeur de cette preuve, v. p. 7 s. 



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94 COMPARAISON DE 60TTFR1ED AVEC S ET £ 

d*omettre une si belle occasion de produire une série de gémisse- 
ments. Les gens de Kanoêl, puis le maréchal et sa femme, enfin de 
nouveau les gens de Kanoêl se répandent en lamentations (S i8 : 3o- 
19 : la). GottfKed, nous savons pourquoi (i), a tranché dans le vit 
et réduit au strict minimum cette description de désolation. A la 
brièveté il a ajouté Tart de la disposition : l'intérêt chez lui passe 
des parents adoptifs de Tristan à la foule anonyme, au lieu de 
rebondir par trois fois d'un groupe à Tautre. 

Ces remarques font voir FindifTérencede Thomas et la recherche 
de Gottfried à Tégaixl de la composition. Le premier conté les 
choses suivant son inspiration, le second les ordonne logiquement 
et en vue d'un effet. Voici une preuve nouvelle de l'art de Gottfried. 

Dans la Saga, Ruai se met à la recherche des ravisseurs de 
Tristan dès qpe Kurvenal lui a apporté la triste nouvelle (19 : 12- 
!2!i). Mais cette recherche ne peut aboutir dès maintenant ; il faut 
auparavant nous instruire de la destinée de Tristan. Robert laisse 
donc là Ruai, pour reprendre plus tard le récit interrompu des 
pérégrinations du Foitenant. Aucune raison sérieuse ne peut 
faire croii*e que Thomas n'ait pas disposé ainsi son récit. Gottfried 
se trouvait donc en présence d'un véritable désordre de narration, 
n a corrigé le défaut en réunissant en un seul passage les incidents 
du voyage entrepris par Ruai. C'est seulement au moment où le 
Foitenant découvrira son filsadoptif qu'ils seront contés (3755 ss.). 

a399-!26i7. Il n'est pas vraisemblable que le religieux Robert 
aurait laissé échapper l'attestation de la puissance de la Divinité, 
animée d'un souffle de haute poésie, que présente Gottfried (ii4o4' 
9), s'il l'avait trouvée dans son original. 

Le poète allemand est un « terrien ». Cela se voit à la façon 
dont il a retracé la scène de la tempête qui assaille la nef norwé- 
gienue. Des traits vigoureux et exacts de Thomas : coup de vent, 
voiles ferlées, mouvement de la mer, mât dressé à la crête des 
vagues, il n'est rien passé chez Gottfried, qui n'a été frappé que 
par des faits très généraux : balancement du vaisseau, abandon de 
la direction de la nef, impossibilité pour les matelots de se tenir 
debout. 

(I) V. p. 83 s., p. 88, n. 6. 



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QoO^Qi 



IV. TRISTAN BNLBVB. aSgg-aôi;; gS 

De Gottfried est sans doute la réflexion sur les enfants qui 
dans le malheur ne savent que pleurer (2483 s.) Hartmann a dit 
en d'autres termes la même chose des femmes (i). En revanche le 
poète allemand a sacrifié un trait d'observation : Tristan, laissé 
seul sur le rivage étranger^ regarde le vaisseau aussi longtemps 
qu'il peut le suivre des yeux (S 20 : ii s.) (2). 

L'invocation de Tristan à la Divinité a dans la Saga une 
couleur litui^ique prononcée ; elle est d'aspect plus laïque chez 
Gottfried. On ne court pas trop de risque d'erreur en imputant une 
variante à frère Robert (S 20 : 14-16. G 12^68). Le poète allemand 
répugne si peu à abonder dans le sens de la religion que nous 
avons constaté tout à l'heure une addition, caractéristique à cet 
égard, apportée à son texte (3). 

Les paroles où Tristan, abandonné sur un rivage désert, 
exprime ses alarmes, présentent un aspect différent dans la Saga 
et dans le Tristan allemand. Il importe de rechercher qui, dé 
Robert ou de Gottfried, a modifié le texte français. 

Dans la Saga, Tristan prononce un monologue d'où se détachent 
les traits suivants : i© effroi de Tristan* devant la solitude ; a<» il 
songe à la douleur des siens et maudit les oiseaux de chasse, 
cause de son malheur ; 3<» il pense à chercher une habitation. Suit 
un récit où on le montre gravissant un rocher et découvrant un 
chemin. 

Gottfried offre d'abord, avec quelques variantes, le motif i, 
puis 3, tous deux sous forme de monologue. Ensuite il conte com- 
ment Tristan arrive à un sentier. Enfin, dans un nouveau mono- 
logue, Tristan se reporte par la pensée auprès des siens. 

Si cette disposition est celle Thomas, il faut admettre que Robert 
a été chercher le second monologue bien loin dans le récit français 
pour l'insérer au milieu du premier. Tel est l'avis de Kôlbing, 



(1) Erec 5763 S8. 

(a) Gottfried a pu omettre ce trait, parce qu'il semble étrange que Tristan 
regrette les pirates qui Tout enlevé. Il se comprend cependant. Bien qu'il 
n*ait pas à se louer des marchands, Tristan avait en leur compagnie un 
sentiment de sécurité qui maintenant lui fait défaut ; il l'explique lui-niém9 
plus loin (5 âo : ao s.). 

(3)V.p. 94. 



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g(> (X)M^ARAISON t>E (^TTF^klED AVEC! S Ut Ë 

adopté par M. Bédier (i). Il est difficile cependant de se ranger 
à cette opinion. On trouve, il est vrai, dans la Saga, quelques 
transpositions. Mais nous avons acquis la certitude qu'aucune de 
celles qui sont assurées par la comparaison des passages subsistants 
de Thomas n'a ni Fimportance, ni l'ingéniosité de celle-ci (n). 
Pourquoi, de plus, Robert se serait-il appliqué à faire ici violence 
à son texte ? 

M. Bédier a appuyé son hypothèse d'une raison qui mérite 
considération, mais qui ne parait pas décisive. Il a ingénieusement 
constaté que la Saga, à l'endroit correspondant au second mono- 
logue de Gottfried, dit que Tristan songe à ses parents : ceci 
révélerait à cette place l'existence chez Thomas du monologue, 
soupçonné. Mais le passage de la Saga est plus abondant : « Il 
pensait souvent à ses parents et à ses amis; il implorait le secours 
de Dieu et était angoissé dans son cœur » (m : S-^). Nous avons 
donc ici trois motifs; le premier seul étant traité dans le 
monologue de Gottfried, les deux autres auraient dû être ajoutés 
par Robert ou omis par Gottfried. Pourquoi ? N'est-il pas plus 
simple de penser que Thomas, ainsi qu'il lui arrive fréquemment, 
est revenu ici sur le sujet déjà traité dans son premier monologue, 
et qu'il a, soit en deux mots, soit en un développement de quelque 
longueur, exposé à nouveau l'état d'âme de Tristan ? 

Ce qui est chose certaine, c'est que l'exposition de Gottfried — 
qui attend, pour attirer la pensée de Tristan sur les êtres chéris, 
que Tabandonné ait trouvé la route libératrice — décèle plus de 
tact et de sens (3). Est-ce une raison pour la refuser au poète alle- 
mand? De nombreux exemples attestent le souci apporté par 
Gottfried à présenter les faits dans un ordre plus logique ou 
plus artistique que son original. Ce passage même offre dans le 
détail des divergences nombreuses et importantes qui démontrent 
l'indépendance de Gottfried et plaident en faveur de la transposi- 
tion présumée. Voici l'essentiel. 

i"" Dans le poème allemand, Tristan n'exprime aucun fegret 
d'être séparé des marchands (S ao : no s.) (4). 

(i) Kôlbing : TrUtrams Saga, p. xxxi, Bédier, p. 4i • 
(a) V. p. 36 8. 

(3) Kôlbing a finement montré ({. c.) l*art déployé par Tauteur du double 
monologae. 11 faut, à mon avis, appliquer à Gottfried ce qu*il dit de Thomas. 
(4)V. p.96,n.2. 



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IV. TRISTAN ENLEVE. oSgQ-aGl'J 97 

a^ Seconde élimination. Tristan ne se dit pas hanté par la terreur 
de se trouver dans un désert ou dans un pays dont les habitants 
parleraient une langue qu'il ne comprendrait pas (S ao : a4-a8). 

3° Le Tristan de Robert-Thomas redoute de devenir la proie 
des lions (S ao : ag). Gottfried a remplacé ces animaux, inconnus 
dans les eonti*ées où se déroule l'action, par des loups. 

4° Il n'est pas dit dans la Saga que l'approche de la nuit redouble 
les alarmes de Tristan (i). C'est là un de ces motifs nouveaux 
que Gottfried se plaît à introduire dans son texte pour justifier 
plus fortement une donnée. 

5o Le Tristan allemand annonce à la fln de son monologue 
qu'il va gravir un des rochers voisins, afin de chercher à découvrir 
quelque habitation humaine (a5aa-6). (]'est après le monologue 
seulement, et sans que l'utilité de trouver un poste d'observation 
favorable soit indiquée, que la Saga conte Fascension du rocher. 

Que la Saga ait dans ce passage reflété fidèlement la physio- 
nomie du récit de Robert, cela est infiniment probable pour i» et 
a®, possible pour 3® et certain pour 4** et 5°^ La démonstration est 
aisée à Tégard de ces deux derniers points. • 

D'abord 4**. Gottfried et Thomas ont fixé pour l'abandon de 
Tristan un moment diflérent de la journée : le premier, midi 
environ ; le second, les dernières heures de Faprès-dlner. Pour 
Gottfried nous avons un texte précis : a le jour décline et mai*che 
à grands pas vers la nuit » (a5ia s.). Thomas est moins explicite. 
Mais le fait que Tristan est contraint par ce l'intense chaleur » 
à ôter son manteau pour le porter sur son bras (S ai : 4 s.) autorise 
à croire que le soleil est alors dans son plein. Gottfried a reconnu 
que ce trait ne concordait pas avec ses indications : aussi s'est-il 
abstenu de parler de « grande chaleur » au point correspondant 
de son récit (a555-8). 

La suite de l'exposition de la Saga prouve également que 
Thomas n'a pas connu le motif S"*. Il n'a pas en eflet tiré paiiii 
(nous l'avons constaté tout à l'heure) des avantages qu'oflrait le 
rocher comme poste d'exploration. Gottfried ne pouvait, sans 
violenter la donnée de son original, faire un sort à ce motif. Au 

(i) La loculion de la Saga « medan dagr vinost » (5 ao : 35 g., « tandis 
qae le joar lait ») n*est pas Torigine du motif de Gottfried. Elle se retrouve 
dans le poème allemand v. 3524, mais n'a pu inspirer les vers a5ia-9. 

l/niv. de Lille ^ Tr, et Mém, Dr. -Lettres, Pasg. 5. 7. 



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98 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S Vt E 

moins voit-on chez lui qae Tristan gagne peu à peu le point culmi- 
nant qui est son objectif et que, de la hauteur, un sentier descend 
vers la route. 



Cette explication nous a amené à anticiper sur le passage où 
Tristan, rassemblant son courage, se met en quête d un gite. 11 est 
intéressait de rapprocher le texte norrois du poème allemand. 

« Tristan, dit la Saga, gravit un rocher ; il trouva là plusieurs 
sentiers frayés, et, tout joyeux, en prit un qui le mena hors de la 
forêt. Il était très las ; il avançait pourtant aussi vite qu*il le pou- 
vait ; ses vêtements étaient précieux, sa taille noble, son appa- 
rence robuste. La chaleur était intense, c'est pourquoi il enleva 
son manteau et le porta sur son épaule » (qi : i-5). 

Voici en substance comment Gottfried conte les faits. Tristan 
releva sa robe et mit son manteau sur son épaule (transposition et 
différence de motif : l'acte de Tristan est justiûé ici non par la 
chaleur, mais par la difficulté de la marche) (1). H ne trouva ni 
sentier ni chemin et dut se frayer un passage à Faide de ses mains 
et de ses pieds (transposition : c'est avant d'atteindre le sentier 
que Tristan chez Gottfried éprouve de grandes difficultés). Arrivé 
sur la hauteur il aperçut « une voie forestière, sinueuse, couverte 
d'herbe et étroite » (et non plusieurs sentiers Crayés) qui le mena 
par une descente sur une belle route (a555-79). 

Outre les divergences signalées, Gottfried a déplacé la descrip- 
tion des vêtements de Tristan, qui a été écourtée par la Saga. 
C*est, chez lui, avant que Tristan ne se mette en marche, et parce 
qu'il lui faut i*elever sa robe et se défaire de son manteau, que ses 
riches habits sont décrits (253i-5o) (a). 

11 est aisé de comprendre la- raison et la valeur des transposi- 
tions et altérations de Gottfried. Mais, objectera-t-on, c'est peut- 
être Gottfried et non la Saga qui rend fidèlement le texte 
français. Pour accorder créance à cette hypothèse, il faudrait 
admettre que Robert a corrompu et renversé son texte à plaisir. 
Nous savons que ce n'est pas là son pi^océdé. U est certes capable 

(1) V. p. 97. 

(9) E place cette description au même point du récit que G ; mais son 
témoignage est vain quand il s^agit de détails de ce genre. 



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IV. TRISTAN BNLEVB, Î1618-Q756 99 

de toutes les suppressions, même des moins intelligentes (i) : il 
ne saurait être soupçonné d'adultérations nombreuses, violentes, 
et dont Tunique effet serait de détruire Tordre et la beauté de 
Toriginal. £n revanche il est surabondamment démontré que 
Gottfried ne recule devant aucune modification pour « arranger » 
son texte. 

Î1618-Q756. Le costume des pèlerins que rencontre Tristan est 
décrit par Gottfried de façon pittoresque. Malheureusement aucun 
critère n'autorise à attribuer ce joli passage au poète allemand. Ni 
la Saga ni Sir Tristrem n'offrent trace, il est vrai, d'un portrait 
des « saintes gens ». Mais les nombreuses mutilations de ces deux 
textes nous font un devoir de ne pas exciper de leur silence (îi). 

Il nous faut maintenant revenir sur un point antérieur du récit. 
Thomas, comme Ta bien fait voir M. Bédier, décrivait les riches 
vêtements de Tristan (3). Quelle est, dans le récit de Thomas» 
Tutilité de cette description? M. Bédier la devine dans la néces- 
sité où le poète français sera de justifier le mensonge que Tristan 
va faire aux pèlerins. H ne leur dira pas la vérité parce qu'il craint 
la convoitise des inconnus qui vont Taborder et, afin d'assurer 
sa sécurité, il se fait passer pour un seigneur du pays. 

Sir Tristem parait envisager les choses de celte façon. La Saga 
est moins claire. Gottfried diffère entièrement. En présence de 
cette diversité, et parce que cette donnée a une répercussion sur la 
suite du poème, il est utile de chercher à reconstituer la pensée de 
Thomas. 

M. Bédier dit que la « suite du récit (de la Saga) ne tire aucu- 

(i) Aussi n'osons-noas accorder à Gotlfried le bcnéilce des passages que 
nous trouvons en plus dans son poème. E donne la conviction que la Saga 
a abrégé la description de la laborieuse ascension de Tristan et des somp- 
tueux vêtements du jeune seigneur. 

(a) La Saga dit bien que Tristan s'aperçut que les pèlerins n'étaient pas 
du pays (31:11 s.), indication qui pourrait faire croire que leur accoutre- 
ment ou leur langage les signale à l'attention comme étrangers. Mais à la 
réflexion on découvre que Robert — après Thomas — est ici d'une criante 
invraisemblance. Tristan se trouve dans une contrée inconnue, dont il 
ignore les mœurs, le costume, la langue : comment peut-il savoir que les 
gens qft'il voit ne sont pas du pays? 

(3) V. Bédier, p. 40, n. i. 



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iOO COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £ 

n^nent parti de ces renseignements sommaires n (sur la somptuo- 
sité des vêtements de Tristan) (i). Par «suite du récit)» le critique 
entend évidemment la suite immédiate du récit, car il est trop 
aisé de faire voir que ces renseignements serviront plus tard. 

A la vérité Sir Tristrem (témoin incertain pour les choses qui 
touchent à Tintégiûté du texte) reste muet, mais la SufjfU et Gott- 
fried sont concluants. La première conte que le veneur de Marc 
accepte que Tristan lui apprenne à défaire le cerf parce que 
l'étranger est un « beau jeune homme, richement çêtu et de virile 
prestance » (aa : a5). Ici déjà on voit le rôle du brillant costume. 
U apparaît plus clairement ailleurs dans les trois textes. Plusieurs 
années après la rencontre qu'ils ont faite de Tristan, les pèlerins 
se rappellent le jeune étranger rencontré un jour sur les côtes de 
la Cornouailles, et Fun d*eux renseigne Ruai sur la destinée de 
Tristan. Ce qui détermine Ruai à ajouter foi aux dires du pèlerin 
c'est, ajoute la Saga, la description des vêtements de Tristan faite 
par le pèlerin et qui est conforme à la vérité (a4: 3a-34) (a). Inutile 
d'ajouter que l'interlocuteur de Ruai n'aurait pas gardé le souvenir 
de ces vêtements s'ils ne l'avaient frappé par leur éclat (3). 

Un point est donc acquis : Thomas prévoyait, en décrivant les 
les beaux habits de Tristan, qu'il ne faisait pas œuvre vaine. Le 
renseignement sert à deux fins, nous venons de le voir. Mais 
sert-il à trois ? et Thomas a-t-il pensé qu'il motiverait aussi le 
mensonge de Tristan ? Ceci semble moins assuré. Lorsqu'il fait la 
rencontre des voyageurs, Tristan est hors de la forêt, sur un grand 
chemin (4). Les inconnus qu'il aborde sont des pèlerins, gens 
inspirant la confiance (5). Il n'a donc aucune raison de redouter 
d'être assailli. Mais alors pourquoi le mensonge, dira-t-on? Il est 
assez naturel qu'après la mésaventure dont il vient d'être victime, 
et dans l'ignorance du pays où il se trouve» Tristan se tienne sur 
ses gardes et ne se confie à personne.C'est cette vague appréhension 



(i) V. Bédier, L c. 

(a) E tire également parti de ce trait (699 s.). 

(3) Ceci est nettement dit par Gottfried (3745-8). Le poète allemand fait 
intervenir encore d'autres éléments pour justilier la reconnaissance, mais il 
insiste particulièrement sur le costume (v. 38i5 et p. io3). 

(4) Les trois textes concordent à peu près dans Tindication de ces détails. 
(6) Gottfried insiste sur ce trait (2667). 



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IV. TRISTAN ENLEVE. 26l8-a756 lOI 

qui explique aussi le conte qu'il fait aux chasseurs de Marc (i), 
conte qui n'est pas cependant inspiré à Tristan par la crainte qu'on 
en veuille à son riche costume. 

Il semble donc que Sir Tristrem en déclarant que Tristan « par 
crainte d'être mis à. mort se recommanda du roi » ait ajouté au 
texte de Thomas. Celui-ci se bornait à faire dire par son héi'os qu'il 
avait à Tintagel des amis sûrs (S ai : qo). Cette assertion a pu 
paraître utile au poète français : Tristan désire inspirer confiance 
aux pèlerins et les décider à l'accueillir en leur faisant espérer 
qu'ils seront récompensés du service rendu. 

Nous n'avons donc pas lieu de croire que Gottfried, en traitant 
cet incident, se soit éloigné de Thomas. Il a simplement supprimé 
le dernier trait, l'assurance donnée par Tristan qu'il trouvera 
appui à Tintagel, parce qu'il lui a paru être, nous dirons tout à 
l'heure pourquoi, une idée hasardeuse. 

Le Tristan allemand offre d'intéressantes modifications à 
l'égard d'autres données trouvées dans cet incident de la rencontre 
des pèlerins. 

La Saga, qui très probablement suit Thomas, présente un 
récit abondant en étrangetés. 

Tristan, questionné par les pèlerins, leur conte qu'il était à la 
chasse avec plusieurs compagnons. Ceux-ci l'ont laissé en arrière 
(pourquoi?) et le prendront à leur retour. Puis, d'emblée, et sans 
savoir où vont les pèlerins, il déclare qu'il va se joindre à eux (il 
n'attend donc pas ses compagnons ?). Apprenant qu'ils se rendent 
à Tintagel, il dit qu'une affaire pressante l'appelle en cet endroit 
(bizarre invention que cette « affaire pressante » se présentant 
Inopinément au milieu d'une partie de chasse !). Là de puissants 
amis raccueilleront, lui et lespè!erins(promesse imprudente : selon 
toute prévision le mensonge ne sera-t-il pas dévoilé à l'arrivée à 
Tintagel ?). Les trois voyageurs s'acheminent vers le château de 
Tintagel. Us font la rencontre des veneurs de Marc. Tristan s'offre 
à dépecer le cerf II s'acquitte brillamment de sa tâche. Chose sin- 

(i) G 3079-121, cf. aussi G 3271 ss. Il faut cependant remarquer que S ne fait 
dire par Tristan ni aux chasseurs ni à Marc comment il est venu en Cor- 
nouailles (cette omission sera envisagée plus loin), et que selon E (539-637) 
Tristan découvre la vérité à Marc. 



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QoO^Qi 



lOa COMPARAISON DE OOTTFR1ED AVEC S VI E 

gulière, les pèlerins, témoins de ce savoir-faire, qu'on dit expres- 
sément inconnu dans le pays, continuent à croire que celui qui 
« introduit cette coutume cynégétique dans la contrée » est origi- 
naire de Comouailles. Leur confiance enfin n*est pas ébranlée 
lorsque Tristan, au lieu de s'occuper de la prétendue « affaire 
pressante » qui l'appelle à Tintagel et de se faire héberger chez 
les puissants amis qu'il dit posséder en ce lieu, se rend avec eux 
à la cour de Marc, où il est accueilli, non comme un familier du 
château, mais en étranger (i). 

De toutes ces taches il n*est rien resté dans le récit de Gottfried. 
A la vue des voyageurs Tristan éprouve quelque alarme. Mais leur 
costume lui faisant reconnaître en eux de saintes gens, il se rassure. 
Par excès de prudence — ceci n'est pas dit, mais ressort du texte 
et montre la scrupuleuse attention de Gottfried — il les aborde 
d'un salut muet (0672). Les pèlerins lui répondent par une formule 
qui apprend à Tristan quelle langue parlent les inconnus. En 
bon polyglotte, il répond en leur idiome (a). 11 leur explique 

(i) Je ne prétends pas que ces faotes soient en partie antre chose que des 
gaucheries d*exposition et que ces obscurités ne se puissent édaircir à la 
réflexion. M. Bédier veut bien m'apprendre, dans une communication écrite, 
qu'on peut trouver la réponse aux questions que je pose entre parenthèses. 
Il n'en est pas moins vrai que pour deviner ces réponses il en coiïte un 
eflfort d'esprit, et que les bizarreries signalées sont malaisément réductibles, 
quand toutefois elles le sont. On peut donc affirmer que le texte de Thomas 
réclamait des amendements. 

(2) Gottfried admet qu'on parle anglais en Comouailles. Ce point parait 
fixé par la question que le roi du pays, Marc, adressera plus tard à Tristan : 
«Sais-tu le français»? (3688-91) et par l'omission de l'anglais dans la nomen- 
clature des langues étrangères dont la connaissance fait honneur à Tristan 
à la cour de Tintagel (36887701 ; v. Hertz : Tristan und Isolde ', p. 5i6). Il n'y 
a évidemment aucune conclusion à tirer du fait que beaucoup de formules 
françaises sont mises par Gottfried dans la bouche des chasseurs de Marc : 
le poète allemand les puisait dans son texte (ou les empruntait à l'usage 
des cercles courtois de son pays?). C'est ainsi que les Bretons de Morgan 
parlent français dans le Tristan allemand (5488) et que llrlandais (ïandin 
salue Tristan d'une formule française (i33oi). Quant à la langue maternelle 
de Tristan, celle parlée en Ermenie, Gottfried imaginait sans doute que 
c'était le français. Il distingue soigneusement les Bretons des gens d'Ermcnie 
(3a6 ss , 53oi. 53i3, 53^9, 5365, 5464, 558o ss.), et situe FErmenie en dehors de 
la Bretagne (3o95 s.). Aussi peut-il dire que c'est en Ermenie qu'a été forgé 
le nom de curie d'après le mot cuire (3oi6 ss.), ce qui suppose l'usage du 
français dans ce pays. Si, à la cour d'Irlande, Tristan s'adresse à son fidèle 
Kurvenal en breton (i074i)« c'est afin de ne pas être compris d*Isolde, qui 
sait le français (7990), et non pour se servir de sa langue maternelle. [Tristan 



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IV. TRISTAN ENLEVÉ. aôiS-ajSG io3 

comment, ayant été désarçonné pendant nne partie de chasse et 
s^étant ensuite égaré dans la forêt, il se trouve sur ce chemin, 
ignorant sa route. Il s*informe près des pèlerins du but de leur 
voyage. Renseigné, il les prie d'accepter sa compagnie jusqu'à 
Tintagel. Pendant la marche, rencontre des chasseurs. Tristan 
prend congé de ses compagnons sous le prétexte que les veneurs 
en vue sont les amis dont sa chute de cheval Fa séparé. Les pèle- 
rins continuent leur route (i) (aôSi-jSS). 

Ici tout s'enchaîne, tout est logique et vraisemblable. 

Le souci de motiver plus fortement les faits a induit Gottfried 
à une autre altération. 

Chez Thomas ■ — la Saga du moins le laisse croire — Tristan, 
cheminant avec les pèlerins, les interroge sur ce qui se passe dans 
les pays étrangers et chez les princes, rois et comtes (ai : ^4 ^O* 

Gottfried, au lieu de faire de Tristan un questionneur, ce qui, 
étant donné son jeune âge, peut paraître étrange (a), lui donne le 
rôle de l'interrogé. L'enfant répond à tout ce que lui demandent 
les pèlerins de façon à les émerveiller. Ce point est essentiel. Les 
pèlerins n'oublieront pas le jeune prodige avec qui ils ont conversé 
sur la route de Tintagel. Trois ans plus tard, ils se rappelleront, 
en présence de Ruai, les circonstances de la rencontre et identi- 
fieront aisément, grâce aux questions de Ruai, leur compagnon 
momentané. Gottfried a pris soin lui-môme de mettre ce détail 
en relief (38x5-7) (3). 



et Kupvenal ont étudié le breton dans les voyages d'instruction signalés 
par Gottfried (ao6o s.)]. Si ces observations sont justes, ce n'est pas dans 
sa patrie que Tristan a appris les lais bretons. (Contre cette opinion v. 
Bédiep, p. 54, fin de la note a de la page précédente). 

(i) Sur la contradiction vue par Heinzel entre ce passage et les vers 
3da6 s. (Z. /. d. A., i4, p. 386) cf. Kôlbing: Tristrama Saga, p. xxxvii. 

(2) V. Heinzel, op. c, p. 4aa. 

(3) A la vérité Gottfried a péché par obscurité, ce qai n*est pas son habi- 
tude. Il a omis de dire expressément que Tristan s'entretient avec les pèle- 
pins en plusieurs langues. Comme ce motif est invoqué plus tard, lors de la 
rencontre des pèlerins et de Huai, on a adressé *à Gottfried le reproche 
d'incohérence (v. Heinzel, op. c.y p. 286), ce qui paraît exagéré. Le poète 
allemand déclare que Tristan étonne les pèlerins par son savoir (a^Sa ss.) ; 
il n'a pas jugé utile de préciser la nature des connaissances étalées par 
le neveu de Marc. C'est peut-être à dessein, d'ailleurs, qu'il est resté dans 
le vague (v. p. 114 n. i). 



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La Chasse (i) 
(2757.3376) 

2757-3078. C'est en quelques mots que Gottfried conte la 
poursuite du cerf (2760-7) longuement décrite par la Sag-a 
(21 : 26-32). Un incident à peu près analogue sera également 
écourtc plus tard par le poète allemand (17 291-7, cf. S 80 : 2-1 1), 
qui montre ainsi son indifférence à Fégard de détails extérieurs 
à l'action. 

Gottfried a aussi éliminé — sans motif apparent — la brève 
caractéristique du maître veneur, ainsi que Tindication des 
motifs pour lesquels ce personnage consent à donner les explica- 
tions à Tristan (2). 

Robert était inexpeK en matière de vénerie ; il est probable 
-aussi que son pays ne connaissait pas les coutumes cynégétiques 
familières à la patrie de Thomas. C'est pourquoi la Saga écourte 
la suite des nobles et savantes opérations qui prennent place après 
la mort du cerf. Gottfried, en revanche, paraît bien amplifier son 
texte. Malheureusement les critères font défaut et il est souvent 
impossible de démêler les parties imputables au poète allemand^ 

Les six moments essentiels du dépècement du cerf et de la 
narration des usages qui suivent cette opération concordent dans 
la Saga et le Tristan allemand (3). 

(i) Sur Tristan chasseur cf. Eilhart 4^4i*4^4^> ^t introduction de Lich- 
tenstein, p. CXVI, Kôlbing: Sir Tristrem, p. 180, Morte Arthur VIII, 3 et X, 
5a, Tristan en prose française, §§ 5a. 355. 

(a) La pittoresque comparaison de G (3788 s.) manque dans la Sag'a^ mais 
E témoifpie qu'elle était dans le texte français (cf. Kôlbing, Sir Tristrem^ 
p. ii3, Bcdier, p. 43). 

(3) M. Bédier a démontré de façon convaincante que le dialogue dans 
lequel se manifeste Tétonnement du grand veneur en entendant l'expression 



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V. LA CHAS8B. •J757-3078 Io5 

I» Préparatifs de Tristan (S aa : ii s.). — Gottfrîed consaci*e 
plusieurs vers à ces préparatifs (aS^i-'j). En ceci il est possible 
qu'il ait suivi Thomas. Mais il est vraisemblable que c'est lui, que 
nous savons curieux de ce genre de psychologie, qai a songé à 
attirer Tattention sur les sentiments des chasseurs (2848-59) (i). 

ao Tristan dépouille le cerf (S aa : 12). — La description est 
détaillée chez Gottfried (2871-83). Il n'est pas téméraire de penser 
qu'ici encore il reproduisait Thomas écourté par la Saga. 

3<» Tristan dépèce l'animal (S 22 : 12-19). — Le poète allemand 
présente dans un ordre différent la série des opérations. Il est plus 
complet et plus précis que la Saga (2884-918). Ces raisons et 
l'usage de termes techniques allemands permettent de croire que 
Gottfrîed connaissait le bastUst et mettait au jour sa propre 
science (2). 

4** La fourchie (S 22 : 19-21). — Cette pratique est présentée 
avec quelques divei^ences de détail dans le poème allemand 
(2919-57), qui, en outre, offre un passage manquant à la Saga 
(2919-82), mais existant dans l'original français (3). 

50 La curée (S 22 : 21-24) (4)- — Le Tristan de Gottfried est infi- 
niment plus abondant en détails que la Saga (2958-8040). Beaucoup 
de traits sont assurément empruntés au Tristan français. Il est 
certain que l'étymologie de curée ^ dérivé de cuir^ n'a pas été ima- 
ginée par le poète allemand (8016-26), pas plus que le jeu de mots 
sur lameir (i 1990 ss.) n a été inventé par lui. Il ne pouvait la 
produire, en admettant qu'il l'eût connue par une autre source 
que par Thomas, si, comme nous croyons (5), il admettait qu'on 

desfaire (G fl8io-ao) se trouvait chez Thomas. Un nouvel argument élaie 
sa démonstration. Gottfried pense que c*est Tanglais qui est parlé à la cour 
de Marc (v. p. loa, n. a). Ce ne peut donc être lui, mais Thomas, pour qui le 
français est la langue commune d'Ermenle et d'Angleterre, qui a eu Tidée de 
tirer parti de la surprise provoquée par un mot appartenant à la langue des 
chasseurs de Marc, mais non à leur vocabulaire cynégétique. 

(i) Les vers 2860-70 n'ont pas d'importance. 

(a) Tel est aussi l'avis de M. Bédier, qui dit que Gottfried a semble bien 
avoir connu des pratiques particulières » (p. 45, n. i). 

(3) V. Bédier, p. 45» »• 3. — 11 est évident que l'explication en allemand 
de fourchie (2937 s.) est de Gottfried. On me pardonnera de ne pas toujours 
relever ces menus détails. 

(4) Il sera question tout à l'heure, sous 6% d'une confusion faite ici par 
Robert. 

(5)"V. p. loa, n. 2. 



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Io6 COMPARAISON DE GOTTFRIFD AVEC S ET E 

parlait anglais et non irançais en Angleterre. Enfin, dans une 
phrase qui suit la définition « c'est ce qu'on appelle la curée » et 
qui est sans rapport avec le contexte, la Saga dit « les chiens ont 
à manger cela sur la peau (cuir) », ce qui semble bien une corrup- 
tion de Tétymologie donnée en cet endroit par Thomas. 

6® Le présent (S aa : a5-3i et aa : 35-a3 : i-ii). — La Saga a 
mêlé les indications relatives à la curée et celles se rapportant au 
présent Entre aa : 3i ss., où Tristan exhorte les chasseui*s à 
accomplir ce dernier acte du rite cynégétique et aa : 35 ss., où le 
conseil est exécuté, se place une description de la curée, qui est la 
suite et en partie la répétition de aa : ai-a4 (dans les deux passages 
Tristan jette les entrailles du cerf sur la peau). C'est évidemment 
un désordre de récit. Devons-nous l'imputer à Thomas? Si négli- 
gent qu'il soit dans la disposition des faits, il ne semble pas qu'il 
puisse être accusé d'un tel mépris de la logique. L'examen du 
texte de la Saga semble montrer que Robert a, après « eta » 
(aa : a4), sauté étourdiment plusieurs vers (une ou deux pages) de 
Thomas, et, sans terminer l'épisode de la curée, reproduit le début 
du présent. Plus tard, conscient de Tomission, il s'est évertué à la 
réparer, après avoir écrit « at breyta » (aa : 3i). Mais le début de 
la description de la curée était oublié- Pour l'intelligence du texte 
il a fallu revenir sur le passé et reproduire des choses déjà données, 
(aa : 3i-3 = aa : a3 s.) : de là la nécessité de dire deux fois que 
Tristan mit les entrailles sur la dépouille du cerf, de là aussi 
l'absurdité « il les jeta une seconde fois sur la peau... » Nous lais- 
serons donc pour compte à Robert cette modification et ne ferons 
pas honneur à Gottfried d'une amélioration qui ne lui revient pas. 

La relation du présent n'offre que peu de divergences chez 
Gottfried, qui s'est contenté de traduire Thomas (3041-78). 11 a 
simplement donné sous forme de récit un discours direct de l'ori- 
ginal (S a3 : 7-9. G 3071-6) et omis, nous avons expliqué pour 
quelle raison, de dire que les pèlerins accompagnent le cortège des 
chasseurs (i). 

3o79-3i45. Durant le retour des chasseurs à Tintagel, les 
nouveaux compagnons de Tristan, rapporte Gottfried, lui deman- 
dent de quel pays il est et par quelle aventure il se trouve en 

(i) V. p. loa s. ~ La réponse de Tristan (G 8076 s.) est un détail insignifiant. 



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V. LA CHASSE. 3o79-3i45 107 

Cornonailles. L'enfant répond qu il est le fils d'un riche marchand 
d'Ermenie (i). Pris d'un irrésistible désir de voyages il s'est, 
dit-il, enfui de la maison paternelle et joint à une troupe de 
marchands qui Font amené en ce pays. H donne son vrai nom, 
Tristan (3079-145). 

La Saga ne dit mot de tout ce récit. Quant à Sir Tristrem, il 
attend que Tristan soit arrivé à la cour de Marc pour faire conter 
par son héros qu'il est le fils de Ruai, seigneur d'Ermenie, le meil- 
leur sonneur de cor et le roi de la chasse (SSa-j). 

L'accord de Sir Tristrem et de Gottfried, ainsi que le bon 
sens (a) exigent que Tristan ait, dans le texte français, donné des 
explications sur son origine. Mais sont-elles fournies deux fois, 
comme chez Gottfried, où les chasseurs plus tard répètent à Marc 
ce que leur a conté Tristan, ou Thomas a-t-il, comme Sir Tristrem^ 
différé le récit de Tristan jusqu'au moment de l'arrivée à Tintagel ? 
En second lieu, Tristan se donnait-il chez Thomas pour le fils d'un 
marchand, comme nous le lisons dans le Tristan allemand, on 
avouait-il le nom de son père, Ruai, comme le prétend Sir 
Tristrem ? 

La réponse à la première question paraît aisée à donner. 
Si l'on admet que Gottfried a trouvé dans son original le vers 
juçente bêle et la riant (3i38), chose qui n'est guère contestable, 
Gottfried l'ayant lui-même estampillé vers français en le tradui- 
sant sitôt après, il ne peut guère avoir lu ce vers que dans le récit 
de Tristan aux chasseurs. Comme, d'autre part, la Saga donne, en 
le mutilant, le rapport fait à Marc par les veneurs, et qu'il faut 
que Marc sache qui il reçoit chez lui, la supposition d'une seconde 
édition de l'histoire de Tristan est légitimée. 

Il est moins facile et moins sûr de démêler quelle était la 
nature des renseignements donnés par Tristan aux chasseurs sur 
son origine. 

La Saga faisant entièrement défaut à cet endroit, il faut cher 
cher quelque lumière un peu plus loin. Lorsque Ruai a décou- 
vert Tristan à la cour de Marc et a révélé les liens de parenté qui 
unissent le roi au jeune écuyer, on lui dit que Tristan s'est donné 

(i) On a depuis longtemps reconnu que le nom de Parmenie usité par 
Gottfried est une corruption d'Ermenie (cf. E. v. Oroote : Tristan^ p. 5i4 s.). 
(2) V. Bédier, p. 49, n. 3. 



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Io8 COMPARAISON DB GOTTPR1ED AVEC S ÏST E 

pour le fils d'un marchand. Le bon seigneur dit alors plaisamment 
à son fils adoptif qu'il a bien diligemment et bien pauvrement 
trafiqué de sa « marchandise » à cause de lui (435i ss.) (i). Le 
mot français « marchandise » est-il un indice que Gottfried a 
trouvé la repartie de Ruai dans Toriginal ? Si Ton se prononce 
pour Taflirmative, il ne peut être douteux que, chez Thomas, 
Tristan ne se soit fait passer pour le fils d'un marchand. Mais 
Gottfried avait assez de connaissance du français pour introduire 
le terme étranger dans son texte. Ce critère n'est donc pas sûr. 
D'un autre côté, dans la scène de l'arrivée de Ruai chez Marc, le 
père adoptif de Tristan est, chez Gottfried, tenu par la cour de 
Marc pour un marchand (4o53 ss.).Il n'en va pas de même dans la 
Saga, où tout concourt à donner l'impression que Marc, en accueil- 
lant Ruai, sait qu'il est en présence d'un seigneur, m Sire roi, dit 
Tristan h Marc en lui présentant Ruai, cet homme est de ma 
famille, c'est mon père, qui m'a élevé et qui m'a cherché en maints 
pays. Maintenant il est joyeux de m'avoir trouvé » (S a5 : 
34-36). On voit clairement, semble-t-il, que l'auteur tient le 
lecteur pour averti que Marc sait qui est Ruai. Chez Gottfried, où 
le secret plane sur la condition de Ruai, la présentation est néces- 
sairement très brève. « Marc dit à Tristan : « Qui est cet homme? » 
— « Mon père, sire », répondit Tristan. — « Dis-tu vrai ?» — « Oui, 
sire ». — « Qu'il soit bienvenu parmi nous,répliqua l'excellent roi» 
(4oi4-8). Tristan ici ne peut s'aventurer sur le ten*ain des explica- 
tions sous peine de voir son mensonge dévoilé par Ruai. La suite 
de la Saga confirme notre observation. Marc ordonne à un servi- 
teur d'apporter à Ruai un vêtement riche et bienséant, parce que 
l'étranger « a toujours été un homme puissant (rikr), sage, courtois 
et bien appris » (26 : i-4). Ces paroles montrent que Marc ne voit 
pas en Ruai un marchand. Le fait que Gottfried a modifié les dispo- 
sitions du poète français, en laissant tomber ces détails de l'accueil 
de Marc, prouve qu'il y était déterminé par une divergence de 
données (0), 



(i) La Saga est inueile ici. Mais son silence ne peut être invoqué. 

(2) Une particularité du Tristan allemand peut être aussi invoquée. Avant 
que Tristan ne fasse son conte, Gottfried insiste sur Tingéniosité de l'histoire 
imaginée (3089-94). C'est ainsi que parle notre poète quand il est particulière- 
ment satisfait d*ane invention personnelle. 



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V. LA CHASSE. 3i46-3376 109 

La conclusion de cette discussion est aisée à tii*er : il est fort 
probable que Sir Tristrem représente le texte de Thomas, que 
Gottiried a modifié (i). 

Mais pourquoi le poète allemand s'est-il décidé à altérer son 
original? Certainement par souci de vraisemblance. Si Tristan se 
donne à Marc pour ce qu'il est (ou croit être), c'est-à-dire pour 
le fils de Ruai, pourquoi reste-t-il à la cour de Marc, où Ton s'éton- 
nera qu'il ne cherche pas à regagner sa patrie ? S'il prétend au 
contraire être le fils d'un marchand et désireux d'aventures, rien 
d'étrange à ce qu'il séjourne dans un pays où il a trouvé accueil 
et y attende de nouveaux hasards. 

8146-3376. La Saga est très brève dans tout le récit de la venue 
de Tristan à Tintagel. Pas plus qu'elle n'a relaté le conte de Tristan 
aux chasseurs, elle ne rapporte que Tristan s'informe du nom du 
château où arrive la troupe (G 3i46-64). Il est naturel de penser 
que Thomas n'avait pas omis ce détail (3). 

Cette môme raison ne saurait être invoquée pour l'attribution 
à Thomas de l'ordonnance du cortège décrite par Gotlfried (3i65- 
89). Aucun moyen de contrôle ne permet cependant de décider 
quel est l'auteur de cette donnée. 

Les vers 3igo ss. du poème allemand concordent pour le sens 
avec la Saga, Tristan, qui vient d'apprendre tant de choses aux 
chasseurs cor nouai Hais, leur enseigne aussi des sonneries de cor 
nouvelles. Gottfried est plus abondant que Robert, mais le bon 
moine a pu abréger. Les détails que Gottfried présente en plus 
sont d'ailleurs peu importants (3). 

L'accueil fait à Tristan par Marc est identique aussi dans les 

(i) Kôlhing est d'avis difTérent (y. TrUirams Saga, p. xxxv). 

(a) V. Bédier, p. 49» »• 3. 

(3) On est en droit d'admettre que Gotlfried, et non Tiiomas, a songé à 
expliquer la sympathie qu'éprouve à première vue Tristan pour Marc par 
les liens de nature, la mystérieuse voix du sang (3a38-44). ^eci concorde 
bien avec les traits de sensibilité et de souci psychologique que nous rele- 
vons souvent chez le poète allemand. Gottfried d'ailleurs n'a pas attendu ce 
moment pour rappeler la parenté de Tristan et de Marc (v. 2758 s.). Le salut 
fervent que l'abandonné adresse à Tintagel (3157-9) ressemble « celui de 
l'exilé qui retrouve sa patrie. Ënlin le pendant de la mystérieuse attraction 
qu'exerce Marc sur Tristan se voit un peu plus loin : Marc, lui aussi, est 
invinciblement entraîné vers Trislan (3395). 



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110 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVEC S Vt E 

deux versions (G 3a5i-33a4)- Trois vers français incorporés par 
Gottried à son texte et traduits en allemand (SaS^-g et 3-167-70) 
dénotent Temprunt de la scène de bienvenue, supprimée par la 
Saga, 

Bien que nous ne puissions appliquer que des critères internes 
au portrait de Tristan, donné par le seul Gottfiried (33!i5-4S), il est 
presque certain que nous ne pouvons le refuser au poète allemand. 
La forme personnelle « comme je vous l'ai dit » (3343, au lieu 
d'une référence à la mœré), la figure « vùr die krône » (33a8), 
l'intervention de « Minne » et, plus que tout cela, le ton général 
et la prédilection de Gottfried pour ces petits tableaux sont des 
preuves suffisantes. 

Pour les vers 3349-76, où Marc engage Tristan comme veneur, 
ils devaient être dans l'original. Le trait est nécesssaire à l'action. 
De plus le passage allemand abonde en formules françaises et 
contient même deux vers (336i s.) que Gottried n'a certainement 
pas composés (i). 

(1) M. Dédier les a admis dans sa reconstruction du texte de Thomas. 



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•^.v 



VI 



Tristan a Tintagel 

(3377-3754) 

3377-35oa. Tristan trouve donc un refuge à la cour de Marc. 
Gottfried, seul, signale la bienveillance, due à un mystérieux 
instinct, de Marc pour son neveux, qui devient son inséparable 
compagnon (3377-4o5). Le poète allemand a un faible pour ces 
arrêts du récit consacrés à la peinture d'une situation. Si Ton 
consid^re aussi que la sympathie — créée par la nature — de 
Marc pour Tristan fait pendant h raffection, relevée plus haut (i), 
que Tristan ressent pour son oncle, on admettra que Gottfried est 
selon toute vraisemblance Fauteur de ce passage (a). 

Dans le Tristan allemand, le jeune étranger est soumis par 
Marc à une sorte d* épreuve. Il lui faut un jour accompagner le 
roi à la chasse et donner une nouvelle démonstration *de ses 
talents de veneur (34o6-83). La Saga se borne à dire que Tristan 
alla plusieurs fois à la chasse avec Marc et fit montre de son 
habileté à défaire le gibier. On ne saurait évidemment affirmer 
que Gottfried n'a pas amplifié le récit de Thomas ; mais on ne 
peut davantage soutenir que Thomas ne fournissait pas ici une 
réédition du récit de la première chasse. Cette prolixité est dans 
son tempérament (3). Ce qui fortifie le soupçon d'une seconde 
narration — certainement résumée — c'est la justification que 

(i) V. p. 109, n. 3. 

(a) La Saga déclare bien, plus loin, que Tristan est tena en grande aflec- 
tion par Marc et ne le quitte ni jour ni nuit (a4 : 16-19). ^^ passage a pu 
inspirer à Gottfried Tidce de son exposition ; mais c'est tout ce qu'on est en 
droit d'accorder à Thomas. 

(3) V. Bédier, v. a455-54o et 2707-68. Le pendant à une abréviation de répé- 
tition idcnlique à celle que nous supposons se trouve plus loin (cf. S 4^ : 
A6-49 : II et G 9574-82). 



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IIQ COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £ 

Gottfried se croit obligé de donner de sa réserve. En disant qae 
ce serait superflu de répeter la môme chose, c'est-à-dire les 
pratiques de vénerie déjà décrites (3464-70), il paraît s'excuser de 
ne pas reproduire le poème original dans son intégrité (i). 

C'est par suite d'une transposition, soit de la Saga, soit de 
Gottfried, que nous trouvons rapportées ici dans le poème alle- 
mand les aflectueuses relations qui s'établissent entre les gens de 
Marc et Tristan (G 3484-5oa). La Saga donne plus loin une phrase 
où se trouve l'essentiel de ce qui est produit ici par Gottfried 
(S 24: 14-16). 

35o3-3754. Gottfried n'a pas utilisé, et cela ne laisse pas de 
surprendre, la petite scène d'intérieur, où Thomas retraçait les 
divertissements de la cour de Marc (S aS : 27-29 et E 542-55o) (2). 

Le récit de la séance musicale donnée par le harpeur gallois et 
par Tristan se déroule parallèlement dans la Saga et dans le poème 
allemand. Quelques divergences dé détail sont à noter. 

10 Tristan use d'un ton plus co.urtois, en s'adressant au harpeur, 
chez Gottfried que dans la Saga. Ici il invite le jongleur à bien 
jouer son lai (23 : 3i s.) ; là il le loue de la perfection de l'exéca- 
tion (3520-3) (3). 

2<' Gottfried a été manifestement amené à cette modification 
par la désir de mettre en relief la bienséance de son héros. C'est 
de cette préoccupation qu'est née la réplique modeste de Tristan, 
qui, prié de prendre la harpe, accepte d'en jouer, mais dit qu'il se 
défie de son talent (3536 s.). 

3"* Le poème allemand donné de Tristan (3545-5o) un portrait 
qui manque chez Robert, mais peut avoir été tracé par Thomas (4). 

4^* Tristan ne joue que deux lais chez Gottfried, le lai de 



(1) Uortmann d'Aue justifie pareillement une coupure pratiquée dans son 
texte {Gregoriu8 5'iai ss.). Gottfried a oflcrl plus haut une critique qui n'est 
pas sans analogie avec celle^i. (V. i85a ss.). 

(3) Le début du poème de GoUfried oflre une descriplion des amusements 
de la cour de Marc (6ii-S) qui se rapproche de celle que Thomas donne ici. 
Le poète allemand a-i-il voulu éviter une répétition de motif? 

(3) En B Tristan se montre plus discourtois encore que dans la Saga : il 
reproche au harpeur de mal s'acquitter de sa tâche (5Ôi ss.). 

(4) V. Bédier, p. 5a, n. i. 



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VI, TRISTAN A TINTAGEL. 35o3-3754 Il3 

Gracient et celui de Thisbé (i). La Saga signale trois exécutions. 
LiC poète allemand a simplifié, c*està-dirc supprimé le troisième 
lai que joue le Tristan de Thomas (a), afin probablement d'éviter 
la monotone répétition des exclamations louangeuses que fait 
entendre l'auditoire après chacune des trois productions musi- 
cales (3). 

5® La profonde impression produite sur Marc par la musique 
de Tristan ne se trouve que chez Gottfried (3574 8 1). Aucune raison 
n'autorise à accorder ce trait au poète allemand. 

Il serait vain et sans intérêt pour notre étude de signaler les 
autres divergences de détail que présente ce passage. Aucun 
critère ne permet de discerner si elles doivent être attribuées à 
Gottfried (4). 

Dans le poème allemand seul, Tristan, sur une question de 
Marc, conte de quelle façon il a été initié à la musique. Nous 
avons remarqué que Gottfried, en relatant l'éducation de Tristan, 
a omis de dire que celui-ci apprit cet art (5). Sir Tristrem et la 
Saga donnant cette indication, force est bien de croire qu'elle se 
trouvait dans le poème de Thomas. Gottfried Ta passée sous 
silence pour obtenir, croyons-nous, un effet de surprise. Le 
lecteur de Tristan, que rien n'a averti du talent musical du héros, 
s'étonne que celui-ci, à la cour de Marc, prenne en main la harpe 

(i) C'est par erreur que Kôlbing, généralement si exact, porte trois lais à 
l'actif de Tristan (Tris/rams Saga, p. xxxiv). Le jeune musicien accorde 
son instrument et prélude (3o5i-7o) ; il joue un premier lai (358!i-9o), puis, 
sur l'invitation de Marc, an second (36i3-3i). Et c'est tout. 

(a) Le second lai de Tristan est en effet, chez Gottfried comme dans la 
Saga, entremêlé de paroles, alors que le troisième n'a pas ce caractère dans 
le poème français. C'est donc ce dernier qui a disparu dans la traduction de 
Gottfried. — L'histoire de Thisbé était bien connue en Allemagne (v. Hart- 
mann : Erec 7706 ss , MSF. J2i, etc.); mais il est vraisemblable, comme l'a 
. dit M. Bédier, que le titre de ce lai et celui du lai de Gracient se trouvaient 
chez Thomas (Bédier, p. 5a, n. a). 

(3) Dans la Saga les manifestations laudatives font défaut entre le second 
et le troisième lai. 

(4) Ce qui est à retenir au sujet de l'histoire si discutée des lais, c'est que 
Gottfried, dans ce passage, a épousé son texte : nationalité du harpeur, 
origine du lai de Goron, mode d'exécution des lais, soit sans paroles, soit 
avec un mélange de chant, tous ces traits étaient chez Thomas. C'est donc 
en dernier lieu à l'autorité du poète français que fout appel les critiques qui 
citent ces vers de Gottfried. 

(6)V.p.90. 

Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr. -Lettres. Fasc. 5. 8. 



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Il4 GOli^ARAISON DE GOlTFllIBD AVEC S ET £ 

et s'en serve habilement. C'est on petit coup de théâtre. La même 
raison explique pourquoi Gottfried n*a pas, en traitant Fenfance 
de Tristan, énuméré les langues qu*il dit apprises par son héros. 
Il aurait affaibli l'effet de la scène où Tristan, devant les gens de 
Marc ébahis, se montre excellent polyglotte après s'être révélé 
merveilleux musicien (i). 

Mais ceci ne prouve pas que Thomas n*avait pas amplifié ici 
une donnée fournie auparavant. On croira malaisément que 
Gottfried aurait imaginé ces divers maîtres dont Tristan a reçu les 
leçons : Ermenois, Gallois, Bretons, et qu'il ait connu leurs 
spécialités diverses : vielle et sifoine, harpe et rote, lyre et 
sambue (a). Un fait cependant inspire des inquiétudes. Selon 
Gottfried, ce sont des Bretons de « Lût » qui ont instruit Tristan. 
Lût ou Lud est, on le sait, un autre nom de Londres (3). Gottfried 
l'ignorait (4). Mais peut-on croire que Thomas, qui était anglo- 
normand et qui connaît si bien Wace, où la relation Lud-Londres 
est indiquée (Brut 1269 ss.), ne fût pas renseigné ? Il faut admettre 
que si Gottfried a traduit ici Thomas, (5) le poète français enten- 
dait par Lud autre chose que Londres (6). 

La scène où Tristan fait éclater sa connaissance de diverses 
langues étrangères (3687-701) pourrait être de Gottfried. Tout 
d'abord elle n'est pas aussi nécessaire que ia précédente. On 
comprend que Marc, émerveillé de la science musicale d*un enfant 
de quatorze ans, s'inquiète de savoir où et comment ce jeune 

(i) Telle est pentrétre la raison pour laquelle Gottfried n'a pas fait étaler 
à Tristan sa science de linguiste dans la scène où il rencontre les pèlerins 
devant Tintagel. Si cette remarque est fondée, ce serait à tort qu*on repro- 
cherait au poète allemand Tomission de ce détail, qui est signalé dans 
Tentretien de Ruai et des pèlerins (v. p. io3, n. 3). 

(a) Un passage de Wace fournit une énumération du même genre : € Et 
mult sot de lais et de note — De vièle sot et de rote, — De lire et de satérion, 
— De harpe sot et de choron — De gighe sot, de simphouie, — Si savoit assés 
d*armonie (Brut 3^65 ss.). 

(3) Cf. Hertz, op. c, p. 5i5 s. 

(4) Gottfried en effet désigne ailleurs Londres par son nom usuel (i53oS). 

(5) Le nom de Lût aurait pu être emprunté par Gottfried à Hartmann 
{Eree 9723). V. HerU, l. c. 

(6) Lût est pour Gottfried la patrie des musiciens (890a). — Les sept 
années consacrées par Tristan à l'étude de la musique (3671) ont-elles 
quelque rapport avec les sept atrengleikar signalées antérieurement par la 
5a^a (17 : 2 s.)? 



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Vî. TRISTAN A TtNTAGEL. 35o3-3754 Il5 

prodige a appris la musique. Mais il n'y a pas de motif sofBsant 
pour justifier la question de Marc au sujet des langues sues par 
Tristan. L'ingénieuse idée qui amène celte question chez Gottfried 
peut n'être qu'une des trouvailles dont ce poète est coutumier. 
Une autre raison a plus de poids. Nous avons déjà constaté que 
dans rénumération des langues étrangères — pour l'entourage de 
Marc — l'anglais fait défaut, alors que le français est expressément 
indiqué (i). L'auteur du passage suspect est donc d'avis que c'est 
Tanglais et non le français qui est en usage à la cour du roi 
d'Angleterre et de Cornouailles. Comment ne pas croire que c'est 
Gottfiried et non l' anglo-normand Thomas qui est responsable de 
cette conception ? Pour Thomas, le français était la langue 
commune d'Ermenie et de Cornouailles. Cette opinion parait 
assurée par le passage où Tristan explique aux chasseurs de 
Marc, qui le comprennent, que le mot curée a été formé en 
Ermenie — donc en pays de langue française — sur le mot cuir (a), 
ainsi que par la surprise éprouvée par les gens de Marc en enten- 
dant les mots desfaire, fourchie, présent, qui sont des termes 
techniques ignorés d'eux, mais appartenant à leur langue. 

(i) V. p. loa, n. a. 
(9) V. p. 106 s. 



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vu 



RUAL RETROUVE TrISTAN 

(3755^44) 

3755-409^. La Saga a anticipé sur ce chapitre en contant, dès 
l'enlèvement de Tristan, le début des recherches de Ruai (19 : i3- 
aa) (i). Gottfried a modidé Tordre du récit. Il a également pratiqué 
de légères coupures dans Toriginal, supprimé Ténumération des 
pays touchés par Ruai (S 19 : ao-aa) (a) et omis de mentionner les 
tempêtes qui assaillent le Foitenant (S 19 : 19, a4 : aS s). Mais ce 
n'est sans doute pas lui qui a eu Tidée de mettre en lumière le 
dévouement de Ruai, en représentant les peines et misères physi- 
ques auxquelles se soumet le loyal maréchal (3773-97). La Saga, 
il est vrai, ne parle pas de ces épreuves, mais Sir Tristrem paraît 
bien fournir les débris d'un, développement analogue à celui de 
Gottfried {E 58a, 587-9a). 

C'est encore Sir Tristrem, complété par la Saga, qui fait croire 
que l'entretien de Ruai avec les pèlerins doit être, dans ses grandes 
lignes, restitué à Thomas (3). On ne saurait cependant affirmer que 
la généreuse impatience que montre Ruai à retrouver Tristan 
(G 3857-61, 3865-73) ne soit pas un trait personnel à Gottfried. 

Il ne règne en revanche aucune incertitude au sujet de diver- 

(i)V.p.94. 

(a) Il est possible que Robert ait remplacé tel nom à lui inconnu du poème 
français par un mot familier (cf. Avallon devenu Alfheimr 75 : 7), mais il n*y 
a aucun motif de supposer qu'il ait imaginé la liste de noms qu'il fournit ici. 

(3) Cependant deux divergences indiquées plus haut (v. p. loa s.) ont eu 
nécessairement leur répercussion ici : l' les pèlerins n'ont pas, chez Gottfried, 
accompagné Tristan à Tintagel, aussi ne disent-ils pas à Ruai que son iils 
adoptif est à la cour de Marc ; a*> ils ont reçu du jeune étranger une impres. 
sion qui, dans le poème allemand, les aide à identifier Tristan. 



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VII. RU AL RETROUVE TRISTAN. 3755-409a II J 

gences dans le récit de l'arrivée de Ruai au palais de Marc. Sir 
Tristrem et la Saga sont d'accord pour montrer Ruai parlemen- 
tant avec un portier hostile, et dont un présent libéral peut seul 
avoir raison. Gottfried a estimé que cette scène était dépourvue de 
courtoisie (i). Au lieu de laisser le noble seigneur Ruai se mor- 
fondre à l'entrée du palais et se commettre avec le portier, il le 
montre arrivant à Tintagel un dimanche, épiant anxieusement les 
visages des gens de Marc à Feutrée et à la sortie de la messe, 
finalement s'adressant à un vieillard de la cour (a), qui le renseigne 
et qui appelle Tristan. 

Le prolixe Thomas a accusé dans son récit la pauvreté de 
Taccoutrement de Ruai et, à ce sujet, a moralisé longuement et, il 
faut bien le reconnaître, assez inutilement (S a5 : 8-16). 

La reconnaissance de Tristan et de Ruai a aussi été traitée 
autrement par Gottfried que par Thomas. Dans la Saga, Ruai, à la 
vue de Tristan, s'évanouit de joie; les larmes et le bonheur 
l'agitent simultanément ; enfin il est rempli d'une félicité inconnue 
jusque-là (S a5 : 24-3o)« 

De tout cela nous ne trouvons pas trace dans le poème allemand. 
Gottfried ne s'est pas résolu à mettre en scène l'évanouissement 
de Ruai probablement parce qu'il tenait cette manifestation 
d'émotion joyeuse pour invraisemblable ou trop grossière. Il n'en 
trouvait au moins pas d'exemples chez les auteurs allemands 
qu'il prisait. Ni Veldecke ni Hartmann ne montrent jamais les 
hommes perdant leurs sens sous l'effet de la joie (3). 

Quant à la description des émotions de Ruai, on peut être 

(i) On n'aperçoit pas d'autre motif qui ait pu décider le poète allemand à 
quitter ^Thomas. 

(3) 11 y a quelque flottement dans l'exposition de Gottfried. Les pèlerins 
ont informé Ruai qu'ils ont rencontré Tristan aux environs de Tintagel et 
— se fondant sur un mot de Tristan (a^aS) — qu'il habite cet endroit. Du 
fait que Tintagel est en Gornouailles, Ruai conclut, fort peu logiquement, 
que Tristan est auprès de son oncle (3833-8), et il dirige ses recherches dans 
ce sens (SgoS^). Il n'en serait pas de même si Ruai savait que Tintagel est la 
résidence de Marc l'apprenant que Tristan faisait partiç d'une troupe de 
veneurs aperçue aux environs de Tintagel, il pourrait à bon droit supposer 
que son fils adoptif a été conduit par le hasard chez Marc. Mais on ne voit 
nulle part que Ruai sache que le roi de Gornouailles a sa demeure à Tintagel. 

(3) V. H. Roetteken : Die Behandlang der einzelnen Stoffelemente in den 
Epen Veldekes und Hartmanns (p. 36 ss.). Il est même fort rare qu'un 
homme s'évanouisse de douleur {op. c, p. 43. 5i). 



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Il8 COMPARAISON DE GOTTFRIBD ATBG S Kt E 

surpris que Gottfried, si enclin aux peintures morales, Tait passée 
sous silence. La raison qui se présente tout d'abord à Tesprit pour 
explicpier cette omission c'est l'aspect complexe et, poui* tout dire, 
l'incohérence des sentiments qui animent Ruai dans le Tristan 
français, où on voit ce personnage à la fois affligé et consolé par 
les larmes et la joie (i). Thomas à la vérité a pu se montrer plus 
habile que Robert dans cette esquisse morale : le fond des idées 
n'en reste pas moins entortillé et alambiqué. 

La suite de la scène est beaucoup plus développée chez Gott- 
fried que dans la Saga. Il est vraisemblable, si l'on accepte le 
témoignage de Sir Tristrem, que Ruai donnait, dans l'original 
français, des renseignements à Tristan sur les recherches entre- 
prises à cause de lui. Le récit d'ailleurs réclame ce discours de 
Ruai (E 655-666, G 3966-71). 

n n'en est pas de même de raflectueuse sollicitude que Tristan 
témoigne en demandant des nouvelles de sa mère et de ses frères. 
Il est hors de doute que la sensibilité de Gottfried pouvait lui 
jnspirer ces additions. On ne saurait cependant invoquer aucune 
raison décisive pour les lui attribuer. 

Le portrait de Ruai, donné en deux fois par Gottfried (Sggi- 
4oi3, 403^4^)) manque dans la Saga, où nous trouvons seulement 
plus loin, après que Ruai a revêtu les habits de la cour, une oppo- 
sition entre sa bonne mine présente et l'air misérable qu'il avait à 
son annvée (26 : 5-8). Ce contraste a pu induire Gottfried à ses 
descriptions. La première rappelle vivement celle de Grégoire 
donnée par Hartmann (2), et pour cette raison on a quelque droit 
de l'attribuer au poète strasbourgeois. La seconde est remplie 
de locutions allemandes et de procédés stylistiques propres à 
Gottfried (3) : l'abondance de ces traits en un même passage 
décèle l'inspiration directe. 

Sir Tristrem incite à croire que les gens de Marc louaient chez 

(i) On notera aussi l'invraisemblance d'une donnée : voyant Ruai s'éva- 
nouir, cetix qui Tentourent savent que c'est sous l'effet de la joie qu'il perd 
ses sens. 

(2) V. Hartmann : GregoriuM 34a3 ss. 

(3) V. gewahsen aise ein hiune (4o34) oller keiser genôz (4o43), ze junc 
noch z*alt (4o38), geliden : geUune (4o33). La comparaison : stn stimme 
alsam ein horn dôz (4û44) rappelle les hyperboles de la poésie populaire 
allemande. 



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1 VII. RUAL RETROUVE TRISTAN. 4^93-4309 II9 

» Thomas, comme chez Gottfried (4077-92), le grand air et l'élégance 

de Raal (i). 

[ 4093*4309. Ruai prend place à la table royale dans les trois 

I textes (a). Le repas fini, on s'entretient, suivant la Saga, de choses 

diverses, des événements accomplis en d'autres pays ; puis, sans 
transition, sans motif, Ruai se met à conter l'histoire de Tristan 
(26 : 11-16). Plus naturel et plus habile est Gottfried. Ici Marc 
inteiToge Ruai, « comme on en agit envers l'étranger » et lui 
demande quelles aventures l'ont amené en Comouailles (4iii-5). 

Avant de révéler le secret de la naissance de Tristan, Ruai, 
dans le poème allemand, éveille la curiosité de Marc en déclarant 
que Tristan n'est pas son fils (4i 19-68). La Saga ne contient pas 
trace de cette adroite préparation. Il est hors de doute cependant 
que Toriginal ofirait un passage concordant. On ne s'expliquerait 
pas sans cela les détails de Sir Tristrem (7i6-7a3), où Ruai dit : 
« Je ne suis pas le parent de Tristan » (G 4^36), « je dois être son 
vassal » {G 4i43)> « si vous saviez qui est Tristan. . . » (G 4167 s.), 
lambeaux d'un discours approchant fort celui que nous trouvons 
chez Gottfried (3). 

n ne serait pas surprenant toutefois que le vers où Tristan se 
montre frappé d'émotion à la nouvelle que Ruai n'est pas son 
père (4i44) ^^ ^^® addition du poète allemand, toujours désireux 
de mettre en évidence les sentiments des personnages présents à 
une scène. 

La première partie du récit de Ruai, que la Sa^a nous présente 
sous forme indirecte, était chez Thomas, comme il est chez 
Grottfried (4170-aio), sous forme directe. Nombreux sont les cas 
où la Saga transpose de cette façon le texte original. 

La crise de douleur à laquelle Ruai succombe en contant la 
mort de ses bien-aimés maîtres (G 4^ii-3o) paraît être imitée de 

(i) n a été dit auparavant qae la cour de Marc ne considérait pas Ruai 
comme un marchand. (Y. p. 107 s.). Les vers 4079 s. et 4090-a sont donc de 
Gottfried. 

(a) Gottfried, et non Thomas qui ne connaît pas ces délicatesses, a eu la 
touchante idée de remarquer que Ruai a plaisir au repas, car Tristan le 
pénétrait de joie, Tristan dont la vue était son réconfort (4io5-io). 

(3) Cf. aussi Bédier, p. 69, n. i. 



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I20 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E 

Thomas. Sir Tristrem en effet dit : « Ruai, en rapportant ces 
choses, se prit à pleurer d'émotion » (729 s.). 

Le reste du récit fait par Riial se déroule parallèlement 
dans la Saga et chez Gottfried. De même les témoignages 
d'attendrissement donnés par les assistants se retrouvent dans les 
deux versions {S 26 : ig-Si. G 423i-3o9). Quelques points de 
détail seulement sont à retenir. 

1^ Dans le texte français, comme il est démontré par Taccord 
de S et de E, Ruai justifiait son identité, en présentant l'anneau 
de Blancheflor, avant la fin de son récit. Gottfried réserve cette 
preuve. C'est seulement après sa narration, que Ruai montre 
lanneau (i). Le poète allemand a évidemment obéi à son sens 
artistique en donnant en dernier lieu, comme ultime et irréfutable 
document de vérité, le tangible témoignage de Fanneau. 

2° Gottfried seul se soucie de noter l'effet des révélations 
de Ruai sur Tristan. Au milieu de l'attendrissement général 
l'orphelin reste les yeux secs, assailli de sentiments divers ; « la 
nouvelle le frappait trop soudainement » (4264-7). On est tenté de 
croire, pour le motif invoqué plus haut (2), que Gottfried s'est 
plu ici encore à donner les impressions d'un personnage intéressé 
au récit fait devant lui. 

3^ C'est Gottfried aussi qui annonce que la cour de Marc est 
touchée par dessus tout de la loyauté du Foitenant (4272-80). 

4310-4544* Ni la Saga ni le poème anglais ne font place à divers 
incidents qui, dans le Tristan allemand, suivent le récit de Ruai et 
qu'il convient pour cette raison d'examiner. 

Apprenant le nom de Ruai, Marc se souvient qu'il a entenda 
parler du seigneur d'Ermenie et vanter sa loyauté. Sur-le-champ 
il l'embrasse et lui fait une place d'honneur à ses côtés (43io-35). 
Si Sir Tristrem reflète Thomas en un point précédemment examiné 
— et c'est l'opinion que nous avons adoptée (3) — nous sommes 
assurés en nous référant au vers 539 d® ^^ poème, où il est dit que 

(i) Comme la Saf^a^ Gottfried n*a pas parlé de cet anneau lors de la mort 
de Blancheflor. M. Bédier (p. a4f i^* i) ^ ^c^it voir la raison de cette omission. 

(a) V. p. 119. 

(3) V. p. 107 s. Tristan dit aux chasseurs, qui le répètent à Marc, qu'il est 
le iils d'un seigneur d'Ermenie appelé Ruai. 



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VII. RUAL RETHOUVE TRISTAN. 4310-4^44 ÏÎ*I 

Marc ne connaît pas Raal, que Gottfried est ici original. Cette 
addition du poète allemand a pour but de mettre en relief les 
qualités de Ruai, dont le renom a franchi les mers. 

Le conte arrangé par Tristan, qui, comme nous l'avons vu, 
s'est donné à Tintagel pour le fils d'un marchand, est rapporté à 
Huai. Le bon maréchal tire parti de cette histoire pour faire un 
jeu de mots que nous avons attribué à Gottfried (i). 

Dans un style précieux, Tristan se plaint de n'avoir plus de 
père après en avoir possédé deux (Riwalin et Ruai). Pour ne pas 
être en reste de préciosité, Ruai réplique que Tristan a encore 
deux pères, lui-même et Marc {436o-84). A qui revient l'invention 
de ce trait ? L'allure du récit dans les versions anglaise et Scan- 
dinave semble exclure la paternité de Thomas. Qiez Robert 
comme dans Sir Tristrem, Tristan, dès qu'il connaît sa nais* 
sancc, n'a qu'une pensée, venger Riwalin. Selon Gottfried c'est 
Ruai qui, à la suite du passage en question, l'invite à remplir ce 
devoir. Le caractère de Tristan est de ce fait «diminué dans le 
poème allemand^ cela est certain; mais il paraît évident aussi 
que cette diminution, que Gottfried n'a pu manquer de voir, a 
été déterminée par le désir de placer la discussion sur les pères 
perdus ou gagnés par Tristan. Pour convaincre son fils adoptif 
qu'il a trouvé un père en Marc^ Ruai lui conseille de demander à 
son oncle de l'aider dans la lutte future contre Moi^an, et avant 
tout de le faire chevalier (a). 

C'est le goût du recherché, une affectation de bel-esprit qui a 
amené le poète allemand à cette addition. Le désir de plaire aux 
cercles chevaleresques en a suscité une seconde. Tnstan veut être 
armé chevalier, dit la Saga, afin d'avoir le droit de porter les 
arimes et de venger son père. L'adoubement, pour lui, se traduit 
par la possession d'une armure et la possibilité de tuer le meur- 
trier de Riwalin et de reconquérir son héritage. Ces vues étaient 
trop grossières pour l'époque de Gottfried, où la chevalerie repré- 
sentait surtout un idéal moral, et pour le tempérament du courtois 
poète. Aussi son Tristan dit-il gentiment et modestement que le 
nom de chevalier lui parait désirable, pourvu qu'il l'honore et en 

(i) V. p. io8. 

(a) L*intervention des barons de Marc (G 4^96-9) était dans Toriginal 
(5217:18.). 



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laa COMPARAISON DK GOTTFIUKD AVEC S ET E 

soit honoré ; il ajoute qu'il sait les devoirs que lui impose l'adou- 
bement et qu'il est prêt à sacrifier le repos pour acquérir la gloire 
(44o3-43). Le type de chevalier que Gottfried a en vue c'est le 
chevalier arthurien, connu en Allemagne surtout par l'/wem, 
YErec et le Grégoire de Hartmann d'Aue. Ce dernier poème a 
manifestement agi sur le Tristan de Gottfried : de part et d*autre 
c'est la même esquisse d'un idéal d'honneur, la même déclaration 
que l'apprentissage chevaleresque doit être fait dans le jeune âge, 
la même constatation que pauvreté et chevalerie se concilient 
mal (i). 

Cette dernière idée ne fait que paraître chez Gottfried (44o4 et 
444^)* Tristan exprime quelque inquiétude au sujet des richesses 
qu'il lui faudra dans sa vie de chevalier. Ce souci lui est ôté par 
Marc, qui met à sa disposition toutes les ressources de la Cor- 
nouailles et lui rappelle que TErmenie est son légitime héritage 
(4444"^)* Thomas ne pouvait offrir ce dernier trait, puisque, chez 
lui, c'est Tristan qui de prime abord songe à reconquérir la terre 
de ses aïeux. Thomas non plus n'aurait pas parlé de Ruai comme 
fait Gottfried en l'appelant le père de Tristan (4448-57), puiscpi'il 
ignore la discussion précédente sur les pères de Tristan. Thomas 
n'aurait pas émaillé son discours d'images fortes, qui se trouvent 
être du genre aimé de Gottfried (a). Thomas, en un mot, a pu 
prêter à Marc l'offre généreuse que nous découvrons dans le 
poème allemand, mais d'une façon brève, en quelques vers 
dépourvus des ornements prodigués par Gottfried, qui, fen insistant 
sur ce passage, s'est proposa de mettre en lumière la bienveillance 
de Marc pour Tristan. 

L'approbation donnée par les barons de Marc aux intentions 
du roi (4487-97) peut, en raison des recherches de style qui y 
abondent, être attribuée à Gottfried (3). 

A Gottfried revient aussi la digression suivante (45o4-44)- Le 
poète raconte que Ruai et Tristan préparent l'adoubement de ce 

(i) Cf. Gregorins v. 1501-1790. Le Grégoire présente, comparé au Tritton, 
encore une autre intérêt. Avant Gottfried, Hartmann a modernisé son texte 
et sabstitué à l'idée que se faisait du chevalier Fauteur du Grégoire français 
la conception nouvelle qui se répandait alors en Allemagne (cf. mon Etude 
sur Hartmann d'Ane^ p. 3a8 ss.). 

(3) V. v. 4466, 4467. 4471, 4479, 4480 s. 

(3) L'idée s'en trouvait cependant chez Thomas (S aj : i s.). 



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vil. RUAL RETROUVE TRISTAN. 43lO-4544 ^^ 

dernier, en se servant des ressources offertes par Marc, et il 
explique comment, à Taide de mutuelles concessions, Ruai et 
Tristan, Thomme mûr et Tardent jouvenceau, l'administrateur 
économe et le fougueux dépensier, parviennent à se mettre 
d'accord. Tout invite à croire à l'originalité de Gottfried. Le poète 
intervient directement dans le récit (i) ; il associe, à l'exemple 
de Hartmann, les vocables muot et gaot en un parallélisme qui 
s'étend surtout le passage (s); enfin il n'a pu trouver l'idée de ce 
développement chez Thomas, où, selon la Saga, Ruai et Tristan 
ne s'occupent pas des préparatifs de l'adoubement, mais où c'est 
Marc lui-même qui « donna l'ordre d'arranger une armure pour 
Tristan », qui fit présent de cette armure à son neveu, et qui 
équipa les vingt jeunes hommes adoubés en même temps que 
Tristan (3). En composant ce passage, dont l'idée première lui a 
été fournie par YErec de Hartmann (4), Gottfried a cédé à la 
tendance qui le portait à moraliser et donné un nouvel exemple 
de sa curiosité des études de sentiments et de penchants humains. 
Comme il lui advient .parfois lorsqu'il aborde un sujet qui l'inté- 
resse personnellement, il se fait interroger par l'auditeur (5). 

(1) V. v. 46o4, 45ao. 

(a) V. V. 4509, 45i7-9f 45a3 s., 4539, Wis; cf. Gregorias 607-634. 

(^ Cf. S 27 : a-i5 et G 4498-5o3, 4545-52.' 

(4) Tristan se trouve en effet à la cour de Marc dans la même situation 
qu^Erec à celle d'Arthur. Comme Erec (2247-83) il est contraint de faire appel 
à la générosité d'autrui. Comme Erec encore il doit craindre d*abuser de la 
libéralité de son hôte et il voit son juvénile désir de paraître limité par la 
discrétion qu'il lui convient de sMmposer. Gottfried a complété la donnée 
de Hartmann en faisant intervenir Huai, qui impose à Tristan la réserve 
nécessaire vis-à-vis du donateur. 

(5) V. V. 4506 S8. 



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QoO^Qi 



VIII 



L*ADOUBEMENT 
(4545.5066) 



4545-5066. La Saga, comme Gottfried, annonce qae vingt 
(selon G Irente) jeunes hommes doivent être adoubés en même 
temps que Tristan. Mais la Saga ne dit pas, comme le poète aile- 
mand, que les vêtements des récipiendaires étaient allégoriques : 
noblesse d'âme, richesse, modestie et courtoisie (4553-8o). Gottfried 
affirme expressément que ce détail est puisé dans sa source (4557) 
et laisse à un contradicteur imaginaire la tâche, quil estime 
impossible, de dire mieux que le poète le plus autorisé. 

Est-il loisible de croire que Qottfried se soit permis ici une malice 
et ait mis Thomas en avant pour abriter une invention person- 
nelle ? Ce n'est pas sa coutume. Dans tous les cas où le contrôle 
est possible, on constate qu'il est sincère lorsqu'il se réfère à son 
original (i). Avec Heinzel (s), on doit admettre, semble-t-il, que 
Thomas est l'auteur de cette allégorie. 

Il n'en est pas de même du passage suivant, comprenant plus 
de aoo vers (4587-818). Le costume des compagnons dé Tristan 
étant indiqué, quel sera celui de Tristan lui-même? Feignant 
d'éli'e inhabile à renouveler un sujet rebattu (3), Gottfried se 
demande avec une modestie calculée, comment il pourra lutter de 
virtuosité avec les poètes qui ont donné de si brillantes descrip- 

(1) V. p. 7 8. 

{2)Z.f,d. A., 14, p. 28a 8. 

(3) Gotlfried a songé à Farmare d'Enée décrite par Veldeke {Enéide 
5666 ss.) et à celle d'Erec détaillée par Hartmann {Erec a986 ss.). — L'une des 
raisons du silence du poète allemand est sans doute le désir d'éviter une 
répétition. II lui faut en eflet plus loin, avant le duel dans Tlle, décrire 
Farmure de Tristan (6538-686). 



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VIII. l'adoubement. 4S4^-5o66 laS 

lions d'armureSi Cela lui est roccàsion de tracer nn tableau de la 
littérature allemande de son temps. Il apprécie avec le goût d'un 
connaisseur délicat et le charme d'un poète exquis les auteurs 
épiques, Hartmann d'Aue, Bligger de Steinach, Henri de Veldeke^ 
non sans décocher des traits acérés à un conteur qu'il ne nomme 
pas,mais en qui on a reconnu depuis longtemps Wolfram d'Eschen- 
bach (i). Il admire l'art des poètes lyriques, déplore la mort 
de Reinmar de Haguenau, à qui il donne, comme successeur dans 
le rôle de chef de chœur, l'éclatant, puissant et mélodieux Walther 
de la Vogelweide. 

Il est hors de doute que cette fameuse « digression littéraire x> 
est jaillie du cerveau de Gottfiîed. On ne peut hésiter davantage à 
attribuer au poète allemand la réflexion faisant suite à ce passage, 
et où il explique qu'il n'ose entrer en lutte avec ses éloquents 
prédécesseurs parce qu'il est dépourvu du talent de la parole 
(48i9-5o). L'impression d'originalité qui se dégage de la pensée est 
confirmée par la liaison delà donnée avec le point de départ de la 
digression littéraire. Il est encore assuré que l'invocation à 
Apollon et aux Muses (485i-9o5) est personnelle à Gottfried. Cette 
charmante prière, d'inspiration classique, a sa source dans l'ordre 
d'idées d'où sont nées les allusions à Pégase (4739)» ^ Orphée 
(4788), et à Cythère (4806) faites peu auparavant. Enfin il est 
absolument certain que Gottfried n'a pu emprunter à Thomas 
les vers qui suivent et où il déclare, non sans quelque malice, que 
fùt-il un poète parfait, il ne donnerait pas à son œuvre le mérite 
d'un plus grand relief en décrivant la façon dont l'armure de 
Tristan fut fabriquée par Vulcain (a) et ses vêtements tissés par 
Cassandre. On a reconnu que Gottfried faisait ici allusion à 
Veldeke (3) et à l'auteur anonyme de Maurice de Graon (4) : il ne 
saurait donc être question d'imitation. 

(i) On croirait volontiers que Gottfried a tenu à dire son mot dans une 
discussion élevée en son temps au sujet de la préférence méritée par Hart- 
mann ou Wolfram. L'idée maltresse de son développement est en eflet la 
démonstration que Hartmann est un plus grand poète que Wolfram (46ôo-3). 
C'est donc ici encore un sujet d'actualité introduit par le poète allemand 
dans Taventure de Tristan. 

(a) Gottfried a cependant trouvé chez Thomas une indication : Vécu de 
Trifitan porte un sanglier (v. Bédier, p. 61, n. i). Peut^tre doit-il aussi au 
poète français Fidée du cimier figuré par une flèche. V. p. i5i s. 

(3) V. Enéide 5666 ss. 

(4) V. Behaghel : Heinricha çon Veideke Enéide^ p. ccxxi s. 



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QoO^Qi 



Ia6 COMPARAISON 1>B GOTTFftlBD AVEC S ET £ 

Avec les vers 497^S<x>9 Gottfried revient à la donnée de 
son texte. Il annonce qae Tristan n'est pas vêta autrement que 
ses compagnons, poar ce qui est des vêtements matériels. Quant 
aux vertus, qui sont les habits symboliques, Tristan les pos- 
sède plus éclatantes et plus nobles que tous ceux qui sont 
adoubés en même temps que lui. On ne voit aucune raison 
certaine d'attribuer l'idée de ce développement à Gottfried. Ce qui 
parait vraisemblable c*est que, si la pensée première appartient 
à Thomas, le poète allemand Fa enrichie des ornements qui loi 
sont propres. 

La description de l'adoubement de Tristan est, dans les grands 
traits, présentée identiquement par la Saga et par le Tristan 
allemand. Gottfried donne plus de détails, une énumération plus 
exacte des faits de la cérémonie (5oio-43). Mais on peut croire 
que ni Robert ni peut-être son auditoire n'éprouvaient d'intérêt 
pour ces mœurs, et que le traducteur Scandinave ici encore tailla 
en pleine étoffe. U paraît certain, en revanche, que Gottfried a 
modifié le discours (ou les discours, car il y en a deux dans le poème 
allemand) tenu par Marc à son neveu, lorsqu'il le fait chevalier. 
Dans le texte norrois, Marc donne à Tristan la « colée )» en le frap- 
pant violemment (i) et l'exhorte à ne supporter d'autre coup de 
personne sans en tirer vengeance sur le champ. Gottfried, qui ne 
signale pas la « colée », met dans la bouche de Marc des paroles 
généreuses, des conseils d'abnégation et de dévouement qui 
cadrent mieux avec Tidéal chevaleresque de l'époque de Gottfried 
et le caractère du poète. 

L'influence de Hartmann a aussi contribué à cette modifi- 
cation (â). 

(i) Goutome usitée dans les poèmes français. V. A. Scholtz : Dos hôfische 
Leben}y I, p. i85. La valeur sjrmboliquequeM. Schulti reconnaît à la c colée» 
n'est pas celle que lui attribue la Saga d'après Thomas. 

(a) y. Heidingsfeld, op, c, p. 39 s. Y. aussi plus haut, p. lai s. On ne peut 
cependant méconnaître qu'il n'y ait quelque analogie entre deux vers de 
Gottfried et de Wace (que Thomas aurait pu reproduire ici) ; mais il est 
préférable de croire à une rencontre : 

Contre orgilleus fu orgiUos den armen den wis iemer gnot. 

Et contre humle dois et pitos, den rlchen iemer h^hgemuot ; 

Brut 9sè53 s. G 5oag s. 

Il est inutile d'ajouter que la nécessité de l'humilité dans l'exercice de la 
chevalerie est un des principaux thèmes du Parziçal, 



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VIII. L*ADOUBEMENT. 4S4S-5o66 taj 

Pas plus que Sir Tristrem, fort concis en cet endroit, la Saga 
ne dit que des jeux prirent place après la cérémonie. Thomas 
aurait pu indiquer brièvement le fait. Cependant, comme Gott- 
fried déclare qu'il « suppose » que des jeux ont eu lieu (5o53), il 
est vraisemblable qu'il a ajouté à sa source ce trait, qui était une 
coutume de son époque, afin de rester fidèle à la vérité. 



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IX 



Tristan venge son père 
(5o67-58jo) 

5067-5370. Après un quatrain peu poétique, Gottfried décrit 
Topposition des sentiments qui se partagent Tâme de Tristan : 
d'un côté la joie qu il ressent de son adoubement, de Tautre la 
tristesse qu*a mise en lui la nouvelle de la destinée de son père 
(5067-107). Dans le contexte, ce passage donne Timpression d'un 
morceau de transition destiné à justifier les mesures que va prendre 
Tristan pour venger la mort de Riwalin. Il ne serait pas étonnant 
que Gottfried, si attentif à tout ce qui touche la composition, eût 
ajouté cette donnée à l'original. U est des preuves plus certaines. 
Dès la révélation apportée par Ruai, Tristan, chez Thomas, est 
immédiatement envahi du désir de vengeance (i). Il demande à 
être armé chevalier uniquement pour être en mesure de satis- 
faire ce désir, et Tadoubement ne représente que la possibilité 
de le réaliser. Gottfried, qui appartient à une génération péné- 
trée du respect de la chevalerie et aux yeux de qui l'adoube- 
ment était un grand honneur, a fait dans le cœur de Tristan une 
place à la joie que lui donne la dignité nouvellement acquise. De 
là le contraste des sentiments. Enfin, le morceau est annoncé 
par Gottfried comme étant de son invention (5071), et, d'après un 
procédé qui lui est familier, le poète s'y engage en un colloque 
avec le lecteur (5o82 ss.) Un fait, il est vrai, peut contrarier cette 
hypothèse, c'est l'allégation que fournit Sir Tristreni d'un senti- 
ment de douleur éprouvé par Tristan (791 s.) Thomas aurait-il, 
soit lors de la révélation de Ruai, soit après la scène de l'adoube- 

(I) V. p. lai. 



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IX. TRISTAN VBNOB SON pArB. 5067-5217O ISQ 

ment, mis en himière le chagrin que cause à son héros le sort de 
son père ? La chose n'est pas impossible. Il n'en resterait pas 
moins que le contraste des sentiments qui se partagent Tâme de 
Tristan est la propriété de Gottfried. 

11 est très yraisemblable, pour les raisons invoquées par 
M. Bédier (i), que les discoui*s d'adieu de Tristan et de Marc 
(5117-69) étaient dans le poème français. 

L'arrivée de Ruai et de Tristan en Erménie est contée un peu 
différenunent par la Saga et par Gottfried. Là, Ruai, après avoir 
pris terre, entre dans la ville de Kanoêl (a), dont il fait ouvrir les 
portes. Tristan apparaît avec sa suite, et le loyal maréchal lui remet 
les clés de la forteresse. Ici (3), Ruai, sitôt débarqué, ôte son man- 
teau et sa coiffure ; il souhaite la bienvenue à Tristan, lui montre 
les villes et castels de son royaume et lui en garantit la possession. 
Il salue ensuite les chevaliers cornouaillais et conduit la troupe à 
Kanoêl, où a lieu l'hommage suivant le rite (5179-214). Rien ne 
démontre que les choses ne se soient pas passées chez Thomas 
comme dans le Tristan allemand. La Saga a pu résumer le 
discours de bienvenue de Ruai. Nous supposons même qu'elle Ta 
fait de manière erronée et a traduit faussement le passage où 
Ruai montrait les villes et forteresses d'Ermenie (4). Un seul 
trait est propre à Gottfried : il substitue à la reddition des clés faite 

(i) V. Bédier, p. 63, n. i. 

(a) La Sag^a appeUe, certainement à tort, cette ville Ermenia. M. Bédier se 
demande si, dans le texte français, c'était, comme chez Gottfried, Kanoêl 
dont le poète entendait parler (p. 64, n. i). 11 est bien vrai que la Saga, 
parlant de cette place comme si Tristan la voyait pour la première fois, 
parait oublier que c'est là que s*est écoulée Tenfance du fils de Riwalin. Mais 
il ne faut peut-être voir dans ce trait qu'une des fréquentes erreurs de 
Robert. Rien n*empêche de croire que, chez Thomas, comme chez Gottfried, 
Ruai montrait d'un geste à Tristan les villes et castels de son domaine. Le 
pluriel pris par Robert pour un singulier expliquerait le contresens. 11 est, 
de plus, fort vraisemblable que le port où abordent Tristan et Ruai, porl 
qu'ils ont choisi, et qui est l'endroit où Ruai convoque les nobles d'Ermenie, 
ne peut être qu'une place sûre, c'est-à-dire la ville de Kanoêl, où réside 
Ruai, le principal et le plus influent vassal du pays (G ai53 ss.). La méprise 
de Robert est probablement imputable à l'absence du nom propre chez 
Thomas. Elle ne semble pas avoir été commise par Sir Tristrem (v. 799 s.), 
où Ruai cingle vers son castel, c'est-à-dire celui où a été élevé Tristan 
(V. 299 ss.). 

(3) Gottfried annonce les faits à l'aide d'un quatrain (5175-8). 

(4) V. ci- dessus, n. a. 



Unip, de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettrea, Fasc. 5. 9. 





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l3o COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

pompeusement par Ruai une formule d'allégeance toute générale. 

La subtile et antithétique réflexion sur la conduite du loyal 
maréchal, qui possède biens et honneur, et que son honneur déter- 
mine à mettre ses biens à la disposition de Tristan, révèle, pour 
l'idée et la forme, le tempérament de Gottfried (5ai5-24)« 

Il est très probable que la gracieuse peinture de l'émotion et de 
la joie que témoigne la bonne Florete, à FarriTée de Ruai et de 
Tristan (5si5i5-64) (i), est aussi une addition de Gottfried. On voit ici 
une débordante sensibilité dont Thomas paraît incapable ; l'accent 
est très personnel ; le poète montre un enjouement que nous retrou- 
vons dans un endroit original (o) ; il se met en scène à diverses fois 
dans le passage ; enfin la forme est toute gottfriedienne (3). 

5371-54621. Dans la Saga comme chez Gottfried, Ruai invite 
les barons d'Ermenie à venir à Kanoël prêter hommage à Tristan 
{G 5371-91). On peut croire, d'après la Saga, que Ruai, dans le 
texte finançais, dévoilait aux vassaux l'histoire de Tristan par 
des lettres qu'il leur écrivit (27 : aS-Si). Selon Gottfried, c'est à 
l'arrivée à Kanoël seulement que Ruai prend l'initiative de ce 
récit (5376 ss.). 

M. Bédier a démontré (4) que chez Thomas, comme chez Gott- 
fried et dans Sir Tristrem, il s'est passé plus d'un jour avant que 
Tristan n'aille réclamer à Morgan son fief (G 529a-3ia). 

Dans le poème français, c'est à la cour de Morgan que se rend 
Tristan et c'est là que se déroulent les événements : provocation 
de Tristan et mort du duc breton. La Saga et Sir Tristrem fixent 
ce point. Chez Gottfried, Tristan rencontre Morgan en pleine forêt, 
au milieu d'une partie de chasse. Quelle raison a pu déterminer 
le poète allemand à cette grave altération? Quelques circons- 
tances du récit aident à la solution de cette question. Avant 
d'arriver près de Morgan, le Tristan de Gottfried donne à ses 

(i) Il a été présumé que les vers 6265-70 ne sont pas de Gottfried. (V. 
Bechstein, note à ces vers). 

(2) V. V. 18218. 

(3) Si, au vers 6257, Gottfried dit avoir lu (il ne semble pas qu*on puisse 
traduire ici ich las par j'ai conté) Taffirmation des vertus de la maréchale, 
il n*en faut pas conclure qu'il se réfère à Thomas en ce point du récit. C'est 
une déclaration se rapportant à la tradition et peut-être une déduction tirée 
de rhistoire même. 

(4) Bédier, p. 65, n. 2. — Les nécessités du récit exigent cependant que le 
délai soit assez bref. 



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IX. TRISTAN VENGE SON PàRB. 5517I-546d l3l 

compagnons Tordre de dissimuler leurs armures sous leurs vête- 
ments. De plus il partage sa troupe en deux parts dont Tune reste 
en arrière, à la fois pour se dissimuler et pour servir de réserve 
(53i3-65). Ces précautions prises par Tristan dans le poème 
allemand indiquent que Gottfried avait considéré attentivement 
la situation. U a supposé qu'il n'était pas vraisemblable que 
Tristan pût pénétrer d'emblée avec de nombreux compagnons en 
armes dans Thabitation du duc de Bretagne et le massacrer sans 
défense au milieu de ses barons. Aussi a-t-il déplacé le théâtre de 
Faction et fait prendre à Tristan des précautions dont la suite du 
récit démontre l'utilité (i ). 

Avant d'examiner le caractère de l'altercation de Tristan et de 
Morgan, il faut jeter les regards sur un point de l'exposition des 
trois versions de Tristan. 

Le poème de Gottfried nous montre très clairement quelles 
sont les relations de Rivtralin et de Morgan. Le premier possédait 
à titre héréditaire et en toute souveraineté le pays d'Ermenie ; il 
détenait en fief une région voisine, ein sunderz lant, pour laquelle 
il devait hommage au duc Morgan (326-33). Après la malheureuse 
guerre où Riwalin trouva la mort, les nobles d'Ermenie devien- 
nent vassaux directs de Morgan (1886 s.), qui naturellement 
reprend aussi possession du fief concédé auparavant à Rivtralin. 

Tristan a donc droit, comme héritier de Riwalin, à deux 
domaines : son pays d'Ermenie et le fief possédé par son père. 
Il recouvre le. premier par l'hommage des nobles (s). Pour le 
second il lui faut l'investiture de Morgan. De là sa démarche 
près de ce dernier. Gottfried a pris soin d'insister sur le caractère 
de la réclamation de Tristan (53oa, 53^8, 54i5, 5553, 56a3(3), 
56a5 ss.) (4). 

(1) Le motif indiqué par Heinzel (Z. /. d. A., 14, p. 4^7), qui pense que c'est 
la présence de iiures de sanglier dans Toriginal qui a déterminé la modifi- 
cation de Gottfried, parait trop subtil à Kôlbing {Tristrams Saga, p. xliv). 
Sauf en E il n'est d'ailleurs question- nulle part de hures. 

(a) Les complications que Marc a redoutéefr<44^5 ss.) ne se produisent pas. 
Tristan devient, grâce à l'entremise de Ruai, le maître d'Ermenie sans coup 
férir. 

(3) Les mots lêhen et aunderlant sont synonymes dans ce vers. 

(4) aines çater erbe und al sin lant (56^) est une formule compréhensive 
par laquelle sont désignés la terre d'Ermenie et le fief breton. 



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132 



COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S ET E 



La distinction si exactement établie par Gottfried ne parait ni 
dans la Saga^ ni dans Sir Tristrem. La Saga parle de façon très 
générale de droits, de royaume et d*héritage (37 : 36, 98 : i, a8 : 3, 
etc.) ; quant à Sir Tristrem il semble bien affirmer que Tristan 
réclame de Morgan TErmenie (849). Il est très vraisemblable que 
Thomas avait, comme Gottfried, séparé TErmenie du fief breton, 
et fait de celui-ci seulement Fobjet des revendications de Tris- 
tan (i). Mais, moins clair que Gottfried, il n*a pas été compris 
par ses traducteurs anglais et norwégien. 

Le récit de Faltercation entre Tristan et Moi^an est d*une 
comparaison intéressante. Un résumé des textes rendra visibles 
les divei^ences (s). 



Saga 

Tristan, — Dieu te pardonne tes 
torts, la spoliation de mon héri- 
tage et la mort de mon père. 
Je suis le fils de Riwalin et viens 
réclamer ma terre. 



• Gottfried 

Tristan. - Je viens réclamer de 
vous mon fief. En me le rendant 
vous agirez en homme coartois et 
Juste. 
Morgan, — Qui étes-vous ? 
r. — Le ûls de Riwalin et son 
héritier. 

M, ^ Ce sont 1^ contes forgés et 
qu'il vaudrait mieux ne pas dire. 
Si j'avais qaelqne chose qui fût à 
vous, vous l'obtiendriez sur-le- 
champ. 
Morgan, — J'ai appris que tu as 
servi le roi Marc et en as reçu bons 
chevaux, armures, étoffes et soies 
de prix. Tu m'accuses d'avoir 
capté ton héritage et taé ton père. 
Ne serait-ce pas qae tu cherches 
une querelle ? Je détiens ce que 
tu appelles ta terre ; pour ton père 
Je ne nie pas sa mort, 

(i) Ainsi seulement s'explique la phrase de la Saga : c Je suis prêt (dit 
Tristan à Morgan), en retour (de la cession demandée), à te prêter allé- 
geance » (38 : 4 s.). 

(a) Les passages mis en italique dans la eolonne affectée à la Saga sont 
ceux qui se rencontrent aussi dans Sir Tristrem. 



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IX. TRISTAN VENGE SON pArE. Sujl-^G^Ï 



l33 



T. — Tout meurtre veut une 
compensatioD, toute spoliation une 
restitution. J'attends de toi la 
compensation pour la mort de 
mon père et la restitution de mon 
héritage. 

Af. — Tais-toi, mauvais truand. 
Tu es un enfant de ribaude et tu 
t'inventes un père.(Ton père a ravi 
en secret ta mère et vécu avec elle 
en concubinage) (i). 



T, — Cest toi qui mens. Je vais 
le prouver contre toi-même si tu 
maintiens ton propos. 



Le duc, plein de colère de s*en- 
tendre appeler menteur, se jette 
sur Tristan et le frappe de son 
poing sur les dents (lui lance un 
pain sur la figure E). 

S 28 : 1-26 



Mais tout le monde sait comment 
Blancheflor s'enfuit de son pays 
avec votre père et comment prit 
fin leur amitié. 

r. — Amitié ? Que signifie cela ? 

M. — Inutile d'en dire plus long. 

T, — Vous prétendez que je suis 
enfant bâtard et par là déchu de 
monûef? 

Af . — C'est mon avis et celui de 
bien d'autres. 

T, — Vous parlez à tort. Vous 
devriez me tenir de justes propos. 
Vous avez tué mon père et main- 
tenant vous dites que ma mère a 
été une concubine. Ceux qui m'ont 
prêté hommage ne l'auraient pas 
fait si ma mère n'avait été la droite 
épouse de Riwalin. Je prouverai 
par combat la bonté de ma cause. 

M. — Hors d'ici. Vous ne pou- 
vez vous mesurer avec homme 
ayant place à la cour. 

T. — Nous allons le voir. 

(G 5377 - 453) 



Uexamen de ces textes démontre que Gottfried a été mû dans 
ses altérations par un sentiment de délicatesse, de vérité et d'art. 

(i) Addition de K. 



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l34 COMPARAISON DB OOTTFRIED AVEC S ET £ 

La délicatesse de GottMed se révèle moins dans les formules 
et idées courtoises qu'il présente en plus que la Saga^ puisque la 
Saga a pu abréger, que dans des suppressions et des modifications. 
Chez lui, Morgan nHnjurie pas Tristan; il ne Tappelle pas truand, 
fils de ribaude. Il garde le ton d'un homme bien élevé. Lorsqu'il 
profère l'accusation si pénible pour Tristan, il le fait avec ména- 
gement et tact. Il en est de même lorsqu'il refuse la provocation 
de son adversaire (i) : son indignation reste celle d'un homme de 
bon ton. On remarquera aussi que le poète a évité de lui faire 
dire — à l'exemple de Thomas, chez qui l'aveu a l'air d'une jac- 
tance — qu'il est le meurtrier de Riwalin. Enfin ce n'est pas une 
brutale voie de fait, mais une offense morale qui détermine 
l'a^ifression de Tristan. 

Gottfried respecte la vérité du récit lorsqu'il omet de faire dire 
par Morgan que Tristan a trouvé protection à la cour de Marc. 
Gomment Morgan serait-il informé de ce fait? Le bruit de l'arrivée 
de Tristan en Ermenie, de ses aventures et de sa prise de posses- 
sion de cette terre, en qualité d'héritier de Riwalin, serait-il venu 
aux oreilles de Morgan depuis le moment, récent (a), où Tristan 
est retourné dans sa patrie avec Ruai ? Cela est peu vraisemblable. 
Nous ne nous étonnerons pas cependant que Moi^an, dans le 
poème allemand, sache l'histoire des amours de Blancheflor et de 
Riwalin : elle a couru le pays, affirme expressément Gottfried 
(5402). C'est aussi pour rester fidèle à la vérité que le poète 
allemand ne dit rien d'une compensation que le Tristan français 
réclame pour le meurtre de son père (S a8 : 16-19) (3). 

L'art de Gottfried se montre dans diverses altérations ou trans- 
positions. 

Chez Thomas, Tristan, dès les premiers mots, accuse Morgan 
du meurtre de Riwalin. Ceci est inhabile. Cette brutale entrée en 
matière a pour effet de mettre Morgan sur ses gardes, et par suite 
de compromettre le succès de la surprise au cas où Tristan aurait 
l'intention de tuer Morgan, ou d'indisposer le duc et pai* là de 

« 

(i) Le sens du mot slac (545i) est éclairé par la locution kampfea slac de 
Wolfram {Farzival Sai : 17). 

(9) La Saga ne compte même qu*un jour, mais sans doute par erreur 
(y. p. i3o et Bédier, p, 65, n. a). 

(3) L'attention a été appelée plus haut (p. 8a s.) sur la légitimité de Tallé- 
gation de Morgan au sujet de la naissance de Tristan. 



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QoO^Qi 



IX. TRISTAN VBNGB SON pArb. 5463-5870 l35 

rendre plus difficile la négociation si Tristan a des intentions 
conciliantes. 

n est peu naturel que Morgan ne conteste pas tout d'abord, 
chez Thomas, la légitimité de la naissance de Tristan. C'est là le 
point qui domine la discussion. Gottfried s'en est rendu compte. 
11 laisse de côté ce qu'on peut appeler la vaine disputé des adver- 
saires et met dans la bouche de Tristan des arguments qui détrui- 
sent l'allégation de Morgan. 

Cette déviation de Gottfried a un second avantage. Elle donne 
à la scène une progression d'intérêt, dont Fexposition de Thomas 
est dénuée. 

On constate enfin dans le poème allemand le désir de rappro- 
cher les faits fictifs de la réalité présente. La déchéance du fief qui 
atteint le bâtard, l'incapacité du fils illégitime à combattre l'homme 
noble sont des traits empruntés à la coutume. 

Après l'altercation, Tristan, dans les trois textes, abat Morgan 
d'un coup d'épée. GottMed seul ajoute une réflexion proverbiale : 
« les fautes restent et ne se .corrompent pas ». Il est vraisemblable 
que ce proverbe, répandu en Allemagne (i), est une addition de 
Gottfried. 

5463-5870. Voici comment Gottfried conte la lutte qui, après 
la mort de Morgan, s'engagea entre Tristan et les barons du défunt. 

Tristan et les siens, assaillis par Tescorte de Morgan, se retirent 
en combattant. Mais le bruit de la mort du duc se répandant au 
loin, de nouveaux chevaliers se présentent pour venger leur 
maître. Tristan parvient cependant à rejoindre sa réserve (2) et 
passe la nuit sur une hauteur. Le lendemain, d'autres chevaliers 
bretons viennent à la rescousse, et la troupe de Tristan, aflaiblie 
par ses pertes, est réduite à chercher un refuge dans un lieu 
entouré d'eau (wazzerveste), où elle est assiégée par l'ennemi. A 
ce moment critique, parait un renfort amené par Ruai. Les Bretons, 
attaqués de face et sur leurs deiTières, sont battus (5463-6isi). 



(i) V. Hertz, op. c, p. 617. 

(2) Les vers 55oi ss. ne peuvent être interprétés que de cette façon. C'est 
donc à tort que Heinzel reproche à Gottfried d'avoir oublié les 60 cheva- 
liers environ formant Tarrière-garde et la réserve de Tristan (pp. c, p. a8i). 



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l36 COBfPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £ 

La Saga (i) a manifestement écourté le récit de Thomas. Deux 
témoignages en font foi. Gottfried, lorsqu'il conte que la nouvelle 
de la mort de Moi^an se répand dans le pays, accueille un Tcrs 
français (5488)» qui était dans le poème original (n) et dont la 
Saga n'offre pas de trace, ayant éliminé la donnée tout entière. 
Robert, ensuite, a été amené à une obscurité, à une contradiction 
même, par une coupure. Selon lui, Tristan, avant d'avoir reçu le 
renfort de Ruai, inflige aux Bretons une défaite complète (129 : S-^), 
Malgré cet avantage et malgré le secpurs d*Ermenie, Tristan se 
trouve cependant dans une situation périlleuse, ne sachant où 
chercher un refuge (29 : 11 ss.). 

Malheureusement l'état du texte de la Saga, suffisant pour 
démontrer que le poème de Thomas a été mutilé par elle, est 
impropre à la reconstruction de l'original et par conséquent à la 
délimitation des additions de Grottfried.il est certain que le passage 
(5479-93) (3), du poète allemand est inspiré par l'original ; la 
formule française (5488) ne laisse, comme cela a été dit, aucun 
doute à cet égard. Il est vraisemblable, pour les raisons données 
plus haut (4), que l'idée stratégique d'un fractionnement des 
troupes de Tristan et de la constitution d'une réserve est propre 
à Gottlried, On est également autorisé à croire, par le ton 
personnel, que les vers 554i-5o, où le poète allemand anime son 
récit à l'aide d'un colloque avec le lecteur sont aussi une addition. 
C'est tout ce que l'on peut attribuer avec quelque certitude à 
Gottfried. 11 est en effet probable que le siège soutenu par Tristan 
dans la wazzerçeste se trouvait chez Thomas : le tour embarrassé 
de la Saga (29 : i2-i5), qui décèle une infidélité de traduction et 
le cri de guerre français des chevaliers d'Ermenie chez Gottfried 
(558o s, 5602) autorisent cette hypothèse. 

Dans la Saga, et certainement dans le poème de Thomas, 
Tristan et les siens s'occupent après la victoire de recueillir le 
butin, chevaux et armes (ag : 19 s.). Gottfried a témoigné de 

(i) On ne peut songer à faire appel à Sir Tristrem qui a lamentablement 
mutilé son modèle, 
(a) V. Bédier, p. 67. 

(3) La belle image : la mort de Morgan prit son essor comme si elle avait 
des ailes (548i-3) peut être née d'un vers de Thomas analogue au v. a3o6 du 
poème français. V. aussi Wace : Brut 4<î63-5. 

(4) V. p. i3o s. 



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IX. TRISTAN VENGE SON pèltE. 5463-5870 iS^ 

délicatesse en supprimant ce trait. On doit aussi lui faire honneur 
d'un sentiment généreux si, comme il est possible, mais non 
assuré, il est seul à dire que les chevaliers d'Ërmenie remplissent 
un devoir d'humanité en ensevelissant leurs morts et en empor- 
tant leurs blessés (56i6-ai). 

L'idée des vers 56si2-37, oùGottfried exalte le succès de Tristan, 
était probablement chez Thomas (S 29 : ai s.). Il est très admis- 
sible que le poète allemand ait donné à la pensée de l'original un 
tour plus conforme à son idéal d'art (i). 

Rentré triomphant en Ermenie, Tristan est, dit Gottfried, 
sollicité par deux devoirs contraires, La Gornouailles et l'Ermenie 
le réclament à la fois. Là l'attendent son oncle et les honneurs 
d'un grand royaume, ici le retiennent les liens du sol et Taflection 
qu'il porte à Ruai. Avec un sens qu'admire Gottfried, Tristan 
résout la question en se partageant : il laisse ses biens, qui sont 
une partie de l'homme, à Ruai ; il donne son corps, qui en forme 
l'autre partie, à Marc (5638-7 16). 

La Saga ne contient rien absolument de ce développement. 
Mais, que Robert ait pratiqué ici une coupure, cela semble 
ressortir d'une répétition (Tristram car hinn vaskasti 29 : 21 et 
29 : aS), qui indique un remaniement du texte. D'autre part, des 
raisons produites par M. Bédier (2) fortifient cette opinion. 

Nous avons donc le devoir de reconnaître à Thomas l'idée d'un 
conflit moral. Mais faut-il se borner à cette constatation, et ne 
peut-on, avec quelque hardiesse, essayer de faire le départ de ce 
que Gottfried a dû ajouter à son original ? Il paraît permis de 
soupçonner que le poète allemand est l'auteur de la forme, sinon 
de ridée, des vers 565 1-84 où il se fait interroger pai* l'auditeur, 
lui expose les deux faces de la question, et enfin lui suggère une 
solution insuffisante (3), pour avoir le malicieux plaisir de le 
redresser. Ce procédé a été employé avant Gottfried par Hart- 

(i) V. Topposition de hérre et de man (56a5), le développement parallèle de 
verrihten et heslihten (56a7 ss., à rapprocher de 2405 s.), le retour de guoi et 
muoi (6639 s. et 5637 s.). 

(2) V. Bédier, p. 68, n. i. 

(3) Telle est, semble-t-il, la façon dont on doive interpréter les vers 
56:4-84. 



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QoO^Qi 



l38 COMPARAISON DB GOTTFRIED AVEC S ET E 

mann (i). II existe aussi des raisons de croire que le dédoublement 
de l'homme en corps et en biens, pensée recherchée et subtile, a 
été imaginé par le poète allemand (5685-7 16) : Gottiried en effet 
se met ici en scène, et il fait allusion aux deux pères de Tristan, 
donnée que Thomas ne parait pas avoir connue (2). 

Résolu à aller se fixer en Comouailles, Tristan convoque ses 
barons. Il donne une grande fête et, à cette occasion, adoube les fils 
de Ruai et douze autres chevaliers, parmi lesquels Kurvenal 
(5717-56). La Saga, qui mentionne rassemblée des barons, reste 
muette au sujet de Tadoubement. Mais comme Sir Tristrem parle 
de cette cérémonie (auparavant, il est vrai, v. 8o3), il est à peu près 
certain que Thomas l'a contée. 

Les adieux de Tristan à ses nobles se trouvent dans les trois 
versions. Mais la Saga est plus concise que Gottfried. On n'y voit 
pas : ï^ les remerciements adressés par Tristan à ses hommes 
(5759-80) ; ao le discours direct où les vassaux de Tristan déplorent 
le départ de leur maître (58îio-36) ; 3° la douleur de Ruai et de 
Florete (5841-70). 

Avons-nous affaire à des additions de Gottfried ou à des 
suppressions de la Saga ? i^* peut être attribué au poète allemand. 
Robert, si entiché de bienséance, aurait gardé quelque trace des 
propos courtois de Tristan s'ils avaient existé dans sa source et 
n'aurait pas fait débuter l'orateur par un : « Je suis votre maître 
légitime » qui est fort dur au regard du texte allemand ; a» paraît 
avoir* été résumé parla Saga en discours indirect; 3® semble, à 
cause de la délicatesse des pensées et du ton personnel (586 1), 
appartenir à Gottfried. D'ailleurs le poète allemand, en s'accu- 
sant de s'attarder à ces idées (5871), montre qu'il en est très pro- 
bablement l'inventeur. 

(i) Erec 7492 ss. 
(a) V. p. lai. 



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QoO^Qi 



X 



MORHOLT 
(5871-7334) 



5871-6051, Il a été reconnu par M. Lot (i) que rbistoire de 
Gormond, contée par Gottfried, remontait par Thomas à Wace. 
M. Bédier (a) a ensuite fait voir, en se servant de la Saga, que le 
poème de Thomas connaissait le tribut annuel imposé à Marc par 
le ^i Gormond (3). Gottfried a donc emprunté à Thomas la 
matière des vers 5872-6010. 

Les seules différences que Ton puisse saisir entre Gottfried et 
Thomas, ou la Saga, portent sur des points secondaires. D*après 
la Saga, les sujets de Marc ont donné d'abord au roi des Romains 
3oo pund penninga (4), puis ils fournissent à Flrlande un tribut 
quinquennal : la première année du cuivre jaune et du cuivre 
rouge, la seconde de Targent, la troisième de For, la quatrième un 
hommage (le roi d'Angleterre et ses barons se rendent en Irlande 
pour y entendre proclamer les lois, prononcer des jugements et 
exercer les châtiments), la cinquième, enfin, soixante enfants 
choisis parmi les plus beaux du pays (3o : 8-i4). 

Gottfried a éliminé de son poème le payement de 3oo pund 
penninga fait au roi des Romains. Le détail lui aura-til semblé 

(i)Romania, 07, p. 4ï-43. 

(3) V. p. 76 s. La donnée du tribut parait aussi dans le Tristan en prose 
français (§§ 7 et i3) et dans la Morte Arthur (VIII, 4 s.)- 

(3) Sur le surnom Gemuotheit donné par Gottfried à Gormond cf. P. Lot : 
Romania, 97, p. 4it n* 6 et Bédier, p. 7a, n. a ; sur le nom de Gormond cf. 
P. Lot, op, cit., a7, p. 47 et 54. 

(4) A l'explication donnée par M. Bédier (p. 76, n. i) on peut ajouter que, 
chez Wace, l'Afrique, patrie de Gormond, est assujettie aux Romains. Dans 
le dénombrement des rois soumis à Rome, Wace cite Mustansar « qui AufrU 
que tint » (ii386). 



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l4o COMPARAISON DE GOTTFKIED AVEC S ET £ 

futile ? Le poème allemand oflre ensuite, au lieu de Thommage à 
rirlande, où Marc doit se rendre en personne, un hommage à 
Rome, où Marc envoie des bai'ons. Il n'est pas vraisemblable que 
Thomas ait commis la bévue d'imaginer entre Marc et la cour 
d'Irlande des relations personnelles que dément la suite du récit, 
où l'on voit que Marc et sa cour ignorent l'existence d'Isolde. C'est 
donc Robert et non Gottfried qui a été ici infidèle à son texte (i). 
Enfin on note chez le poète allemand une interversion dans l'ordre 
des tributs : la redevance humaine est fournie la quatrième année 
et la députation anglaise est envoyée à Rome la cinquième. Est-ce 
Gottfried qui reproduit la version originale ? Rien n'autorise à le 
penser. M. Bédier a finement remarqué que Thomas, qui a imaginé 
le roulement de tributs. Ta disposé de telle sorte que la livraison 
de jeunes garçons coïncide avec le retour de Tristan en Gomouail- 
les (2). Pendant les quatre premières années de son séjour près de 
Marc, Tristan, en effet, a été le témoin de l'acquittement des 
quatre autres redevances. C'est donc à dessein que le poète la- 
çais a mis en dernier lieu le tribut humain dans sa combinaison 
quinquennale. On constate bien (est-ce hasard ou préméditation ?) 
que l'ordre de Gottfried n'altère en rien cette condition de la 
donnée. Il suffit d'admettre que, chez lui, l'ambassade a eu lieu la 
première année du séjour de Tristan en Cornouailles pour que, 
logiquement, la cinquième année amène le retour de la livraison 
d'enfants. Mais il est de toute évidence que la disposition de 
Thomas est celle qui impose le moins d'efforts de réflexion et, pour 
cela, a dû se présenter tout d'abord à l'esprit du poète français. 11 
est d'autre part plus naturel que, dans le cours du récit, le tribut 

(i) On s'explique très bien que Robert, ou un copiste, ait distraitement 
écrit Irlande pour Rome. 11 est moins aisé de comprendre pourquoi, dans 
la Saga^Msirc accompagne l'ambassade qui doit se rendre à Pétranger. — 
Remarquons que lois unde lantrecht {G 5999) parait calqué sur les langues 
et les lois de Wace (laSi et a349)* 

(a) Bédier, p. 77, n. i. 11 n'est pas certain cependant que Thomas ait ea 
comme point de départ la donnée fournie par Eilhart. Rien ne prouve que les 
contes antérieurs de Tristan n'aient pas connu la légende du tribut annuel, 
que répètent le Tristan en prose et la Morte Arthur, il est curieux d'ailleurs 
qu'Kilhart flotte entre deux versions: après avoir dit que Marc n'a jamais été 
astreint au tribut (366-376), il revient à une autre conception et déclare que 
le tribut a été négligé pendant quinze ans (4o3-4o9), ce qui est une preuve 
que Marc était soumis à la redevance avant cette époque. 



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X. MORHOLT. 585I-605I 141 

; 
humain soit mentionné en dernier lieu, immédiatement avant 

Finterveûtion de Tristan qu'il provoque (i). La raison qui a déter- 
miné Gottfried à son altération reste énigmatique. 

Il ne ressort pas du texte de la Saga que Thomas ait déclaré, 
comme Ta fait Gottfried (6oia-i6), que Tristan était informé de 
l^obligation du tribut. Sir Tristrem affirme même le contraire 
{gSi s.). Les observations qui précèdent et les exigences de la 
vraisemblance nous contraignent cependant à admettre que 
Thomas supposait Tristan au courant de la coutume. C'est par 
scrupule de clarté que Gottfried a expressément fourni l'indication. 

Selon le poète allemand, Tristan ne débarque pas à Tintagel, 
mais dans un port éloigné. C'est en se rendant par terre à la rési- 
dence de Marc qu'il apprend que Morholt est venu lever le tribut 
de jeunes garçons (6017 21). Parvenu à Tintagel, où les nobles du 
pays sont réunis pour le douloureux sacrifice, il n'entend que 
plaintes et gémissements (ôoas-^). Son arrivée est mandée à 
Marc, qui, de même que ses barons, réunis pour. le tirage au soi*t 
des victimes, éprouve de cette nouvelle quelque réconfort (6028- 
41). Tristan enfin pénètre dans le palais, où les nobles, à genoux, 
le visage baigné de larmes, sont en prières, chacun d'eux sup- 
pliant Dieu de lui épargner la cruelle épreuve (6o4a-5i). 

La Saga ne permet pas de supposer un tableau- aussi achevé 
dans le poème français. Robert conte que Tristan, au sortir de son 
vaisseau, monta à cheval et se rendit au château où se trouvait 
Marc avec les nobles qu'il avait convoqués. Sir Tristrem présente 
les choses de façon à peu près identique. Cette exposition exclut 
la savante gradation d'eflets obtenue par Gottfried et démontre en 
même temps l'originalité du poète allemand (a). Gottfried a aussi 

(i) Telle est aussi la disposition de Sir Tristrem. — A propos du Iribut 
liumain, Gottfried spécilie qu'il consiste en jeunes garçons et non en jeunes • 
filles (5967). Comme Eilhart prétend que Morholt exige aussi des jeunes ûUes, 
c|u*il destine à Tinfamie (43i-443), il est certain que nous sommes ici en 
présence d'une correction voulue. Il s'agit de savoir si c'est Thomas ou 
Gottfried qui en est l'auteur. M. Bédier se prononce pour la première hypo- 
thèse. Rien cependant n'empêche de croire que Gottfried, qui connaissait 
très bien le poème d^Eilhart, et dont la délicatesse se manifeste si souvent, 
ait élevé ici une protestation contre la brutalité de son compatriote. Cf. 
Lichtenstein : Eilhart, p. cxcvui. 

(a) On constatera aussi que la question posée plus tard par Tristan au 
sujet de la cause de la douleur que témoignent les gens de Marc {S 3i : 11) 



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l4â COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S BT £ 

fait acte d'indépendance en deux endroits du passage : i® Le 
spectacle douloureux des nobles n'est pas décrit par lui, comme 
par la Saga, avant l'arrivée de Tristan et presque en hors d'œu- 
vre, mais seulement lorsque celui-là se présente qui sera indigné 
de la cause de cette émotion et entreprendra de l'apaiser ; :i® Le 
poète allemand, suivant une habitude constatée déjà (i), a résumé 
en quelques traits énergiques les longues explosions de doulear 
du larmoyant Thomas, qui, à trois reprises, signale le chagrin 
des sujets de Marc (a). Il a aussi laissé de côté les injures adres- 
sées par les femmes à leurs maris (S 3o : 36-3i : 5), estimant très 
probablement qu'une telle attitude était incompatible avec les 
mœurs courtoises. 

6o5a-6a54. Tristan entre dans la salle royale où se tiennent 
Marc et ses barons (de plus, selon Gottfried, qui diflPèrede Thomas, 
Morholt)(3). Le poète français met dans la bouche des gens de 
Marc une explication de leur tristesse qui eût été inutile dans le 
poème allemand, où Tristan est déjà renseigné, et que Gottfried 
a pris soin d'écarter. 

Tristan s'oQre à combattre Morholt. Il le fait en un seul dis- 
cours dans la Saga. Chez Gottfried, ce discours est coupé par une 
interiniption des auditeurs. Mais les idées exprimées par la Saga et 
par Gottfried, à l'exception de quelques divergences qui vont 
être examinées, ont un fond identique (G 6067-196) (4). 

implique son ignorance des événements avant son entrée dans la salle. Il 
est cependant loisible de croire que Gottfried a imité Thomas, mutilé ici 
par la Saga, en représentant Tristan accueilli par la cour de Marc avec la 
joie que permettait la tristesse des circonstances. La pensée, qui se présente 
deux fois chez Gottfried (6o3i-3 et 6o56-6!i), a pu être fournie par Thomas au 
moment de rentrée de Tristan dans la salle royale (S 3i :8). Il est enfin 
certain que le poète allemand a traduit dans les vers 6o4a-5i un passage de 
Thomas donné plus loin par la Saga (3i :i4-i9)« 

(1) V. p. 83, 84, 88, 93 s. 

(2) 5 3o : 30-37. 3i : 7-10, 3i : 16-19. 

(3) Gottfried fait assister Morholt à cette entrevue pour la même raison 
qui l'a induit tout à Theure à rendre Tristan témoin de la douleur des gens 
de Marc. On trouvera la preuve de ce dessein du poète allemand dans les 
vers 6aa5-9, où Morholt manifeste les sentiments d'un spectateur intéressé. 
En S comme en E, Tlrlandais n'est pas présent à rassemblée (cf. B looa b. : 
« Tristan lut-mcme alla porter la réponse à Morholt »). 

(4) On doit remarquer cependant que le discours de Tristan, dans le poème 
allemand, est échauffé d'une passion qui fait défaut au Tristan firançais. 



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X. MORHOLT. 6o5a-6a54 i43 

La différence qui frappe les yeux tout d^abord est une transpo- 
sition de Gottfried. L'ordre des idées dans la Saga, et pi*esque 
certainement chez Thomas, est le suivant : lo Tristan s'étonne qu'il 
ne se trouve pas d'adversaire à opposer à Morholt (3i : 22-26) ; 
20 il reproche aux barons de Marc leur poltronnerie (3i : 26-3 1) ; 
3*» il conseille de faire choix d'un champion (3i : 3i-36) ; 4° il offre 
de se mesurer avec Morholt (3i : 36-32-6). Gottfried a placé le 
motif 2'' avant le motif i<*. La logique imposait ce changement. 
Après 30, Gottfried interrompt la harangue de Tristan par une 
exclamation des gens de Marc,qui proclament Finvincible force de 
Morholt. Thomas a dû fournir cette interruption : la proposition 
que fait Tristan de combattre Morholt ne s'explique en effet que 
par le refus des barons présents d'affronter llrlandais (i). 

La fin du discours de Tristan offre deux idées étrangères à la 
Saga : i^ Tristan envisage le cas où il aurait le dessous dans le 
combat prévu et montre que la situation de la Comouailles n'en 
peut empirer (6166-73) ; 2® mais il espère que Dieu, son bon droit 
et son courage, lui seront trois auxiliaires qui le conduiront au 
triomphe (6i87-96).Un lambeau de phrase de la Saga offre quelque 
analogie avec ces données : «mais si celui ci (Morholt) est fort, 
Dieu aussi est d'un puissant secours » (32 : i s.). Croira-t-on que 
Robert a écourté Thomas et que Gottfried n'a fait que reproduire 
l'original français ? Le contexte de la Saga est peu favorable à 
cette supposition. On n'y voit nulle part que Tristan, ou tout autre, 
se préoccupe des conséquences du combat au cas où il tournerait 
mal pour Tristan, et Robert, qui dit ici tant de choses moins 
utiles, aurait vraisemblablement accueilli cette idée s'il l'avait 
trouvée dans son texte. D'un autre côté, Eilhart offre un passage 
significatif. Dans le dialogue où Marc entreprend de dissuader 
son neveu de son projet, il est dit que le pays pourrait subir 
grande honte de l'issue du combat (2). Comme l'attitude de Marc 
est identique chez Eilhart et chez Gottfried, alors qu'elle diffère 
chez Thomas, on peut admettre que Gottfried a été influencé par 
son compatriote. Quant à la donnée des trois auxiliaires sur qui 
compte Tristan^ elle est la conséquence ou la préparation d'une 
conception qui sera examinée plus loin : l'égalisation des forces 

(i) V. Bédier, p. 80, n. i . 

(a) Eilhart 654 ss. et 656-8 (var. de D). 



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l44 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVEC .S ET Ë 

des deux adversaires, dont l'un, Morholt, vaut quatre hommes, et 
dont Tautre, Tristan, est aidé de trois assistants. 

Il faut, en dernier lieu, constater que la harangue de Tristan 
a chez Gottfried une couleur religieuse qui n'apparaît pas dans la 
Saga (i), et qui très probablement faisait aussi défaut dans le 
poème français. Autrement, Robert, qui s'est permis des additions 
et des modifications pour accentuer le rôle de la religion dans sa 
traduction (a), en aurait gardé plus qu'une faible trace (3). 

Le discours de Tristan terminé, la Saga fait exprimer à Marc 
sa joie d'avoir trouvé en Tristan un champion et la promesse qu'il 
laissera à son neveu son royaume en héritage. 

Rien de tel dans le poème allemand. Ici les barons de Marc 
témoignent à Tristan leur reconnaissance. Ils expliquent que nul 
d'entre eux n'a jamais osé affronter le terrible Irlandais. Tristan 
cependant manifeste sa confiance dans Tissue de la lutte et demande 
aux barons s'ils l'acceptent définitivement comme leur représen- 
tant. Alors intervient Marc, qui s'efforce de dissuader Tristan de 
sou audacieuse entreprise (6196-354). Reportons-nous à Ëilhart. 
La situation est à peu près identique (4). Tristan se présente 
à l'assemblée des grands (5). Il leur entend affirmer qu'aucun 
d'eux n'est disposé à l'ordalie (6). Il espère avec Vaide de Dieu (7) 
abattre Vorgueil (8) du géant, puis demande aux vassaux de Mare 
d'obtenir du roi l'autorisation au duel (9). Marc résiste long* 
temps avant de donner son assentiment (556-708). Ainsi Gottfried 
se rencontre de façon surprenante avec Eilhart (10), après avoir 

(i)Cf. G 6099 ss., 6106, 6109, 6110, 6116, 6ia5. 6ia6, 6i;io ss. — Le passage 
6124*3^ <^sl signilicatif à cet égard. 

(2) V. p. 35 s. 

(3) S 3o : 35. 

(4) V. Kôlbing : Tristrams Saga^ p. xlix. 

(5) Deux vers antérieurs d'Ëilhart(489 s.) semblent avoir trouvé un écho 
dans les vers 6198 s. de Gotlfried. 

(6) Les vers 996-9 de E offrent cependant la même idée . Est-ce une addi- 
tion du poète anglais? 

(7) Cf. G 6241. 

(8) Cf. G 6220 ss. 

(9) loi Trislan dévoile son origine, trait qui ne peut cadrer avec Texposi- 
tion de Thomas-Gottfried. 

(10) Cf. aussi Eilh. 692 ss. et G 6098 ss,, puis une, à vrai dire, peu significa- 
tive similitude verbale : 

daz lie des nicht wolde làzin sin ; daz er ez durch in wolde làn ; 

Eilh. 671 . G 6254. 



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X. MORHOLT. 6255-6496 r/JS 

délibérément abandonné Thomas. Il y a donc lieu de soupçonner 
une influence d*Eilhart. Ce soupçon devient une certitude si Ton 
remarque une étmngelé du récit de Goltfried. Chez lui, Marc 
écoute, impassible, le discours de Tristan, son ofl're généreuse, 
Tacceplation des vassaux ; puis, lorsque tout est terminé, il essaie 
d'agir sur Tristan. Cette attitude effacée du roi est assurément 
une faute de vérité. Voici probablement comment Goltfried a été 
induit à la commettre. Son âme généreuse n'a pu supporter 
Tégoïste conduite que Thomas attribue à Marc. Dès lors, il lui 
fallait donner la préférence à la version d'Eilhart, où Marc 
manifeste des sentiments désintéressés. Mais, comme Eilhart 
éloigne Marc de la délibération, et que Goltfried, s'en tenant à la 
version de Thomas, l'y fait assister, il était fatal que le rôle de 
Marc fût, dans le poème allemand, entaché d'invraisemblance par 
suite de la passivité du roi. 

6255-6496. Thomas, après le discours on Marc remercie son 
neveu et lai promet l'héritage de sa couronne, conte quelques 
détails qui manquent dans le poème allemand : i'' Tristan baise le 
roi et les nobles ; 2^ il dépose son gant en témoignage et garantie 
qu'il accepte le combat ; 3° les barons lui aflirment leur gratitude 
et leur obéissance ; 4^ on envoie chercher Morholt. 

L'explication de ces omissions est aisée à trouver, i"" et S"* sont 
des traits d'importance fort secondaire, et que Goltfried a aban* 
donnés pour alléger sa narration (i) ; 2« se retrouve plus loin avec 
quelque différence : ce n'est pas à Marc, mais à Morholt, que 
Tristan remet son gant {G 6458 s.), conception plus juste, le roi 
de Cornouailles n'étant pas arbitre, mais partie (2) ; 4** devait néces- 
sairement tomber, puisque, dans le Tristan allemand, Morholt 
assiste à la délibération. 

La scène du débat entre Tristan et Morholt est plus brève dans 
la Saga que chez Gottfried et n'y revêt pas le même aspect. 

(i) On pourrait être tenté de croire que Gottfried n*a pas voulu multiplier 
les témoignages de reconnaissance des barons de Marc par crainte que leur 
conduite ultérieure envers Tristan ne paraisse trop odieuse. 

(2) En £ Morholt donne à Tristan un anneau (loii). L*anneau est une 
invenlion du poète anglais.Dans la Saga^ Morholt, provoquant les nobles de 
Marc, offre son gant (5 33 : a3 s., cf. p. i47). 

Univ. de Ulle, Tr, et Mém, Dr.'Leltres* Fasc. 5. 10. 



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l46 COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £ 

Voici SCS diverses phases (i). 

10 Dans Tune et l'autre œuvre, Tristan conteste vis-à-vis de 
Morholt la légitimité du tribut. La Saga met en relief Tiniquité de 
la redevance, que la violence a imposée et que la force abolira 
(32 : ao-33 :.io). On reconnaît dans ce passage le goût de Thomas 
pour la discussion abondante, abstraite et subtile d'un fait d'ordre 
moral (2). Gottfried a légèrement déplacé, afin d'être en face 
d'idées plus concrètes et d'oppositions plus vigoureuses, le ter- 
rain d'argumentation de Tristan. Le neveu de Marc fait, chez lui, 
un exposé surtout historique de la question. Après avoir dit, avec 
plus d'énei^e poétique que Thomas, que les pays tributaires se 
sont soumis à la honte de la redevance à cause de leur faiblesse, 
il montre l'Angleterre et la Cornouailles devenues puissantes et 
prêtes à la bataille pour se soustraire au tribut, et même i*epren- 
dre les biens qui leur ont été indûment ravis. Cette seconde partie 
du discours prêté à Tristan par Gottfried est animée d'un beau 
souffle, vivifiée par des images vigoureuses, frappante d'effet par 
l'évocation des tristesses passées et l'espoir de la revanche future. 

20 L'exposition de la Saga ne renferme que deux discours : 
celui de Tristan, dont il Vient d'être question, et la réplique de 
Morholt, qui sera envisagée plus loin. Entre. les deux discours 
Gottfried a inséré quelques questions et réparties, où apparais- 
sent deux motifs nouveaux. 10 Morholt demande à Marc et à ses 
barons si Tristan est autorisé à parler ainsi qu'il vient de faire. 
On lui répond que Tristan exprime Topinion de l'assemblée (6337* 
56). 20 Morholt, ensuite, accuse Marc et ses nobles de violer leur 
serment en refusant le tribut, ce que Tristan réfute par cette 
raison : la Cornouailles et l'Angleterre ont le choix entre le tribut 
ou la bataille ; elles restent dans le droit en se prononçant pour 
la bataille, qui sera, au gré de Morholt, un combat d'armées ou 
un duel (6357-92), 

De ces motifs, le premier n'était pas chez Thomas, où Morholt, 
par la suite, considère Tristan comme un conseiller et non comme 
le porte-parole de l'assemblée {S 33 : i4). Il a cependant son 
utilité. L'intervention inattendue de Tristan et le silence du roi 

(i) Gottfried ouvre la discussion par un petit colloque, sorte d'exorde, 
entre Tristan et Morholt (63Ô6-61). 

(a) V. surtout les sentences 3a : 117-33 : 3. 



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it. MORHOLT. 6a55-6496 i47 

doivent surprendre Morhoit, et exigent une demande d/explieation. 
Le second est dans le poème français, mais il se trouve plus 
haut, encadré dans le discours de Tristan. Il était d'un art plus 
habile de le faire paraître ici et de le transformer en une réfuta- 
tion de Taccusation de parjure proférée par Morholt. Il est aussi 
plus conforme à une progression logique des choses que Tristan 
termine sa harangue en offrant à Morholt soit la bataiUe rangée, 
soit le duel (638i-9s). 

3* Avant la réplique de Morholt au discours de Tristan, 
Thomas a esquissé le portrait du géant irlandais, au large visage, 
à la haute stature, à la voix retentissante (33 : la s.). Gomme on 
rencontre plus loin, précédant la réponse de Tristan et faisant 
pendant au portrait de Morholt, une sommaire description de 
Tristan (33 : 24 s.), il faut admettre que Ton est en présence d'une 
disposition voulue par Thomas et que le fruste Robert n'en est 
pas Fauteur. Gottfried donne plus loin, à l'endroit requis, c'est-à- 
dire avant le combat, le portrait des deux adversaii*es (65o5-!24 et 
6538 ss.). Il devait donc l'omettre ici. 

Le discours de Morholt épuise chez Thomas la situation. Le 
géant déclare n'avoir pas d'armée pour combattre en bataille 
rangée, mais oflre le duel. Gottfried a rendu l'exposition plus vive 
en la morcelant. Morholt, d abord, annonce qu'il est venu sans 
armée. Tristan lui répond qu'il a le temps d'aller en chei*cher une 
en Irlande. A ce moment seulement, Morholt propose le combat 
singulier (6393-453). Non content de cette modiQcation, Gottfried a 
altéré le fond de l'action en donnant aux discours des adversaires 
le caractère d'une provocation directe. Tristan exprime l'espoir 
qu'il a du succès de la lutte, Morholt, de son côté, taxe de jactance 
l'assurance de Tristan. Ceci est certainement une addition du 
poète allemand et procède d'une vue personnelle des choses. Dans 
le poème français la discussion est d'ordre général et, finalement, 
Morholt jette son gant aux barons de Marc, sans savoir qui le 
ramassera. Chez Gottfr:ed, et l'on voit aisément combien l'intérêt 
gagne à ce changement, c'est entre Morholt et Tristan que se 
concentre la lutte de paroles, antécédente à la lutte des armes. Le 
débat, ainsi circonscrit, devient individuel. Le poète dirige l'atten- 
tion sur les adversaires futurs et met en valeur le rôle de Tristan. 

L'acceptation du combat par Tristan a été calquée par Gottfried 



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l48 COMPARAISON DE CtQTTFRIEI) AVEC S ET E 

(6454-76) sur le poème français. En revanche, les angoisses des 
gens de Col*nouailles et la quiétude de Morholt au sujet de Tissue 
du combat (6477*96) ne se trouvent pas en cet endroit dans la 
Saga, Cest plus loin, immédiatement avant la lutte de leur cham- 
pion, par conséquent en un lieu mieux choisi, que les barons de 
Marc, selon Thomas, sont saisis de crainte et implorent le secours 
de Dieu (S 34 : 19 22). De l'identité des deux ])assages il ressort 
que Gottfried a mis en œuvre la pensée de Thomas dans les vers 
6477-82. Il ny a donc à signaler quune transposition (i). Pour ce 
qui est de l'assurance attribuée à Morholt, si Ton pense que les 
rimes fierer contenanze : schanze (6498 s.), formées de mots fran- 
çais, sont tirées directement de Toriginal, on sera contraint d'ad- 
mettre que la confiance hautaine de Morholt, décrite par Gottfried, 
était exprimée chez Thomas. Il est vraisemblable, en eifet, que le 
poète allemand a reproduit un passage que nous trouvons plus 
loin dans la Saga, ou au moins qu'il s'en est inspiré. La Saga offre 
trois portraits de Morholt : l'un, au moment de la discussion 
(33 : ii-i3), le second, lors de l'armement du géant (34 : 4*8), le 
troisième, enfin, immédiatement avant le combat (34 : 24-29). 
Gottfried n'a pas utilisé le premier; il a donné le second à 
l'endroit concordant du poème (2); le troisième (que Thomas a 
alourdi d'une fastidieuse répétition sur la parenté et la mission de 
Morholt) a été placé par le poète allemand à un point antérieur de 
l'action , c'est-à-dire dans le passage qui nous occupe. 

Cette supposition d'un emprunt et d'une transposition est 
fondée sur l'analogie de la pensée exprimée par la Saga : 
« Morholt est fort, puissant, orgueilleux et haut de taille ; il ne 
redoute nul chevalier au monde. » (34 : 24-26) (3) avec les vers 
6492-6 de Gottfried. Elle gagne en vraisemblance du fait que ce 
passage suit presque immédiatement, dans la Saga, l'allusion aux 
craintes des Comouaillais, allusion dont nous avons également 
constaté la transposition chez Gottfried. Deux lignes seulement 
séparent,dans la Saga^Xes passages réunis et déplacés par le poète 

(i) On doit remarquer cependant que Gottfried, arrivé au passage corres- 
pondant à 5 34 : 19-22 a edleuré à nouveau ce thème et dit brièvement les 
vœux des gens de Marc pour le saccès de leur défenseur (6791-4). 

(2) V, V. 65o6-aî et p. i5o. 

(3) Il est très probable que la Saga a résume le texte français. 



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X. MORHOLT. 6497-6625 149 

allemand. Comme la Saga porte manifestement des traces d'alté- 
ration (i), il est possible que, déjà chez Thomas, les passages se 
suivaient. Il est donc fort incertain qu'on doive faire honneur à 
Gottfned de Teffet artistique résultant de l'opposition des transes 
épiH>uvées par les gens de Marc et de l'assurance de Morholt. La 
seule chose qui lui appartienne certainement, c'est la transposi- 
tion. Cette altération, avouons-le, n'ajoute aucun prix à son poème. 
Il reste à faire une dernière réflexion sur l'incident du défi. 
Thomas laisse bien dire à Tristan que le paiement du tribut ne se 
justifie par aucune raison d'équité et qu'on peut l'abolir par 
la force, attendu qu'il a été imposé par la force. Ce raisonnement 
du raisonneur Thomas a été repris par Gottfried. Mais le poète 
allemand est allé plus loin. Il a conçu le duel de Morholt et de 
Tristan comme une oinlalie. Le caractère de ce combat étant le 
triomphe du droit sur l'iniquité (a), Tristan ne se lasse pas de 
proclamer la justice de sa cause et d'en appeler à la protection 
de Dieu (6363*7, 6429-33, 6454-7, 6764). Cette idée, qui est aussi mise 
dans la bouche de Morholt (645o-4), ainsi que la solennelle formule 
de défi dont se sert Tristan (6460-76), et qui n'est pas dans la Saga, 
procède d'une tendance à la modernisation du sujet. 

6497-6625. Les préparatifs du combat sont présentés très briève- 
ment par la Saga. Suivons l'ordre de Gottfried. 

D'après le poème allemand, le duel est fixé au troisième jour 
qui suit le défi (6497-99). H est très possible que, comme le pense 
M. Bédier (3), ce trait ait été fourni par Thomas, quoique ni la 
Saga, ni Sir Tristrem n'en fassent pas mention. 

Le jour du combat, une foule de peuple se rend, dit Gottfried, 
sur le rivage de la mer pour suivre les péripéties de la lutte (65oo- 
4). Ce détail pouvait se trouver aussi dans l'original français (4). 

Contrairement à la Saga, qui décrit l'ai'mement de Morholt, 

(1) Incohérente est en effet l'exposition de Robert, qui conte que Tristan 
monte à cheval et court au devant de son ennemi (34 : aa s.), alors que, peu 
auparavant, il a déjà dit que Tristan se met en selle et prend congé du roi 
et des barons (34 : 16-19). 

(2) V. entre autres Conrad de Wûrzburg : Engelhard * 41M-37, 4^7-^7- 

(3) Bédier, p. 83, n i. — Eilhart connaît aussi ce délai (714 s.). 

(4) Peut être faut-il plutôt Tattribuer à rinfluence d'Eilhart (742-9). Cf. les 
rimes mer : her des deux poèmes allemands. 



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l5o COMPARAISON DE GOTTPRIED AVEC S UT E 

GoUfried s'abstient de dire quelles sont les armes de Tlrlandais. 
Ce silence est voulu et même constaté par le poète allemand, 
qui affirme qu'il ne parlera ni de Farmure ni de la force de 
Morholt. On aperçoit deux liaisons à la rései've de Goltfried. 11 a 
voulu éviter le péril auquel a succombé Thomas, qui est tombé 
dans la répétition en décrivant de façon à peu près identique 
l'armure de Morholt et celle de Tristan (i). La seconde raison, 
qui ressort de la brève caractéristique que donne Gottfried de la 
valeur guerrière de Morholt, est le désir du poète allemand de 
présenter l'adversaire de Tristan, non comme un géant aux formes 
épaisses, mais comme un chevalier moderne (a). Aussi ne pouvait- 
il lui attribuer ce grand cheval, ce lai^e et gros bouclier, cette 
épée énorme que lui accorde Thomas. Le poète français avait déjà 
humanisé cette sorte de monstre ancien qu'est « le Morholt ». 
Gottfried est allé plus loin dans cette voie, et, du géant, a fait un 
vrai chevalier, qui combat « suivant Tus chevaleresque » (65aa). 
Ici encore Gottfried a modernisé. 

Ayant esquivé la description de Tarmure de Morholt, Gottfned 
consacre quelques vers à dépeindre l'inquiétude de Marc au sujet 
du combat (65ï25-34). Il n'est pas possible que cette angoisse du 
bon roi, « plus soucieux qu'une femme au cœur défaillant », et qui 
« aurait volontiers continué à payer le tribut pour éviter le 
combat », se soit trouvée dans le texte français, où nous avons vu 
Marc si joyeux du défi porté par Tristan à Morholt (3). C'est à la 
sensibilité du poète allemand qu'il faut attribuer ces réflexions (4). 

Avec la narration de l'armement de Tristan, Gottfried revient 
au texte français, non sans le modifier cependant. 

Une première et toute secondaire altération est une transposi- 
tion du poète allemand, qui, au lieu d'énumérer comme Thomas 
les chausses de fer, les éperons d'or et le haubert (5), place le 

(i) il est à propos de rappeler que GoUfried a très élégamment échappé 
à la nécessité de conter comment est faite l'armure que Tristan porte lors 
de son adoubement. V. p. 124 s. 

(a) Robert ne se lasse pas de faire ressortir le caractère de géant attribué 
à Morholt (Cf. S 3o : 21 aS, 3i : a-5, 53 : ii-i3 ; 3} : 4-7, 34 : 24 s.). 

(3)V. p. 144. 

(4) Gottfried a montré combien cette idée lui importait, en disant plos 
loin que Marc avait « le cœur en larmes J» lorsqu'il attacha à Tristan ses 
éperons (6554). V. p. i5i. 

(5) Il est probable que le mot français était « broigne », rendu par le 
norrois hrynja (S 34 : 10). 



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X. MORHOLT. 6499-6625 l5l 

haubert après les chausses, afin de pouvoir appliquer à ces deux 
pièces de Farmure des qualificatifs communs. Une divergence plus 
importante est Tinterventionde Marc, qui, dans le poème allemand, 
boucle à Tristan, avec grand deuil, les éperons et lui attache les 
courroies de l'armure. Celte déviation, qui a pu être inspirée à 
Gottfried par Texemple d'Eilhart, chez qui Marc arme Tristan 
« de ses mains royales » par grande affection (jSS-S), a pour effet 
de mettre en relief le rôle du roi et de montrer son émotion (i). 

Il ne peut être reconnu avec certitude si Thomas mentionnait 
la cotte d'armes, dont la Saga ne parle pas et dont Gottfried loue 
l'élégance (6557-64). 

Par contre, il n'est pas douteux qu'on ne doive revendiquer 
pour le poète allemand les réflexions, faisant suite à ce passage, 
sur l'impossibilité de décrire convenablement le brillant aspect du 
jeune champion (6565-7a). L'accent personnel et la façon dont 
Gottfried a coutume d'user du procédé descriptif sont des preuves 
irréfutables. 

L'ingéniosité de Gottfried est probablement responsable de 
la substitution, à cette description esquivée, d'une fine remarque : 
ce n'est pas la cotte d'armes qui fait honneur à Tristan, mais c'est 
Tristan qui donne au vêtement, par sa belle mine, toute sa valeur 
(6565-84). De la même façon, c'est-à-dire en recourant à une obser- 
vation divergente, Gottfried a évité de décrire l'épée que Marc 
ceint à Tristan. Cette épée, dit le poète, qui fut le salut du héros 
dans ses combats, ne fut tenue ni trop haut ni trop bas, mais dans 
la direction du but à atteindre (658îi-9o). Gottfried n'a pas repro- 
duit l'idée de la Saga (qui est très vraisemblablement traduite de 
Thomas), on on lit que cette épée donnée à Tristan par Marc était 
un legs du père de ce dernier (34 : iîî-i4). La raison de l'omission 
de Gottfried est sans doute l'inutilité de ce trait. 

Au sujet du heaume on constate de nouveau une indication 
complémentaire de Gottfried par rapport à la Saga. Le cimier de 
Tristan, dit le poète allemand^ était formé d'une flèche, symbole de 
l'amour qui plus tard remplit la destinée du héros (6598-602). Ce 

(i) Par 1 1 saite, Marc, dans la Saga, ceint à Tristan Tépée. Gottfried a 
imité ce trait.De plus c'est,chez lui, Marc encore qui coiffe Tristan du heaume 
(66o3) et lui passe )*écu(66ai). Cf. aussi les vers 6604-8» qui donnent une nou- 
velle preuve de Finquiète sollicitude de Marc. 



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l5<» COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

n'est pas la première fois que Gottfried parle de ce heaume et de 
ce cimier. Lors de Tadoubemcnt de Ti*istan il a signalé le heaume 
surmonté d'un trait ardent, symbole des peines d'amour (494i-4)» 
A-t il trouvé cette donnée chez Thomas ? Une distinction s'impose. 
L'indication de Gottfried est double : lo le heaume de Tristan est 
surmonté d'un cimier affectant la forme d'une flèche ; a» cette 
flèche est l'indice de l'Amour, à qui Tristan est voué. S'il est 
possible que Thomas ait imaginé le premier trait, il parait fort 
invraisemblable qu'il soit l'auteur du second. On trouve des 
cimiers symboliques chez les auteurs du xiu® siècle, dans Wiga- 
lois, le Chevalier au Cj'gne, etc. ; il ne semble pas qu'il s'en ren- 
contre auparavant, à l'époque de Thomas. On ne s'étonne pas 
d'ailleurs que Tingénieux Gottfried imagine d'aussi subtiles 
pensées ; une donnée de même nature (i), qui est certainement sa 
propriété, tend à faire croire qu'il est également l'auteur de 
celle-ci. 

De la description du bouclier (6609-26) il est impossible de 
discerner ce qui est la propriété de Gottfried. On a seulement le 
droit de croire, comme nous l'avons admis plus haut (2), et contre 
l'aflirmation de la Saga (3) aussi bien que de Sir Tristrem (4), que 
l'écu de Tiistan portait chez Thomas, comme chez Gottfried, un 
sanglier. 

6626-6787. Après avoir décrit séparément les quatre pièces 
essentielles de l'armure de Tristan, chausses, haubert, heaume et 
écu, Gottfried jette un coup d'œil sur l'ensemble, qui était exécuté, 
dit-il, de telle façon que chaque partie faisait valoir lautre, et qui 
convenait aussi merveilleusement au champion que celui-ci à 
l'armure (6626-62). Ces considérations sont de même ordre que 
celles présentées par Gottfried aux vers 6565-8 1, et, comme elles, 
sont probablement onginales. 

Le cheval de Tristan, que la S^aga décrit en deux mots, rappelle 
chez Gottfried (6663-86) le palefroi d'Enide dans l'arec d'Hart- 

(i) C'est Isolde qui découvre Tristan à demi-mort après le combat contre 
le dragon, et le poète voit dans cette rencontre une marque de la volonté du 
Destin (9373-8). 

(a) V. p. 125, n. 2. 

(3) Il n'est question dans la Saga que de ligures d'or (34 : 16). 

(4) Au lieu du sanglier, Sir Tristrem indique — plus loin — un lion (info) 



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X. MORHOLT. 6626-6787 l53' 

manu. Certaines concordances de mots font pressentir nne influence 
directe : 

Erec Tristan 

Frâ^t icaien mœrc in Spanjenlani noch anderswft 

ob es schœner waere wart nie kein schœner erzogen 

dan daz se unz her geriten hâl ? 6664 s. 

7086-7 
ez was erwànsch^'t alsô : erwiïnschet z* allen enden. 

7339 6670 

diu wAren flach undc sleht, die fûeze sinwel, diu bein slehi, 

als einem iiere ûfrehi ûfrihtec dAle. viere 

7*357 s. als einem wildea tiere ; 

6674-6. 
alsô was sîn geschaft al ir geschepfede unde ir rehi ; 

7365 6673 

starc und wît zen brilsten : ez was rîch und offen 

7354 ^^f brust uttd zuo dcn goffen, 
starc ze beiden wendea, 

66679 
On objectera que ces analogies sont explicables, et dès lors 
peuvent pai*aître Teffet d'une rencontre, puisqu'il s'agissait pour 
les deux poètes allemands de traiter un même sujet, à savoir 
tracer l'esquisse d'un bon cheval de bataille. Les coïncidences 
relevées surprendraient cependant si Gottfried n'avait fait que 
traduire Thomas, qui n'avait aucune raison de se rencontrer avec 
Hartmann. 

De même qu'après la description partielle de l'armure 
Gottfried en a donné une vue d'ensemble et fait voir qu'elle 
s'adapte au héros comme le héros s'adapte à elle, de même il 
donne après l'énumération des qualités du destrier de Tristan un 
tableau en groupe du cavalier et de sa monture (6687-724). Il met 
en belle lumière l'aisance, l'élégance, la sûreté des mouvements 
de l'homme et se plaît à le montrer faisant avec le cheval un seul 
corps animé d'une même vie. 

Ce procédé descriptif, qui consiste à reprendre l'ensemble 
après les détails, est une nouveauté dont Gottfried escomptait 
l'effet sur les lecteurs, puisqu'il l'a répété (i) et a lui-même signalé 

(1) Le premier exemple de cette méthode a été fourni plus haut à l'occa- 
sion de la cotte d'armes (6o65-8i). 



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XS4 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

cette répétition (i). Pour cela, nous devons croire qu'il ne Fa pas 
trouvé dans le poème français. On remarquera aussi que la pen- 
sée exprimée dans les vers 6711-5 est identique à celle que Ton 
rencontre iSaoS-iS, où Gottfried est certainement original. 

Les préparatifs du combat étant contés, Gottfried en explique 
les conditions. Ce sera une lutte dans une lie déserte, où deux 
barques amèneront isolément chacun des adversaires avec son 
cheval (6725-40- La Saga reste muette au sujet de cette indication. 
Bien mieux, elle ne laisse apercevoir nulle part que le fameux 
duel ait lieu dans une lie (a). Ce silence mérite d'autant plus d*être 
remarqué que cette forme particulière du combat est d'origine 
germanique et bien connue dans la littérature Scandinave, où elle 
porte le nom de holmgângr. Cependant, comme le duel dans File 
se rencontre à la fois dans Sir Tristrem et chez Gottfried, il y a 
lieu de croire avec Kôlbing (3) et M. Bédier (4) à une mutilation 
de la Saga. Cette mutilation ne paraît pas moins fort étrange : 
elle atteint plusieurs endroits du poème et, par suite, trahit un 
dessein qui reste inexpliqué (5). 

Après ces renseignements sur le théâti*e et les conditions du 
combat, Gottfried montre MorhoU gagnant TUe sur une barque, 
se mettant en selle et faisant caracoler son destrier avec un art 



(i) Le Grégoire de Hartmann offre quelques traits qui peuvent avoir été 
utilisés peur Gottfried (cf. Gregorius 1594-^ «t Tristan 6698 s., etc.), mais la 
chose n'est rien moins que certaine. Ce qui parait plus sûr, c'est que Gott- 
fried s'est cru obligé, pour ne pas être en reste avec Hartmann, de donner 
une exacte peinture de la tenue du cavalier, motif qui devait intéresser les 
cercles courtois de l'époque. 

(9) Dans la version tchèque du Tristan d'Eilhart, le duel se livre, non pas 
dans une lie, niais sur une montagne. L'éditeur de cette version, M. Knie- 
schek, croit que le Tristan tchèque reproduit sur ce point le récit primitif 
d'EUhart, qui aurait été altéré par des remanieurs (Wiener Sitzvuigsherichte, 
loi, p. 408 ss.). M. Lichtenstein a combattu cette opinion (Anz.f. d. Aitertam, 
I, p. 10). La divergence du Tristan tchèque n'éclaire d'ailleurs en aucune 
façon celle de la Saga, 

(3) Tristrams Saga, p. xlvii. 

(4) Bédier, p. 84, n. a. 

(5) Je n'ose donner qu'eu note une très douteuse tentative de justification. 
Le holmgângr Scandinave fut aboli en Norwège vers le xi* siècle. Robert 
put voir dans ce genre de duel, qui était accompagné de rites particuliers, 
un vestige de paganisme et une infraction aux coutumes légales, que sa 
qualité de bon chrétien et de féal sujet lui interdisait de mentionner. Ccst 
pourquoi il aurait fait du holmgângr de Thomas un combat ordinaire. 



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X. MORHOLT. 6788-6909 l55 

consommé (6741*86). Ces dernières données existent dans la Saga^ 
mais plus haut, après la description de Téquipement de Morholt 
(34 : 4"8)- Si cet ordre est celui de Thomas, supposition que rien 
n'infirme, il faut convenir que la transposition de Gottfried, qui 
conte successiyement le départ des deux adversaii*es, est justifiée. 
A son tour, Tristan monte dans sa barque. Il fait ses adieux 
à Marc et l'exhorte à avoir confiance en l'issue du combat (6757-87). 
Ce discoui*s manque dans la Saga. Deux raisons laissent la 
conviction qu'il manquait aussi dans le texte français. La Saga 
n'offre nulle part le reflet des anxiétés de Marc, plusieurs fois 
manifestées chez Gottfried. Il est donc au moins vraisemblable 
que Thomas n'a pas connu ce motif. Si cette conjecture est exacte, 
il est évident que Thomas n'a pu mettre dans la bouche de Tristan 
des paroles de réconfort absolument inutiles. . D'un autre côté, 
le discours de Tristan est empreint d'une ferveur religieuse et 
d'un sentiment du droit que nous avons reconnus être le caractère 
du seul Gottfried (i). 

6788-6909. Ayant pris pied sur l'Ile, Tristan repousse dans les 
flots la barque qui l'a amené. A Morholt, qui s'étonne, Tristan 
répond que l'un des deux champions devant seul sortir vivant de 
nie, une barque suffira à emmener le vainqueur {G 6788-810) (a). 
L'acte de Tristan et le colloque qui en est la conséquence exis- 
tant dans Sir Tristrem, il faut voir dans l'omission de la Saga 
une coupure, nécessitée par le déplacement du théâtre du duel (3). 

Morholt fait ensuite une tentative de conciliation. Il engage 
Tristan à renoncer au combat. Tristan refuse, parce que Morholt 
persiste à exiger le tribut (G 68ii-36). Aucun indice ne décèle la 
présence de ce passage dans le texte français. Par contre il se 
trouve, avec quelques différences, chez Ëilhart (8io-5i). Il n'est 
pas téméraire de présumer que Gottfried a suivi les traces du 
vieux poète allemand. En examinant les vers de Gottfried, on 
constate en effet que la raison donnée par Morholt de sa répu- 
gnance au combat est qu'aucun chevalier ne lui plut jamais autant 
que Tristan (6822 s.). Cet intérêt que, subitement, Morholt témoi- 

(1) V. p. 144 et 149. 

(2) Sur les vers 6791-4 v. p. 148, n. i, 

(3) V. p. 154. 



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l56 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E 

gne à Tristan ne concorde guère avec les dispositions antérieures 
que prête Gottfried à l'Irlandais (6337-43, 6433-42) et paraît inex- 
plicable. En revanche, il est exprimé par la Saga plus loin (35 : 
29 s.), dans Tentretien qui a lieu au cours du duel ; et ici il est à sa 
place, car Morholt a éprouvé la valeur de Tristan et a quelque 
raison de Testimer. Que conclure de ces observations, sinon que 
Gottfried, désireux de préparer Tentretien des deux adversaires 
au cours de la bataille, a accepté le canevas d'Eilhart (i), mais que, 
pour justifier la proposition conciliante de Morholt, il a emprunté 
à Thomas un trait présenté plus tard dans le poème français ? 

Cette conjecture est fortifiée par la façon dont l'attaque est 
présentée dans les trois textes. La Saga et Sir Tristrem montrent 
Morholt prenant Toflensive. Gottfried, qui vient de faire tenir à 
Morholt un langage pacifique et de prêter k Tristan des paroles 
belliqueuses, est contraint de donner à ce dernier le rôle de 
l'agresseur (6837-45) ; Morholt s'élance pour résister à l'attaque 
de Tristan (6846-5o). Ici — au vers 685 1 — Gottfried revient à son 
texte. 

Les combattants, disent les trois versions, brisent leurs lances 
sur les écus, puis tirent les épées (G 685 1- 69). A ce moment, Gott- 
fried interrompt le récit du combat pour développer (6870-909) 
l'allégorie des trois auxiliaires de Tristan, qu'il a amorc'ée aupara- 
vant (6187-96). 11 a été dit plus haut (2) qu'une pensée de la Saga a 
quelque rapport avec cette allégorie. Mais rien ne peut induii»e à 
croire que Thomas l'ait développée. Raison très forte : Gottfried pré- 
tend ici qu'il va à l'encontre de sa mœre^ où l'on ne parle que du 
combat de deux hommes, alors qu'il va décrire la bataille de deux 
troupes (c'est-à-dire de Morholt, qui vaut quatre champions (3), 

(i) Eilhart met en évidence quelques idées que Gottfried n*a pas repro- 
duites. Mais le fond des discoiu*s est identique dans les deux poèmes. 11 se 
trouve même une frappante coïncidence de pensée et d'expression: 
sal ich dich nù zu dôde slàn, wan zwàre mir ist sêre leit, 

daz ist mir inniglichin leit. ist. daz ich dich slahen sol ; 

Eilh. 8îio s. G. 6820 s. 

Cette concordance a ét-î relevée par M, Lichtenstein : Eilhart^ p. cxcvii. 

(2) V. p. 143. 

(3) Eilhart dit que Morholt a la force de quatre hommes (353). Ce trait 
existait sans doute dans la tradition. L'auteur de Titurel le Jeune attribue à 
l'Irlandais la force de cinq guerriers. V. P. Piper: Hartmann von Ane und 
seine Nachahniet% p. 499- (Cf. aussi Bechstein,nole au v. 6881 de son édition 
de Tristan. 



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X. MORnOLT. 6910 7064 187 

contre Tristan et ses trois auxiliaires). Enfin le ton humoristique 
du passage, Tappel fait au lecteur (6897 s.) et le retour, sous 
forme personnelle, du motif un peu plus loin (6982-7007) plaident 
en faveur de Gottfricd. 

On aurait, il est vrai, tort de voir dans ce trait une invention 
de Gottfried. Notre poète a été conduit à cette allégorie par un 
passage de ïlwein de Hartmann, où un chevalier lutte à forces 
égales contre trois champions, assisté qu'il est par Dieu et la 
vérité (i). 

6910-7064. Le combat à Tépée, qui suit la joute, est traité par 
Gottfned avec liberté. Les versions norroise et anglaise — et par 
conséquent Tliomas — content que Morholt fut blessé dès Tabord, 
mais qu'à son tour, il porta de son glaive empoisonné un coup 
dangei*eux à Tristan. Cette première phase du duel est esquissée 
autrement par Gottfried. Ici Morholt accable Tristan d'une grêle 
de coups violents. Réduit à la défensive, Tristan se couvre de son 
mieux ; mais, dans un mouvement de parade, il lève son bouclier 
trop haut et est atteint à la cuisse (6910-34). On discerne aisément 
la raison et reffet de l'altération du poète allemand. Sa description 
est plus vraie que celle de Thomas. Ici les coups s'échangent sans 
égard à la différence de taille des deux advei^aires, et la bles- 
sure de Tristan à la poitrine {S 35 : 18), ou à la hanche {E 1088), 
est moins bien justifiée que chez Gottfried, où l'étonrdissement 
produit par les estocades venues de haut (n'oublions pas que 
Morholt est de stature élevée), amène Tristan à découvrir la partie 
inférieure de son corps. 

L'interruption du combat et la nouvelle tentative de concilia- 
tion faite par Morholt étaient dans l'original. Gottfried reproduit 
fidèlement le texte de la Safça (6935-80). 

De façon très ingénieuse, le poète allemand revient — pour la 
troisième fois — à son allégorie des trois assistants de Tristan 
(6981-701Q) (q). Conscient de l'appui de ses fidèles champions, 

(i) Iwein 6273 8S. Hartmann a trouvé le germe de rallégorie chez Chrétien 
{Yvain 44^^ ss.). Chez Wolfram aussi un combattant jouit du secours d'une 
yertu personniQée : Parzivdl reit niht eine: — dâ was mil im gemeine — er 
selbe und ouch ain hôher maot (Parz. 737 : i3-i5). 

(a) V. p.. 143 s. et p. i56 s. — Ici encore Gottfried entame avec le lecteur 
un colloque, ce qui donne à. cette digression le caractère d'une invention du 
poète. 



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l58 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

Tristan, d'un assaut hardi, renverse Morholt et son destrier. 
L'Irlandais se relève et tranche la jambe da cheval de Tristan, qui 
s'abat. Morholt alors se dirige vers son coursier, pose la main 
gauche sur Farçon afin de sauter en selle. Mais Tristan, qui Fa 
rejoint, lui coupe la main, puis, redoublant, l'atteint sur la coiffe 
(Morholt a perdu son heaume) d'une blessure qui entame le crâne 
et amène la mort (i) (70i3-68). 

A la peinture si vive, si colorée et si vraie de Gottfried, la 
Saga oppose quelques lignes ternes, où elle se borne à rapporter 
que Tristan asséna sur la tête de Morholt un coup violent et mortel 
(36 : 4-II) (a). 

Devons-nous cependant faire honneur à Grottfried de tous les 
détails de sa belle narration? L'examen de Sir Tristrem ne le 
permet point. Le poème anglais présente en effet quelques traits 
— importants — qui paraissent dans le poème allemand : la 
chute de cheval de Morholt et le combat à pied (io55-6a) (3). 
Malheureusement Sir Tristrem est un contrôle trop incertain pour 
permettre de juger en toute sécurité de l'originalité de Gottfried. 
Ce qui cependant est assuré, c'est une habile transposition du 
poète allemand. 11 est probable que chez Thomas, Morholt est 
blessé (S et E) et désarçonné {E) par Tristan açant l'interruption 
du combat. Cette supposition est juste, car si la version anglaise, 
qui ne signale pas l'interruption, n'est d'aucun secom*s, la Saga, 
où, comme dans Sir Tristrem (et chez Thomas), le coup de Tristan 
atteint le dos du cheval de Morholt, offre une prise suffisante. Chez 
Gottfried, au contraire, ces incidents se produisent après l'inter- 
ruption du duel, doot la physionomie prend de ce fait un air de 
plus haute vraisemblance. Le géant, confiant dans sa force, a 
assailli impétueusement Tristan. Le voyant blessé et se croyant 
maître du succès, il lui offre la paix. Mais Tristan rassemble 
son courage. Assuré de l'aide de ses trois auxiliaires, il reprend 
la lutte, et cette fois la termine à son avantage. 

Il semble aussi que l'on ait quelque droit de revendiquer pour 

(i) Une dernière fois Gottfried compare Morholt à une troupe (7065). 

(a) Auparavant la iSa^a a relaté les impressions des spectateurs (35: 10 s., 
36:3-4. Cf. E 1077 s.). U sera dit tout à l'heure (p. 160) pourquoi Gottfried 
8*est abstenu de ces indications . 

(3) Ces données sont également fournies par Eilhart (872-6), qui connaît 
aussi la mutilation de Morholt (904-6). Mais il n'existe pas de témoignage 
certain d'une influence exercée ici lur Gottfried par son compatriote. 



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X. MORHOLT. 7065-7334 159 

Gottfiied un trait important. Sir Tristrem et la Saga ne parlent 
que d'une blessure reçue par Morholt avant le coup mortel (i). 
Cette blessure, qui effleure le côté de Tlrlandais et atteint le 
cheval, est sans intérêt, aussi bien que sans effet sur l'issue du 
combat. A cette estocade aveugle Gottfried a substitue — à moins 
que ce détail ne se soit trouvé chez Thomas et n'ait été supprimé 
par les auteurs Scandinave et anglais (q) — un coup intelligent. 
Tristan tranche la main de Morholt et empêche ainsi l'Irlandais 
de remettre son heaume qui vient de tomber. Cette circonstance 
explique le succès définitif de Tristan, dont l'épée traverse aisé- 
ment la coiffe de radvei*saire, que ne protège plus son heaume. 

En somme le holmgang (3), autant que la comparaison des 
textes permet d'en juger, est, chez le poète allemand, disposé avec 
plus de vérité et d'art que chez Thomas. 



7065-7234. L'ironique apostrophe de Tristan à l'adresse de 
Morholt expirant (7065-84) est certainement de Thomas (v. S 
36 : ia-i4). 

Gottfried affirme que Tristan trancha la tête à Morholt (7085-9). 
Les deux autres versions ne relatent pas ce trait. Si c'est là une 
addition de Gottfried (4), on n'en découvre pas sûrement le motif. 

Revenant à terre sur la barque de Morholt, Tristan entend 
les acclamations joyeuses des sujets de Marc (7090-1 11). Malgré le 

(i) S 35: i!k-i6, E io53-6. E mentionne plus loin un coup dangereux porté 
par Tristan (1073-^, mais cela n*a rien à voir avec la mutilation de Morholt 
et parait une addition de Tauteur anglais. 

(3) Cette supposition est peu vraisemblable, car ni 5 ni J? ne disent plus 
loin que les Irlandais ont dft réunir les parties du cadavre de Morholt pour 
l'emporter en Irlande (5 36 : 16 s., E 1096-8). Gottfried, au contraire, spécifie 
que les compagnons de Morholt assemblent les trois tronçons de son corps 
(la tête, la main et le reste du corps) (71 5i). Y. ci-dessous, n. 4. 

(3) On me permettra d'adopter cette forme de préférence à la forme 
Scandinave du mot. 

(4) Cette conjecture est autorisée par le soin que prend Gottfried — à 
rencontre des deux autres versions — de dire que les Irlandais assemblent, 
pour les emporter, les trois tronçons du cadavre de Morholt (7101. V. ci- 
dessus, n. 3). — Comme Gottfried se sert à diverses reprises du mot prisant 
pour qualiûer le cadavre de Morholt (7134, 7i49) ^t qu'il a adopté ce terme 
pour désigner le cerf dépecé et ramené en pompe au logis (3o5o ss.), on est 
tenté de croire que le désir d'établir une comparaison entre Morholt et une 
pièce de gibier défaite et rapportée solennellement Ta induit à ce trait. 



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l6o COMPARAISON DK GOTTPMED AVEC S ET J? 

silence de la Sagaet de Sir Tristrem, il faut imputer à Thomas efe 
passage. Il n'est pas cix)yable que le poète français, qui, à deux 
reprises, décrit Tanxieux intérêt des spectateurs, n'ait pas exprimé 
l'allégresse des Cornouailiais après la victoire de Tristan. 

Le vainqueur de Morholt adresse aux Irlandais en deuil un 

discours sarcastique. Le cadavre qu'ils emportent, dit-il , est tout le 

* tribut que l'Irlande obtiendra de Marc (7112-34^. La 5a^fl a résumé 

ce discoui's et l'a présenté en style indirect. On sait que ce procédé 

est familier à Robert (i). 

C'est à Goltfried que revient l'idée (inconnue à iS et à JS) de la 
précaution que prend Tristan de cacher aux Irlandais qu'il est 
blessé (71 35-4 1). La preuve est aisée à faire. Dans la Saga, les 
Irlandais, comme les gens de Marc, suivent les péripéties du 
combat (35 : 10 s.). Gotlfried s'est abstenu de cette indication^ 
certainement avec intention. Il déclare plus loin, en propres ter- 
mes, que si les Irlandais avaient eu connaissance de la blessure 
de Tristan, ils auraient reconnu dans Tantris le vainqueur de 
Mot*holt, lorsque le soi-disant Jongleur vint en Irlande pour y 
faire guérir sa plaie (7889-98). Gottfried a d'ailleurs pour cette 
donnée une tendresse qui décèle sa paternité. 11 ne se contente 
pas d'y revenir plus tard, mais loue fort Tristan de sa circonspec- 
tion ; il tire du cas particulier un précepte général; bref, il a tout 
l'air de s'applaudir de son ingénieuse invention (7139, 7889-914). 

Les Irlandais, dans les versions allemande et Scandinave (a), 
font voile pour leur pays, emmenant, dit Gottfried (qui est proba- 
blement original ici), leur pitoyable « présent », c'est-à-dire le 
trophée lugubre composé des trois parties du corps de Morholt 
séparées par Tristan et rassemblées par eux (7i4a-54) (3). Ils répè- 
tent (4) (en discours direct, 536 : 35-37 : 5, en discours indirect, 

(i) Thomas pourrait s'être inspiré de Wace, chez qui on lit : 

A Rome en bière Tenvoia, 

Et a cels de Rome manda 

Qu'altre Irëu ne lor donroit 

De Bretaigne que il tenoit, 

Et qui tréu li requerroit 

Antretel 11 anvoieroit. 

Brut 13397 ss. 
(a) E ne donne qu^une sommaire indication . 
(^V. p. 159, n. a et n. 4. 

(4) Gottfried a supprimé quelques détaUs relatifs à l'arrivée des compa- 
gnons de Morholt (v. S 36 : a^i) 



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X. MORHOLT. 7065-7334 lél 

G 7ï55 s.) les paroles que Tristan leur a dit de rapporter à leur 
roi. Gormoud est rempli de tristesse (71 55-68). 

Avecle roi s afflige sa femme, Isolde, sœur de Morholt, dit 
Hobert. Gottfried, déviant de la Saga, fait intervenir dans la scène 
de deuil la fille du roi, la jeune Isolde. Il semble qu'il faille résister 
au désir d'attribuer à Gottfried cette ingénieuse disposition. La 
Saga, en effet, nous informe plus loin que la jeune Isolde tira de 
son écrin (1) le fragment d'acier qu^elle y avait gardé (53 : i3 s.). 
Il est donc presque certain que dans Toriginal français, comme 
dans le poème allemand, les deux femmes assistent à TaiTivée du 
eadavre, qu'elles pleurent de concert le parent perdu, que la jeune 
fille voit sa mère extraire du crâne de Morholt le fragment de Tépée 
de Tristan, et que toutes deux déposent ce lugubre souvenir dans 
un écrin (6r 7169-99). 

La narration de Gottfried se distingue cependant de celle de 
Thomas. Dans le poème français, la douleur des deux Isolde se 
manifestait par des paroles de deuil et des malédictions (S37 : 9-111). 
Gottfried, dont nous connaissons la répugnance à Tégard des 
scènes de lamentations (pi), a ingénieusement évité de reproduire 
ces plaintes. Elles s'en prirent à leur corps, dit-il, car vous savez 
que les femmes se frappent dans leur affliction (7172-6). Comme 
l'idée d'une flagellation en signe de chagrin apparaît auparavant 
dans le poème allemand (1172 ss.)(3), et que la réflexion dont Gott- 
fried fait suivre cette idée semble imitée de VErec d'Hartmann (4), 
force est de croire à l'originalité du poète strasbourgeois. 

C'est d'une autre façon que Gottfried échappe à la traduction 
des plaintes que profère la cour d'Irlande au sujet de la mort de 
Morholt (536 : 3o-33), plaintes que ki Saga paraît avoir écourtées. 
n affirme qu'il serait oiseux de s'étendre sur ce sujet (7200-5) (5). 
Dans cette justification de son silence nous voyons une critique 
de Thomas (6). 

(i) Ce mot a été justement substitué par M. Bédier (p. i34i n. i) plus 
loin, dans la scène du bain, aunorrois mjoddrxkkja (tonneau à hydromel). 
Notre passage (S 37 : i4 s.), où apparaît le terme kistill, prouve la justesse 
de la correction de M. Bédier. 

(a) V. p. 83 s. et p. 88, n. 5. 

(3)V.p.78. 

(4) Erec 5762-8. 

(5) La même raison a été donnée par lui en un autre endroit (v. v. i^ga-S). 
(0) On ne saurait oublier cependant qu'Ëilhart se plaît aussi à dépeindre 

la douleur du roi, de la reine et de la cour (977-87) 

Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettree, Pasc. 5. 11 



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î6ù COMPARAISON DB OOTTFRIED AVEC S ET E 

Peut-être est-ce une intention: de cette nature qui fait dire à 
GottMed que Morholt fut enterré « comme un autre homme » 
(7206 s.), alors que la Saga déclare qu'on Tenseyelit « à grand 
honneur » (87 : 16). 

Il parait plus que probable que les vers 7218-26 de Grottfrîed, 
contant que Gormond donna Tordre de mettre à mort les 
Gomouaillais qui aborderaient en Irlande, ont été inspirés au 
poète allemand, non par Thomas, mais par Eilhart (987-101 1). Il y 
a en effet entre Gottfried et son devancier, outre la concordance de 
pensées, des similitudes verbales qui ne permettent pas le doute (i). 
Gottfried s*est résolu à profiter du thème d'Eilhart afin de 
protester contre la cruauté de Gormond et de motiver plus 
strictement les périls que courra Tristan en venant implorer le 
secours médical d*Isolde, ainsi que les précautions que cette 
situation lui imposera. 

Gottfried termine le chapitre relatif au holmgang par une 
réflexion morale : il était inutile de venger la mort de Morholt, 
qui ne se reposait pas sur l'appui de Dieu et qui fut victime de sa 
violence et de son orgueil (7227-34). Cette considération est 
d'accord avec les additions de caractère i*eligieux qui ont été 
constatées dans les pages qui précèdent et avec l'aspect d'une 
ordalie donnée au combat dans le poème allemand (2).Au surplus, 
le sens de ce passage est presque exactement identique à celui des 
vers 6124-32 que nous croyons originaux (3). 

(1) Gormond ordonna que 

swer von Knmevàles quême, swaz in der werlde lebendes dar 

daz man im den Itb nême. von Kurnewàle kœme, 

Bilh, 991 s. < daz man im den llp nœme. 

G 7213-4* 

Cette concordance a été citée par M. Preuss : Stilistiscke Forsehiingen 
ûber Gott/r. p. S/r., Strassbnrger Studien, I, p. 8. 

Cf. aussi : 
d6 irslûg man ir vil biz maneger muoler kint dà van 

die nie scbuld dar an gewnnnen. unschuldecUchen schaden gewan ; 

Eilh, 998 s. . G 7205 s. 

(a) V. p. 144, 149, i55et i56 s. Parmi les trois auxiliaires de Tristan, dont 
il est parlé p. i56 s., Gottfried nomme Dieu tout d'abord. 

(3) V. p. 144. Cf. surtout les vers : si et an goie gemnothafi (6i3o) et nnd 
niht an goie gemnothafi (7230). 



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XI 



Tantris 
(7335-81129) 



7235-7314. Dans le chapitre précédent, Gott&îed, après la mort 
de Morholt, a suivi les Irlandais dans leur pays et conté les inci- 
dents qui se sont produits à la cour de Gormond. Maintenant, il 
revient à Tristan et à sa blessure. La Saga ne procède pas ainsi. 
Après avoir dit que les Irlandais emportèrent le cadavre de Mor- 
holt, elle appelle TattentioTi sur la blessure de Tristan qu^on tente 
en vain de guérir (36 : 21-29). ^^^^ ©Ue conte l'arrivée des Irlan- 
dais à Dublin et les scènes de deuil qu'elle suscite (36 : 29-37 : 16). 
Enfin elle reprend l'histoire de Tristan et- de ses infructueux 
efforts en vue de se guérir (37 : 17 ss.). Deux suppositions sont 
possibles : ou bien Thomas présentait les faits comme la Saga et 
alors, par l'effet d'une adroite transposition,Gottfried aurait démêlé 
l'enchevêtrement de son original ; ou bien c'est Robert qui est 
l'auteur de l'ordonnance qu'offre la Saga, Nous savons que Robert 
est peu enclin aux transpositions (i). On ne discerne pas non 
plus quel but il se serait proposé en altérant l'ordre de son original. 
On est donc tenté de croire que Robert a exactement imité Thomas. 
Mais, d'un autre côté, la gaucherie imputée à Thomas par cette 
supposition est vraiment bien grossière. De plus, une incohé- 
rence de la Saga éveille des doutes sur la fidélité de sa ver- 
sion. Robert dit (37 : 17 ss.) que Tristan fait bander sa plaie et 
essaie du secours des médecins. Cette indication cadre mal avec 
celles données dans le passage suspect, où la blessure de Tristan a 
été déjà recouverte d'emplâtres et où l'art des médecins est déclaré 

(I) V. p. 36 8. 



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l64 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET K 

impuissant (36 : 121-129). Pour ces raisons on admettrait volontiers 
dans le texte de la Saga une corruption que la négligence d'un 
copiste expliquerait aisément. Cette supposition n'est cependant 
pas au-dessus de tout conteste, et il serait imprudent de donner 
une solution à cette question. 

Gottfried décrit d'abord l'accueil joyeux fait à Tristan par les 
Comouaillais lorsqu'il prend terre (7335-48). On ne peut conclure 
du mutisme de la Saga que le poète allemand soit original. Pour 
les mêmes motifs qui nous ont fait attribuer à Thomas l'idée pré- 
sentée dans les vers 7090-111 (i), nous reconnaîtrons au Tristan 
français ce passage, omis par la Saga, mais auquel Sir Tristrem 
fait manifestement allusion (E iio3-ii). 

On n'en saurait dire autant des vers qui suivent, où Gottfried 
déclare que la blessure de Tristan painit dangereuse aux gens de 
Marc (7349-55) (a). Ce trait peut avoir été ajouté par le poète alle- 
mand pour obtenir une gradation d'intérêt. 

Les trois versions s'accordent à signaler l'intervention des 
médecins, la vanité de leurs efforts, l'aggravation du mal (O 7:161- 
86). Mais là, Gottfried abandonne les deux autres textes. Tristan, 
dit-il, se souvient du discours que lui a tenu Morholt, qui, après 
avoir blessé son jeune adversaire, lui a confié que, seule, sa sœur 
était capable de guérir la plaie empoisonnée (3). Dès lors il recon- 
naît la vérité du propos de Morholt. Il avait aussi entendu vanter 
souvent la belle et parfaite Isolde, dont la renommée avait franchi 
les frontières de son pays (7287-96). Ce dernier trait se rencontre 
presque identique chez Eilhart (i63^'^).Comme cet éloge d'isolde 
parait au moins superflu dans le contexte de Gottfried, puisque 
l'avertissement de Morholt lui enlève toute utilité, il y a lieu de 
conclure à un emprunt fait à Eilhart pour les vers 71288-96. Mais il 
n'est pas certain que le reste du développement qui enchftsse cette 
idée, c'est-à-dire les vers 71287 s. et 7297-314, où Tristan forme le 
dessein d'aller en Irlande faire appel au savoir médical d'isolde, 
ne soit pas de Thomas. La question ne peut être éclairée que par 
l'étude de la suite du récit, où est exposé l'un des épisodes les plus 
difficiles de la légende de Tristan, et qui, pour cela, réclame une 
discussion approfondie. 

(1) V. p. 159 s. 

(3) Cf. cependant E ma s. 

(3)V. S 35: 34-28,6^6939^1. 



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XI. TANTRIS. 7315-7897 l65 

7315-7397. Pendant son duel avec Tristan, Morhoit a donc appris 
à son adversaire que sa blessure ne pourra être guérie que par la 
reine dlrlande. Telle est la conception de la Saga et de 
Gottfried (i). Suivons maintenant Gottfried seul. 

Au cours des vaines tentatives des médecins pour triompher 
de son mal, Tristan se rappelle la conQdence de Morhoit et se 
décide à en tirer parti. Il s'ouvre de son dessein à son oncle, qui 
l'approuve. On fait courir en Cornouailles le bruit que Tristan 
va se rendre à Salerne pour y consulter les médecins de celte 
ville (2). Un soir, le malade s'embarque sur un vaisseau muni d'un 
canot et pourvu d'un équipage de huit hommes. Il fait voile pour 
l'Irlande. En vue de Dublin, il donne Tordre qu'on le dépose 
pendant la nuit dans son canot avec sa harpe. Il prend congé de 
Kurvenal, qui retourne en Cornouailles avec la grande nef. La 
barque de Tristan vogue au gré des flots jusqu'au jour. Les gens 
de Dublin l'aperçoivent. Des émissaires prennent la mer, trouvent 
dans le canot un homme navré, harpant et chantant de façon mer- 
veilleuse. Tristan leur conte qu'il est un jongleur, qui, pour son 
malheur, s'est associé avec un marchand et a frété un navire afin 
d'aller commercer en Bretagne. Des pirates les ont surpris en mer 
et ont tué son compagnon ainsi que l'équipage. Par égard pour ses 
talents de jongleur, ils l'ont épargné et déposé, blessé, dans cette 
barque, où il vogue depuis quinze jours. Les Irlandais conduisent 
au port la nacelle de Tristan et répètent aux gens de la ville 
l'histoire qu'il leur a contée. Après divers incidents, Tristan est 
accueilli par la reine Isolde, la femme de Gormond, qui consent à 
guérir sa blessure pourvu qu'il veuille instruire sa fille. Lorsqu'il 
est rétabli, Tristan demande à la reine de l'autoriser à retourner 
dans son pays. Isolde lui donne congé de partir et il revient à la 
cour de Marc (7315-8229). 

Si Ton compare cette exposition avec celle de la Saga et de 
Sir Tristrem^ on observe des divergences susceptibles de donner 
le change sur la nature du récit de Thomas. De ces deux versions 
il semble résulter que Tristan, désespéré des progrès de son mal, 
forme le dessein de s'abandonner aux vagues, et qu'il est conduit 

(i) E ne présente pas ce trait. Mais ce n*est là qu'une des omissions 
dont le poète anglais est coutumier. 

(a) Ce trait est certainement une addition de Gottfried à son texte. 



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l66 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S BT E 

par la Fatalité seulement, et non par sa volonté, en Irlande, où il 
trouve la guérison. En d'autres termes, le voyage de Tristan, 
suivant les versions norroise et anglaise, paraît être aventureux, 
nach wâne, comme le dit Gottfried plus tard à propos de la quête 
d'Isolde, alors que dans le poème allemand il a un but déterminé. 

Quel était le thème de Thomas ? Avant de chercher à répondre 
à cette question, nous avons à remarquer que la Saga est ici 
lamentablement mutilée (i), de sorte que 5ir Tristrem s*adapte 
plus exactement au poème français que la traduction de Robert. 
Aussi, est-ce de ce texte que nous allons tout d*abord faire état. 

Le point de départ diffère pourtant dans la version anglaise et 
dans les traductions Scandinave et allemande, Robert et Gottfried 
s'accordent à dire que, pendant le holmgang, Morholt, après avoir 
blessé Tristan, Tinforme que, seule, la reine Isolde est capable de 
le guérir. Cette confidence implique nécessairement de la part de 
Tauteur qui l'a introduite dans son texte la volonté d'en tirer parti 
plus tard (2), c'est-à-dire d'attribuer à Tristan le projet de se 
rendre en Irlande, où le malade sait qu'il trouvera la guérison : 
d'où le voyage « volontaire ». Si Sir Tristrem ne reproduit pas 
l'avertissement de Morholt, c'est, avons-nous dit, par suite de la 
tendance abréviative si souvent constatée chez le poète anglais. 
Nous avons donc la certitude que Thomas préparait, dès le holm- 
gang, le voyage volontaire. Peut-on croire qu'après avoir pris la 
peine de mettre au point cette donnée, il l'ait, par un inexplicable 
caprice, laissé tomber et soit revenu au voyage aventureux ? 

M. Bédier, qui a consacré à cette question une fort intéressante 
discussion, admet que Thomas a bien préparé la donnée du voyage 
vers l'Irlande, mais que, n'osant rompre avec l'antique tradition 
du voyage aventureux, il s'est contenté d'amorcer une version 
plus vraisemblable en prêtant à Morholt la confidence que l'on 
sait. Sir Tristrem et la Saga auraient maintenu tel quel le récit 
de l'original. Seul, l'avisé Gottfried aurait compris Yengien de 
Thomas et effacé toutes traces du thème de la navigation aven- 
tureuse (3). 

Cette hypothèse est ingénieuse^ mais non c;pnvaincante. Elle 

(I) V. Bédiep, p. 94, n. 5. 

(a) V. Kôlbing : Trisirama Saga, p. lvi. 

(3) Bédier» p. 94, n. 5. 



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XI. TANTRIS. 7315-7397 167 

donne prise à deux graves objections : i** il n'est guère vraisem- 
blable que Thomas n^ait pas choisi entre les deux conceptions et 
soit passé successivement de Tune à l'autre ; !2<> il y a d'autant plus 
lieu de douter de cette versatilité que Thomas ne montre nulle part 
le superstitieux respect de la tradition que l'on postule ici. Aussi 
bien au sujet de la quête d'Isolde (i) que de l'épisode des amours 
de Kaherdin et de la femme du nain (q), il reste fort indépendant, 
et manifeste même un certain plaisir à souligner et à critiquer 
les invraisemblances du « conte » ancien de Tristan. 

Ajoutons à ces remarques que le thème du voyage volontaire 
n'est pas particulier à Thomas. Dans le Tristan en prose français, 
une dame conseille à Tristan « d'aller chercher un remède à 
l'étranger » (3), indication complétée par la Morte Arthur, où 
on lit que cette dame justifie son conseil en disant que Tristan 
trouvera la guérison dans le pays d'où est venu le mal (4). De 
deux choses l'une, ou ces versions se sont inspirées de Thomas, 
ou il circulait un conte offrant la donnée rationaliste, hypothèses 
défavorables l'une et l'autre à la supposition de l'obscur engien 
de Thomas. 

Examinons maintenant la relation du voyage de Tristan dans 
les textes anglais et norrois. 

Il est certain qu'au premier aspect la version anglaise semble 
reproduire le voyage aventureux, et tous les critiques en ont jugé 
ainsi. Dans les strophes av-cviii, qui relatent l'épisode, il n'est dit 
nulle part que Tristan ait prémédité d aller en Irlande ; et l'éton- 
nement du héros, quand il apprend qu'il se trouve en ce pays, 
parait démontrer qu'il ne comptait pas aborder dans le royaume 
de Gormond. 

A la réflexion cependant, des doutes naissent. Il est vrai que 

(i) y. Bédier, p. iio s. et p. m, note i. 

(2) V. Bédiep, v. 2107 ss. 

(3) Lôseth, § ag. Cependant le Tristan en prose français présente nette- 
ment le voyage du blessé comme aventureux. Il y a évidemment, dans cette 
œuvre, fusion des deux versions, le conseil de la dame supposant la concep- 
tion d'un voyage vers un but déterminé. 

(4) Ch. VIII, 8, et VIII, 13. Cf. aussi Lôseth, § 99. Hertz, qui signale ces 
textes, en tire des conclusions différentes (v. op. citt p. 5ai, n. 69). En géné- 
ral le Tristan en prose français et la Morte Arthur concordent. (V. Lôseth, 
p. xxn). Malory suit en quelques cas le ms. io3, dont les déviations sont 
parfois inspirées par Thomas (Lôseth, p.xxvi). 



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l68 COMPAnAISON DE GOTTPRIED AVEC S ET £ 

Tristan ne dit pas, avant de s'embarquer, qu'il ait un but en vue ; 
mais il ne dit pas non plus le contraire. Il n'aflirme pas notamment, 
comme dans les versions dominées parla conception du voyage 
aventureux, qu'il va chercher sur les flots la mort libératrice de ses 
douleurs (i). Sir Tristrem peut donc avoir péché par omission. 
Quant à Tétonnement témoigné (en E. et aussi en S) par Tristan en 
apprenant qu'il est en Irlande, il n'est pas incompatible avec la don- 
née du voyage volontaire. Il est très probable que, dans le texte 
de Thomas, reflété par Sir Tristrem et la Saga, Tristan était assailli 
par une violente tempête au cours de sa traversée. Ayant perdu 
sa route (a), il ignore le nom de la terre qui se dresse inopiné- 
ment devant ses yeux. Apprenant qu'il est près de l'Irlande, il est 
surpris de se trouver près du but de son voyage. A ce moment les 
périls de sa tentative se représentent plus vivement à son esprit, 
de sorte que le poète peut dire : « Alors Tristan s'afiligea ; il 
savait qu'il avait tué dans un combat le frère de celle qui était 
reine de ce pays » (3), sans que cela signifle que Tristan avait été 
porté contre son gré sur les côtes d'Irlande. La réflexion de 
l'auteur anglais se justifle d'ailleurs par la nécessité où il est 
d'expliquer le changement de nom de Tristan, qui va devenir 
Tantris. 

Les lacunes de Sir Tristrem sufliraient à faire admettre la 
possibilité de la conception d'un voyage volontaire chez Thomas. 
Il y a des indices positifs fournissant une quasi-certitude. Ce sont 
d'abord deux expressions du texte anglais. Le mot to ml du vers 
lion ne peut être traduit autrement que par « au gré de ses 
désirs » (4), de sorte que le sens du passage est : « un vent 
l'emporta au gré de ses désirs » c'est-à-dire vers le pays cherché (5). 
Immédiatement après, l'auteur anglais ajoute ther him was boun, 
qui, selon Kôlbing, signifle soit « où la chose (la guérison) lui était 
préparée » soit « où il avait désiré aller » (6). Kôlbing ne rejette 
la seconde interprétation, justifiée cependant par le vei's i4ï5 du 

(i) EUhart 1098 s., Folie Tristan (Michel), p. io5, v. 3^1, Trâ^on en prose, 

§39. 

(a) V. S. 38 : a : « de sorte qu'ils ne savaient où ils étaient ». 

(3) E ii8a-6. 

(4) Cf. Sir Tristrem 1698. 

(5) V. Tinterprétation différente de Kôlbing, Sir Tristrem, p. i43. 

(6) Sir Tristrem, p. 143. 



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XI. TANTRIS, 7315-7397 169 

même poème, que parce qu'il attribue à Sir Tristrem la donnée de 
la navigation aveatureuse. Il est évident que si le sens du passage 
litigieux est : « un vent remporta au gré de ses désirs, vers 
Tendroit où il voulait aller », le voyage a un but déterminé. 

Un autre trait est particulièrement significatif. Les trois vei*- 
sions issues de Thomas — moins clairement la Saga — sont unani- 
mes à donner des compagnons à Tristan pour son voyage. On ne 
trouve rien de pareil dans les versions où Tristan vogue à l'aven- 
ture (i),.et la chose se conçoit aisément. Tristan, ici, est las de son 
existence douloureuse et cherche dans les flots la mort plutôt 
qu'une improbable guérison. Pourquoi imposerait-il à des compa- 
gnon^ le suicide auquel il se résout ? De quelle utilité d'ailleurs 
lui sont des matelots? N'est-il pas essentiel que l'embarcation 
(qui est dans la tradition ancienne un canot, et très déraisonna- 
blement une grande nef en E si l'on pense que cette version res- 
pecte la donfaée fataliste) n'obéisse pas à la volonté humaine, 
mais flotte à la dérive, guidée seulement par la Destinée (q) ? 

Voilà, semble-t-il, des raisons suffisantes de croire que, bien 
qu'il soit et parce qu'il est mutilé (3), le texte de Sir Tristrem, et, 
par induction, celui de Thomas offrent le thème de la navigation 
vers un but choisi. 

Et la Saga ? A ne considérer que certaines phrases de ce texte 
on conclurait volontiers à la donnée du voyage aventureux. Ce 
sont ces phrases, prêtant à l'illusion, que nous allons examiner. 
Robert fait dire à Tristan, dans l'entretien qu'il a avec Marc avant 
son départ : « Nul de mes parents et de mes amis ne veut plus 
venir me visiter et me consoler, c'est pourquoi je veux partir d'ici 
et aller là oà Dieu en décidera dans sa miséricorde et suivant mon 
propre besoin » (37 : 26-28). Ne trouvons-nous pas ici une formelle 
affirmation d'une navigation nach wâne ? Non, si l'on veut bien 
tenir compte d'une lacune que la comparaison avec Gottfried fait 

(1) Le Tristan en prose français prend même soin de spécifier que 
Tristan s'embarque sans emmener Kurvenal (§ 29) . 

(3) Sur l^invraisemblance de cette donnée v. aussi p. 178 s. 

(3) Un exemple d'incohérence entre autres. Kurvenal s'est embarqué avec 
Tristan. Or dans le bateau qui porte Tristan les Irlandais ne découvrent 
qu'an homme, blessé. Kurvenal reparaît plus loin pour demander en quel 
pays il se trouve, invention inutile puisque Tristan a déjà fait le mensonge 
que seule Justifierait la connaissance de l'endroit où il est arrivé. 



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I^O COMPARAISON DB OOTTFRIED AVEC S ET J? 

constater. Dans le poème allemand, Tristan considère (Thomas 
mettait ces idées sous forme de discours de Tristan à Marc) que, la 
mort étant la seule issue de son mal, il ne risque rien à exposer sa 
vie dans une tentative périlleuse (c'est-à-dire en faisant le voyage 
en Irlande) ; aussi prend-il la résolution de se rendre là où, si Diea 
le coulait, il guérirait au cas où il décroît en être ainsi (73o6-t4)- 
Les passages mis en italique sont certainement la reproduction de 
la môme idée du texte français. Dans le poème allemand il est clai- 
rement et nettement exprimé que c'est pour le succès de son voyage 
en Irlande que Tristan se met sous la protection de Dieu. Une 
coupure (et peut-être un contresens) de Robert a détruit cette 
indication dans la Saga, Robert semble avouer la coupure, ^près 
le discours de Tristan, il dit : « Lorsque Tristan eut fini de parler 
et exprimé au roi ses plaintes de sa triste situation... », ce qui 
parait indiquer qu'il n'a pas reproduit tout le discours de l'ori- 
ginal (i). Le sens de ce discours, tel que le donne la SagUy vérifie 
la supposition d'une lacune, Tristan, en effet, demande au roi un 
conseil, puis, brusquement, annonce qu'il a un projet arrêté. 
L'incohérence saute aux yeux. Le schème du texte de Thomas était 
sans doute : i« récit fait à Marc par Tristan de l'avertissement de 
Morholt ; qo observation émanant soit de Tristan, soit de Mare, 
sur les périls du voyage en Irlande ; 3° expression de la confiance 
de Tristan, qui attend de la miséricorde divine le succès de son 
entreprise. 

Le second pasâage susceptible de faire illusion sur la nature da 
récit de Thomas se trouve dans la réplique de Marc, qui dit a 
Tristan : « C'est grande folie de vouloir te donner ainsi la mort » 
(37 : Q9 s.), pensée que Ton peut interpréter de deux façons : c'est 
une sorte de suicide que de confier sa vie au caprice des flots, ou 
bien : c'est courir à une mort certaine que de chercher la guérison 
chez des ennemis vindicatifs. Rien ne s'oppose à l'adoption de la 
seconde explication, qui se concilie avec le thème de la navigation 
volontaire (a). 

Épuisons les arguments qui peuvent être tirés des versions 
anglaise et norroise. 

(i) Sur des cas analogues, cf. p. 3i s. et p. 34. 

(a) La surprise éprouvée par Tristan à la nouvelle qu*il est sur la côte 
dlrlande se justifie pour la Saga comme pour Sir Trisirem (v. p. 168). 



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XI. TANTRÎS. 7316-7397 171 

Sir Tristrem et la Saga mentionnent une tempête qui s'éleva 
au cours de la traversée de Tristan. A quoi, dira-t-on, rime cet 
incident en un poème rejetant la donnée fataliste? Cette tempête 
est certainement un hors-d'œuvre. Thomas a sauvé cette épave de 
la tradition ancienne, sans y être contraint par aucune néces- 
sité (i). Plus judicieux, Gottfried ne Ta pas recueillie. 

Ainsi les textes anglais et norrois sont fort vraisemblablement 
issus d*un original où la navigation de Tristan était présentée 
comme ayant un but précis. 

Il reste toutefois à écarter deux objections qui peuvent être 
faites à notre thèse (2). 

!• La Folie Tristan, qui se tient généralement sur le même 
terrain que Thomas, se rallie à la version aventureuse. N'est-ce 
pas là une preuve que Thomas offrait c^tte version? C'en serait 
une, en effet, et d'un grand poids, si toujours la FoUe Tristan 
concordait avec Thomas. Mais si l'on peut découvrir dans ce 
poème un seul trait divergent, il perd toute autorité, car il est 
loisible de supposer qu'il en contient d'autres. Or il est aisé de 
voir que la FoUe Tristan n'est pas immuablement d'accord avec 
Thomas. M. Bédier admet que c'est le cas pour le rôle attribué par 
ce poème au nain dans l'épisode de la découverte des amants durant 
la chasse de Marc (3). Il existe d'autres exemples. La Folie Tristan 
pr6teud que Tristan, après avoir tué le serpent, lui trancha la tête 
(v. 417)' Ceci ne concorde avec aucune des versions de Thomas, 
où cet acte est attribué au sénéchal. Le même poème affirme que 
Tristan est assis à l'ombre d'un pin pour y tailler ses copeaux 
(v. 781), ce qui est contraire aux données de la Saga et de Gott- 
fried, où c'est dans sa demeure que Tristan prépare ses messages. 
La Folie Tristan, encore, dit que Tristan,dans la solitude du Mor- 
rois, s'approvisionnait avec son chien et son autour (v. 873 s.). Il 
n'est pas question d'autour dans les autres versions de Tristan. 
On a donc le droit de penser que la Folie Tristan^ habituelle- 

(i) Thomas semble avoir pour riniervention des tempêtes un goût que 
ne partage point Gottfried (v. p. 91). 

(9) Cest M. Bédier qui a bien voulu appeler mon attention sur ces points. 
Gomme ma manière de voir diffère de celle qu'il a exposée dans le livre 
auquel je me réfère si souvent, je lui dois et je dois à mon désir d'exactitude 
de discuter les objections qu'il a élevées. 

0) V. Bédier, p. afi, n. 9. 



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l'ja COMPARAISON DB GOTTFRIBD AVEC 5 ET ^ 

ment conforme à la version de Thomas, Ta abandonnée en quel- 
ques endroits, dont Tépisode du voyage de Tristan. <^u'on veuille 
bien remarquer aussi que la Folie Tristan diffère, même ici, des 
trois versions de Thomas. Le blessé prend la mer pour y finir sa 
vie, dit ce poème (i). Ni Sir Tristrem, ni Gottfried, ni peut-être la 
Saga (2) ne connaissent ce motif. 

2® Sir Tristrem et la Saga s'entendent pour rapporter que 
Tristan revint en Gomouailles sur le vaisseau qui Favait emporté 
en Irlande. Cette donnée ne peut, il est vrai, coexister avec l'expo- 
sition de Gottfried, où Tristan, arrivé en vue de Tlrlande, se fait 
déposer dans un canot et renvoie sa nef en Cornouailles. Toute- 
fois cette divergence, qui va être examinée tout à l'heure, ne 
fournit aucun éclaircissement sur ta nature du voyage de Tristan. 

En résumé, et pour clore cette longue discussion, il existe des 
arguments en faveur de la conception fataliste. 

I* Silence de la Saga et de Sir Tristrem au sujet de la prémé- 
ditation du voyage en Irlande ; 2° affirmation dans les versions 
anglaise et norroise de la terreur éprouvée par Tristan à la nou- 
velle qu'il est dans le pays de Morholt: 3o intervention d'une 
tempête fort inutile en la circonstance; 4* accord de la Folie 
Tristan, 

A ces témoignages, dont la valeur a été appréciée plus haut, 
s'opposent des raisons dignes de considération. 

1^ Existence de la conception rationaliste dans d'autres textes 
français ; 2^ avertissement de Morholt, inconciliable avec la donnée 
du voyage à l'aventure (3) ; 3*> présence de Kurvenal et d'un équi- 
page dans le vaisseau qui emmène Tristan : 4** difficulté de croire 
que Gottfried ait deviné le secret désir de Thomas de mitiger 
la version ancienne et qu'il se soit permis, sans dire un mot de 
justification, de modifier et la tradition et son original en un point 
si important de la légende de Tristan. 

Il ne paraît guère douteux qu'après avoir comparé la valeur 
respective de ces arguments contradictoires on ne donne la préfé- 
rence aux derniers et qu'on n'admette que c'est Thomas, et non 

(i) « En mer me mis, là voil marir » (v. 34i) 

(a) J'admets que les explications données plus haut (p. 169 s.) ont para 
probantes. Cf. aussi p. 170, n. 2. 

(S) Cette raison est de toutes la plus importante. 



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XT. TANTRIS. jSgS-JJJO lj3 

Gottfried, qui a altéré l'ancienne légende en remplaçant le voyage 
à l'aventure par le voyage dont le but est l'Irlande. 

Si Ton doit reconnaître que Gottfried n'est pas l'inventeur 
de cette donnée, il faut accorder qu'il l'a perfectionnée. On 
admettra sans difGculté que le poète allemand, à qui il importe 
tant de respecter la vraisemblance, a multiplié les précautions 
prises pour assurer le secret et — en conséquence — le succès du 
voyage de Tristan. C'est lui quia, sous l'influence d'Hartmann (i), 
imaginé le prétexte donné par Marc et Tristan, d'une consultation 
à Salerne (7333-5). C'est lui aussi qui a songé à entourer de mystère 
l'embarquement du héros (7343-54) (o). C'est lui enfin qui, pour- 
suivant son dessein, a fait imposer aux matelots accompagnant 
Tristan le serment d'obéissance (7369-73) (3). 

7398-7770. Gottfried conte que Tristan, arrivé avec son vais- 
seau en vue de Dublin, se fait déposer dans une nacelle. Il prend 
congé de Kurvenal. Il ordonne à son fidèle écuyer de retourner 
en Comouailles et de l'attendre un an, puis, ce délai passé, de se 
rendre en Ermenie, près de Ruai, qui récompensera son dévoue- 
ment. Le vaisseau cingle vers l'Angleterre (7398-506). 

Ni la Saga^ ni Sir Tristrem, ne parlent d'un transbordement 
de Tristan et d un retour de ses compagnons en Comouailles. Bien 
mieux, ces deux textes affirment (4) que Tristan revint dans le 
pays de Marc sur le vaisseau qui lemmcna : les Cornouaillais, 
disent-ils, reconnurent l'embarcation de Tristan à son arrivée. Si 
telle était la conception de Thomas, il faut avouer qu'elle prête 

(1) Le pauvre Henri de ce poète va chercher à Salerne la guérison de la 
lèpre dont il est atteint. 

(a) Thomas, moins prudent, faisait, la Sag^a en témoigne, accompagner 
Tristan à son vaisseau par les gens de Marc {S 37 : 36 s.). Gottfried a cepen- 
dant retenu quelque chose du poème français : le chagrin qui se manifeste 
dans Tentourage de Tristan (j3ôo). A vrai dire on ne sait qui, chez Gottfried, 
est en proie à la douleur, et ceci trahit l'emprunt. Plus loin,Gottfried reprend 
ce motif. Cette fois il s'agit de Taflliction des gens de Marc apprenant que 
Tristan est parti pour Salerne (7382-9i). 

(3) 11 n'est pas certain que le vers 7365 de G, où le poète allemand spécifie 
que Tristan n'emporta rien autre chose que sa harpe, soit une polémique 
contre Eilhart, chez qui Tristan se fait donner sa harpe et son cpce (ii34-7). 

(4) E dit même expressément que Kurvenal partit d'Irlande avec Tristan 



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174 COMPARAISON DS ûOlTrFRIED AV£G S BT £ 

largement le flanc à la critique. Il est impossible de concevoir qoe 
Tristan, arrivant en Irlande sur une grande nef bien gréée et 
pourvue d'un équipage convenable, réussisse à faire croire aux 
Irlandais qu'il a été assailli, dépouillé, blessé (et garrotté ?) (i)par 
des pirates. On s'étonnera aussi que Kurvenal et les matelots 
comouaillais soient accueillis et séjournent pendant un temps 
assez long (a) en Irlande, sans que rien révèle leur nationalité. 
Si maintenant nous examinons le texte d'Eilhart, nous y remar- 
quons que Tristan tint à Kurvenal, avant son départ pour la Gor- 
nouailles, un discours concordant pour le fond à celui qu'il fait 
chez Gottfried {Eilh. iio6-a3). Faut-il dès lors admettre que 
Thomas ne connaissait ni le transbordement de Tristan, ni le 
discours de Tristan à Kurvenal, mais que ces données sont venues 
à Gottfried par Eilhart? Telle est Topinion de M. Bédier,pour qui 
le motif du retour de Tristan dans son vaisseau est décisif (3). La 
supposition d'un emprunt fait à Eilhart gagne en force du fait que 
le retour de Tristan s'effectue chez Gottfried, comme chez son 
devancier, par l'Angleterre (4). D'un autre côté, les remarques qui 
ont été faites plus haut sur l'invraisemblance de l'arrivée en 
Irlande de Tristan avec un vaisseau de haut bord et un équipage 
complet ont montré qu'il est difficile de croire que les versions 
tronquées de Sir Tristrem et de la Saga reproduisent ici fidèle- 
ment Thomas. En l'absence de témoignages décisifs, et devant 
l'impossibilité de reconstituer sûrement le texte français, il semble 
prudent de renoncer à résoudre ce problème (5). 

Découvert par les Irlandais, Tristan fait son conte (6) aux 
émissaires envoyés du port, et qui remorquent son embarcation 
jusqu'au rivage (G jSoj-ôai). Malgré le silence de la Saga et les 

(a) Une année selon E (1277 s.),six mois d'après G(8o34),peat-ètre quarante 
jours suivant 6' (38 : 33 s.). 

(3) Bédier, p. loi s. 

(4) Eilh. 1271 95 = G 8027-9 

(5) On pourrait supposer que le transbordement de Tristan a eu lie* 
ch€X Thomas, sans discours de Tristan à Kurvenal. Mais celte explication 
servirait peu : eUe ne rendrait pas raison du retour de Tristan sur son 
propre vaisseau, trait assuré par la concordance de «S et de I?. 

(6) V. p. 1Ô5. 



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XI. TANTRIS. 7398-7770 175 

incohérences de Sir Tristrem^ on ne saurait méconnaître que 
Gottfried s'est attaché à la version de Thomas. Le poète anglais, 
comme le poète allemand, fait dire à Tristan qu'il est un 
marchand, assailli en mer et blessé par des pirates. Sir Tristrem 
ne parle pas de la qualité de jongleur que s'attribue Tristan (i); 
mais c'est là très probablement une omission, que le caractère de 
Tépisode contraint de constater. Quant à la Saga, muette ici, elle 
rapporte plus loin que Tristan conta à la reine qu'il se rendait en 
Espagne (suivant Gottfried il en venait) pour y étudier l'astro- 
nomie et autres sciences lorsque sa mésaventure lui arriva 
(39 : 26-28) (2). 

Il est très vraisemblable, d'après les explications fournies plus 
haut (3) que Thomas, au lieu de monti-er Tristan joyeux d'apprendre 
qu'il a touché l'Irlande (G 7622-34), faisait naître en lui un senti- 
ment d'appréhension que le héros, naturellement, dissimulait aux 
Irlandais. Peut-être est-ce en un monologue que les inquiétudes 
de Tristan étaient mises au jour. 

Les indications du poème anglais et de la Saga permettent 
d'affirmer que c'est à ce moment que le Tristan de Thomas dit 
aux Irlandais que son nom est Tantris. Chez Gottfried Tristan 
ne dit s'appeler Tantris que plus tard, lors du récit fait à la reine 
(7791), modification sans intérêt (4). 

De l'accord de Sir Tristrem : « dans sa nef il y eut en ce jour 
toutes sortes de déduits et il chanta des lais de toute espèce » 
(i 189-91) avec la Saga : « alors Tristan se mit à harper et à faire 
montre de ses autres talents courtois » (38 : 6 s.), on peut induire 
que le récit de Thomas faisait le fond des vers où Gottfried 
conte que les gens du château royal, ayant appris la découverte en 
mer d'un harpeur étranger, se rendent au port, demandent à Tristan 

(i) Les talents de jongleur de Tristan sont cependant signalés (1189-92). 

(3) On peat croire ici à tm contresens de Robert. Thomas faisait sans doute 
dire à Tristan qu'il savait Tastronomie et autres sciences (Cf. G 7565 qui semble 
être un résumé) ; Robert aura compris que Tristan allait étudier ces choses. 
Ce contresens ne serait pas isolé dans là traduction de Robert, (v.p.36). 
Il est évident d'ailleurs que ce conte a été déplacé par Tauteur Scandinave : 
Tristan n'a pu attendre le moment de son départ pour justiiier sa blessure et 
sa présence dans les eaux irlandaises. 

(3) V. p. 168. 

(4) D'ailleurs, en E, Tristan de nouveau déclare qu'il s'appelle Tantris 
lorsque la reine l'interroge (laiô). 



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176 COMPARAÎSON DE GOTTFRIBD AVBC S ET E 

de jouer de la harpe, et sont à la fois charmés de sa virtuosité de 
musicien et apitoyés par son tinste état (7635-8i). Mais on ne 
peut conclure de l'obscure allusion de Sir Tristrem : « ils le 
portèrent dans an logis » (laSg), allusion donnée plus loin et 
contradictoire ayec le récit de la Saga, que Thomas contait, 
comme le fait Gottfried (76811-99), que les gens de Dublin transpor- 
tent Tristan chez un médecin, qui tente vainement la difficile cure. 
On est, en revanche, mieux fondé à croire que Fintervention 
du clerc précepteur des deux Isolde, qui rapporte à la reine ce 
qu'il sait des talents et de la condition du harpeur étranger 
(G 770o-7o),^st de l'invention de Gottfried. Le poète allemand 
a été déterminé par le souci de la vérité à chercher un intermé- 
diaire courtois entre les gens de la ville et la famille royale. 
L'ébauche du rôle intellectuel de ce personnage explique aussi 
le goût des choses de l'esprit qui règne à la cour de Gormond et 
qui fait comprendre la condition mise à la guérison de Tristan par 
Isolde la reine. 

7771-82129. Cette condition est posée par Isolde dans l'entretien 
qu'elle a avec Tristan, amené au château royal. Elle déclare au blessé 
qu'elle est disposée à le guérir. Elle lui demande de donner un 
échantillon de ses talents de harpeur. Satisfaite de l'épreuve, elle 
réclame de l'étranger qu'il enseigne à sa fille ce qu'elle ignore 
encore de la musique et de la poésie (i). Tristan y consent (7771- 
884). Avec moins de détails peut-être, cette scène — sauf Taudition 
musicale de Tristan — se trouvait chez Thomas (2), Sir Tristrem 
en fait foi. La Saga, très mutilée (3), ne saurait être appelée en 
témoignage. 

(i) S prétend qne c'est la jeune Isolde qui a Tidée de tirer parti, en 
vue de son instruction, du harpeur étranger. Ce motif, qui se rencontre 
aussi dans la FoUe Tristan, a peut-être existé chez Thomas. Telle est du 
moins Topinion de M. Bédier, qui a admis ce trait dans sa reconstitution du 
poème français (p. 94). Ce motif se retcouve dans la légende d*Hilde, proba- 
blement connue de Robert. Curieuse dVntendre le chanteur étranger Horand, 
Hilde obtient de ses parents qu'ils le fassent venir au palais (Gndran, str. 
386 ss). 

(2) Il faut cependant noter que c'est ici seulement que Tristan, che« Gott- 
fried, déclare s'appeler Tantris (7791). 

(3) Preuves de lacunes de S : 38 : 6 après Tantris, et 38 : 16 au début dn 
discours de la reine. 



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XI. TANTRIS. 7771-81129 177 

Tristan est soigné dans ane chambre du château (7885-8). Gott- 
fried vante Tintelligence de son héros, qui doit de ne pas être 
reconnu à la précaution qu'il a prise de cacher sa blessure aux 
Irlandais après le holmgang (7889-914). Inutile de revenir sur ce 
trait déjà examiné (i). 

La sage reine, dit Gottfried, use toute son adresse à sauver un 
homme, à (yii elle eût donné pis que la mort si elle avait su qui il 
était (791 5-38). Cette ingénieuse antithèse fait défaut dans les deux 
autres versions. On la rencontre chez" Eilhart (ioi8-3i). Rien 
en vérité n'autorise à affirmer qu'elle se trouvait chez Thomas ; 
mais on ne peut non plus dire avec sûreté qu'elle a été empruntée 
par Gottfried à Eilhart. Pour avoir le droit d'émettre cette opinion^ 
on devrait être certain qu'un remanieur d'Eilhart n'a pas pris à 
tâche d'interpoler ici un passage de Gottfried. Or certains indices : 
harmonie de ces réflexions avec le thème de la navigation volon- 
taire, trace de soudure au vers 1017, inutilité de l'éloge d'Isolde 
(io34-5o) et étroite parenté de cet éloge avec celui que fournit 
Gottfried (7288 ss.), tendraient à faire croire que les vers 1017-50 
d'Eilhart sont empruntés à Gottfried. Ces raisons toutefois pèsent 
trop peu pour autoriser à une décision (2). 

Dans les vers 7939-65, où Gottfried exprime sa répugnance à 
raconter par le menu, et à l'aide des termes grossiers des guéris- 
seurs, comment Tristan fut soigné, on a vu depuis longtemps une 
critique adressée à Wolfram (3). Bechstein a remarqué, avec 
raison, que le blâme de Gottfried, s'il atteint par ricochet Wolfram, 
est dirigé tout d'abord contre Thomas, qui narrait copieusement, 
et dans une langue appropriée, les détails des opérations médicales 
de la reine Isolde {S 38 : 19-35) (4). 

La Saga consacre quelques lignes seulétnent, et Gottfried un 



(I) V. p. 160. 

(a) Le Tristan en prose allemand connaît Tantithèse, mais non Téloge 
d'Isolde (17 :8-i4). Disons encore que Gottfried est revenu plus loin sur cette 
donnée (cf. SaSo-Si) et qu'on en perçoit un dernier écho au v. 10140. 

(3) Cette opinion a été répétée dans le livre récent de M. E. Martin : 
Wolframs von Eschenhach Parzival und TiiurelU, p. xii. 

(4) V. op. c, noie aux vers 7939-58. Bechslein admet justement que 5 a 
ici abrégé son texte. En effet Robert a, dans une circonstance où la compa- 
raison est possible, donné une preuve de son éloignement pour Tusage de 
termes médicaux. (V. p. 24, v. 2337 s.). 



Univ. de Lille. Tr. et Mém, Dr.-Lettres. Fasc. 6. 12. 



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i^S COMPARAtSON t>E GOTtFHlBD AVEC S Et £ 

long passage, au récit de Téducatioii de la jeune Isolde par 
Tristan. Nous pouvons croire à Toriginalité de Gottfried en 
quelques points, i^ La Saga disant expressément qu'Isolde 
souhaite apprendre de Tristan la harpe et la poésie (i), alors que 
Gottfried afiirme que la jeune princesse savait ces choses — et 
bien d'autres — avant l'arrivée de Tristan, il est nécessaire 
d'adiAettre que le poète allemand, pour rester dans la vérité des 
mœurs, n'a pu consentir à montrer son héroïne inférieure en 
instruction aux jeunes filles courtoises de son temps (7985-8005). 
ao Gottfried accorde parmi les a matières » qui font l'objet de 
l'éducation d'Isolde une place à la morâUteit, c'est-à-dire, suivant 
sa propre définition, à la science des bonnes mœurs et de la 
bienséance (8oo6-3o). La forme étrangère de ce mot n'est pas une 
preuve qu'il ait été tiré du poème de Thomas. Il ressort au con- 
traire du texte de Gottfried que cette désignation était couram- 
ment usitée en Allemagne (a). Il ne semble pas non plus qu'elle 
apparaisse dans les textes français. Le ton du développement 
et les images semblent aussi dénoncer l'originalité de Gottfried. 
Enfin, lorsque la Saga, plus loin, énumère les talents et connais- 
sances que déploie Isolde devant les hôtes de son père, elle passe 
sous silence ce qui a rapport à la moralité (89 : 4-^), omission née 
sans doute du silence présumé de Thomas (3). L'intérêt de Gott- 
fried se décèle par la reprise du motif en ce dernier endroit (8046-8). 
Gottfried s'est évidemment inspiré de Thomas dans le tableau 
des « productions » d'Isolde à la cour de son père (8031-79). Mais 
il est probable qu'il a développé le thème de Thomas. Il tombe 
sous le sens que l'idée des vers 8o7a-5, ou ThamXse est donné 
comme un nom de ville, n'a pu se trouver avec ce sens chez le 
poète anglo-normand (4). Pour les autres additions de Gottfried, 
il est impossible de les discerner avec certitude. 

(1)5 38: 11-18, 38:36-39:1. Cf. E ia55-65. Gottfried paraît être retombé 
dans la donnée de Thomas an v. 8i45, lorsque, récapitulant les résultats de 
réducation dlsolde, il dit qu'elle savait lire et écrire, ce qui pourrait faire 
supposer qu'elle ignorait ces choses auparavant. Mais il est possible que 
le poète n*ait pas donné ce sens à sa pensée. 

(a) « C'est ce que nous appelons morâUteit » (8008). 

(3) Robert, qui ajoute volontiers à son original quand il y a lieu de faire 
campagne pour la courtoisie (v. p. 35 s.), n'aurait sans doute pas manqué 
de suivre son texte, s'il y avait trouvé le développement de Gottfried. 

(4) Sur le nom de Lût, qui se trouve accouplé à celui de Thami8e,y, p. 114. 



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XI. TANTRIS. 7771-8229 179 

n n*en est pas de même da passage suivant, où Gottfried 
montre Isolde éveillant Tamour dans le cœur de ceux qui la 
voient et l'entendent (8o8o-i35). Si la pensée était chez Thomas, 
ce que le silence de la Saga et de Sir Tristrem ne permet guère 
de croire, le poète allemand, conscient de son importance, l'a 
richement ornée. Il Ta illuminée de Téclat de comparaisons avec 
Tantique légende des sirènes (i), citées auparavant dans un 
passage original (4870), avec le conte oriental de la montagne 
aimantée, que Thomas n'a probablement pas connu (2), et avec un 
vaisseau errant çà et là après la rupture de ses ancres. La gracieuse 
image du double enchantement agissant sur les oreilles par la 
voix, sur les yeux par la beauté, est présentée avec une délicatesse 
toute gottfriedienne. 

C'est le sens de la composition, en même temps que le goût des 
doux thèmes du Minnesang, qui a déterminé GottMed à insister 
sur ce point. La destinée d'Isolde sera déterminée par l'amour, 
amour éprouvé par elle, mais aussi et surtout, amour inspiré à 
Tristan, à Mariadoc, à Gandin, à Marc ; il convenait de montrer 
d'avance l'irrésistible puissance de ses charmes. 

Gottfried revient à « l'aventure » — et à Thomas — eji termi- 
nant le récit du séjour de Tristan en Irlande. Redoutant d'être 
enfin reconnu, Tristan demande à la reine et en obtient son congé 
(8146-225). Deux traits sont toutefois suspects d'addition dans 
cette partie du poème allemand, i^ A la requête de Tristan, Isolde 
répond d'abord qu'elle ne le laissera pas partir avant une année 
(81 85-8). 2<» Tristan alors imagine une ruse pour emporter le consen- 
tement de la reine : il est, dit-il, marié, et s'il tarde à reparaître à 
son foyer sa femme le croira mort et prendra un autre époux 
(8189-99). Comme l'exposition de la Saga est ici très abondante et 
détaillée, et que rien n'y parait, ni de la menace de la reine, ni de 
l'invention de Tristan, il est presque certain que c'est l'auteur 
allemand qui est responsable de l'une et de l'autre donnée. Il est 



(1) Wace parle aussi des sirènes, dont la voix enchanteresse cause la 
perdition des vaisseaux (733 ss.), mais ne les met pas en relation avec la 
montagne aimantée, comme Gottfried . 

(3) Ce conte, introduit en Europe au xii* siècle (Hertz, op. c, p. 533), se 
rencontre pour la première fois en Allemagne dans le poème Hertog Ernsi^ 
composé peu après .1173 (v. Bartsch : Hersog Ernst, p. cxxix s.). 



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iSo COMPARAISON DE fiOTTFRIBD A'VEC S ET E 

aisé de deviner la raison de ces additions. Par la première, 
Gottfried a tenu à montrer, avec plus de force que Thomas, 
combien la reine s'est attachée à Tristan, ce qui servira à expli- 
quer la clémence de la sœur de Morholt dans la scène du bain ; 
par la seconde il a motivé plus strictement Tautorisation du 
départ donnée par Isolde à Tristan (i). 

Il reste à signaler une très peu importante divei^ence. Afin 
de rehausser les conditions d'existence de ses personnages, 
Gottfried élève de un marc d'or (5 39 : Sj s.) à deux marcs 
(8215) le présent fait par la reine à Tristan pour subvenir aux 
frais du voyage du prétendu jongleur. 

(i) Sur le retour de Tristan en Gomonailles par T Angleterre (G 8227-9) 
V. p. 174. 



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XII 



La Quête dIsolde 
(8a3o-89oo) 



823o-8353. Les détails de l'arrivée de Tristan à la cour de Marc 
ont été supprimés par Gottfried, qu'intéressent peu ces menus et 
extérieurs incidents de la narration (i). En revanche, le poète 
soucieux des effets psychologiques se dénonce dans l'exposition 
des sentiments railleurs prêtés aux Gornouaillais, qui s'égaient du 
bon tour joué par Tristan à la sœur de Morholt (823o-5i). Il est 
difficile de penser que Thomas, peu enclin à ce genre de réflexions, 
et qui ignorait peut-être le trait initial (2) qui a été ici exploité 
par Gottfried, ait servi de modèle au poète allemand. 

La Saga et Sir Tristrem s'abstiennent de mettre dans la 
bouche de Tristan l'enthousiaste éloge qu'il fait d'Isolde chez Gott- 
fried (8ii57-3o4). Cet éloge existait pourtant chez Thomas, les ver- 
sions norroise et anglaise elles-mêmes en apportent plus loin le 
témoignage (3). Mais Thomas a-t-il fourni à Gottfried plus que les 
vagues superlatifs que nous rencontrons dans la Saga{^i\i^'ii'j) ? 
Il est impossible de le croire. Les images éclatantes et neuves, les 
magiques effets de style, le charme prenant de l'expression, font 
reconnaître la griffe du lion. De même que la forme de l'éloge, 
l'effet qu'il produit sur les auditeurs de Tristan (83o5-i3) appartient 
en propre au poète allemand. 

Les quelques vers où Gottfried représente Tristan jouissant 
avec volupté de la vie dans les premiers temps de son retour 

(I) Cf. S 4o:C-i6. 

(a) V. p. 177. 

(3) Cf. S 41 : 32-37, 42: 20 s.; E i327-3i, i338-42. V. Bédier, p. 104, n. i. 



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l8a COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S BT J^ 

en Gomoaailles (83i4-9) paraissent inspirés d'Eilhart (i332-6). 

Suivant la tradition ancienne, Thomas justiôe la qiiète d'Isolde 
par le désir de mariage que font naître les sujets de Marc dans 
l'esprit de leur roi. Mais Thomas a été plus loin que la tradition ; 
il a voulu expliquer pourquoi les barons de Marc souhaitent qu'il 
se marie. Voici la raison qu'il a imaginée. Les barons craignent que 
Tristan ne garde du ressentiment de l'abandon où ils l'ont laissé 
pendant sa maladie(i),et ne se veuille venger lorsqu'il aura succédé 
à Marc. Pour prévenir ce danger, ils écarteront Tristan du trône en 
exigeant (a) de leur roi qu'il prenne femme. 

Il serait surprenant que le rigoureux Gottfried eût accepté, 
pour justifier la campagne des barons contre Tristan, le faible 
motif dont s'est contenté Thomas. Il l'a négligé et l'a i*emplacé par 
un autre, dont il a trouvé l'idée chez Eilhart(i35o s.). C'est l'envie, 
la constante ennemie du mérite (83âo-3i), qui arme les barons 
contre Tristan (3) et leur inspire d'abord de calomnier le neveu de 
leur roi en le décriant comme magicien (833a-53) (4), puis de lui 
fermer le chemin dû trône (8354 ss.). 

Nous allons démontrer la justesse de cette conjecture en exami- 
nant la scène où est décidée la quête d'Isolde. 

8354-8526. Dans la Saga (Sir Tristrem est ici informe), les choses 
se passent de la façon suivante, i" Au cours d'une première réu- 
nion les barons exposent à Marc qu'il doit se marier, a^ Mare 
accepte de se rendre à leurs désirs s'ils lui découvrent une femme 
digne de lui. Il leur accorde un délai de quarante jours pour faire 
un choix. 3^ Dans une seconde réunion les barons proposent Isolde 
d'Irlande (5). Us écartent les objections que fait Marc à cette idée 

(I) Cf. E i3o8 s. 

(a) Ils menacent le roi de quitter son service s*il ne consent à leur demande 
(S4i:3 8.). 

(3) L'idée perce dans la Saga (4o :3i s.) et en E (i343-5), mais n'est qu'une 
considération incidente, peut-être un vague souvenir des jaloux de la 
tradition. 

(4) Ce trait n'est pas de l'invention de Gottfried. Thomas le présente, 
mais sans lui donner la valeur ni l'effet qu'il a dans le poème allemand 
(5 4o : 23 s.). On voit aussi que Gottfried a substitué à l'idée abstraite : 
« Tristan savait changer le cœur des hommes » (5 4o : 24 s*) îine vive image : 
« L'enchanteur (Tristan) sait aveugler les yeux qui voient » (G 835o s., 
traduction de M. Bédier, p. io4). 

(5) 5 répète ici les conditions mises par Marc à son mariage. 



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XII. LA QUÊTK D*isoLDE. 8354-85q6 i83 

et ils désignent Tristan comme chef de l'expédition qui ira cher- 
cher la Aitore épouse de Marc. 

M. Bédier a remarqué que ce texte impose à Marc, qui a 
promis auparavant de ne pas se marier pour réserver son héritage 
à Tristan et qui, avec empressement, accepte de violer son engage- 
ment, une attitude « ridicule et odieuse ». Il a, de plus, vu qu'une 
lacune est presque cfrtaine dans la Saga (4i : 8), précisément 
avant l'endroit où Marc se rend si vite aux vœux de ses barons (i). 
Ces deux observations sont d'une incontestable justesse. Avant 
a**, le texte de Thomas devrait offrir une lutte de Marc.Mais quelle 
était la physionomie de cette lutte? M. Bédier pense qu'on la 
reconnaît chez Gottfried, où, à l'endroit correspondant à la lacune 
de la Saga, nous trouvons le développement qui suit. Marc refuse 
net de se rendre aux instances des barons. Irrités, ceux-ci montrent 
une telle hostilité envers Tristan que celui-ci craint pour sa vie et 
vient supplier Marc de céder. Tout d'abord, Marc résiste à Tristan 
comme il a résisté aux barons, et ce n'est que devant la menace 
que profère Tristan de quitter le pays qu'il finit par se résigner 
(8361-455). 

L'introdaction de ce passage de Gottfried dans le texte de 
Thomas présente pourtant des difficultés. lo D'après la Saga, 
Tristan n'a connaissance des projets des barons que lors de la 
dernière réunion,où est prise la résolution définitive (S 4^ : ii8-35). 
Il est donc impossible que le neveu de Marc ait combattu aupara- 
vant la résistance de son oncle (a), ao L'amalgame des textes amène 
une confusion de joiotifs : à en croire la Saga, les barons veulent 
le mariage de Marc, afin d'échapper aux vengeances de Tristan ; 
selon Gottlried, c'est l'envie qui les pousse. M. Bédier est contraint 
de superposer les deux motifs, ce qui parait risqué (3), chacun des 
deux poètes ayant très probablement mis en jeu un ressort différent. 
3o On admettra l'exploitation par Thomas du thème de l'envie 
d'autant plus malaisément que le poète fi:*ançais ne parle pas 

(i) Bédier, p. io5, n. i . . 

(a) V. le désaccord dans le texte de M. Bédier : p. io6, 1. 7-9 et p. iio, 
l. 3-ia. 

(3) On ne saurait prétendre que Thomas n'eût pas été capable de cette 
invention. Il a même, dans les fragments conservés, très bien parlé de Tenvie 
(Bédier, v. 807-32). Mais, comme il est dit ci-dessus, il n'a vraisemblablement 
mis en œuvre qu'un motif. 



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l84 COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £ 

ailleurs distinctement de cette donnée, alors qae Gottfried se plaît 
à faire de la quête dlsolde une sorte de lutte des envieux et de 
Tristan, lutte dont les péripéties se déroulent jusque sur la côte 
d'Irlande, après la victoire de Tristan sur le serpent (8369 ^^"» 
8539 ss., 8558 ss., 8636 ss., 9666 ss., 10795 ss). 

Une dernière observation mérite aussi d'être prise en considé- 
ration. La diatribe que Gottfried prête à Marc sur les envieux 
offre une singulière analogie avec un passage d'Ëilhart sur le 
même sujet (i). La concordance est d'autant plus significative que 
c'est par l'envie qu'Ëilhart, avant Gottfried, explique l'hostilité 
des barons de Marc envers Tristan (Eilh. 3o85-i49). 

Pour ces raisons, il parait préférable d'admettre que la lacune 
de la Saga n'est pas la suppression d'un passage affectant le 
caractère du développement de Gottfried. Dans les vers disparus, 
Thomas — dès la première assemblée du roi et de ses vassaux — 
faisait dire à Marc qu'il refiisait de se marier parce que Tristan 
était son héritier. Les barons triomphaient, par une réplique dont 
le sens ne peut être retrouvé (2), de la résistance de Marc. Le roi 
alors se déclarait prêt au mariage si les barons lui trouvaient une 
femme réunissant de rares vertus. Cette reconstitution, qui ne 
détruit pas l'harmonie du texte, a, de plus, le double avantage 
d'anéantir l'objection tirée de la conduite de Marc et de ne 
supposer qu'une lacune très courte, due à l'inadvertance, ce qui 
est plus vraisemblable que l'hypothèse d'une longue suppression 
dont l'intention ne se peut deviner (3). 

(i) Outre la similitude des idées on relève quelque analogie verbale : 
swer bedirwe und getrùwe ist hazzen unde ntden 

daz muoz der biderbe Itden. 

der mag des habin gûtin ràt G 8899 s. 

ab in die bôsen nîden. 

Eilh. 3i 19-34 
gedenkit an die vromigheit wis vor bedenkende aile wls 

Eilh. 3iii dlnen frumen und dln ère 

GS^aa s. 

(3) Il n'est pas nécessaire de croire que l'argument des barons ait été 
très puissant, le Marc de Thomas étant dénué de la grande délicatesse de 
sentiments qui caractérise le Marc de Gottfried. C'est ainsi que le roi, après 
cette première tentative, abdique chez Thomas toute résistance, alors que 
chez Gottfried il donne, plus tard, un nouveau témoignage de sa générosité 
(8539 88.)- 

(3) On remarquera aussi que l'addition de M. Bédier contraint à élever à 
trois le nombre des réunions de Marc et de ses vassaux. 



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XII. LA. QUÊTE d'isoldb. 85q7-8632 i85 

Le texte de Gottfried étant ainsi dégagé de celui de Thomas, 
il reste à apprécier les principales modifications de Tanteur 
allem'knd. 

Nous avons acquis la conviction que Gottfried a remplacé, 
comme motif de l'hostilité des barons à Tégard de Tristan, la peu 
croyable crainte de vengeance parle motif plus vrai de l'envie (i). 
Cette substitution a amené le poète allemand à sa fine et poétique 
digression morale sur ce défaut (8397-425) (2). 

Un autre déplacement de motifs donne, dans le passage 
examiné, un plus haut intérêt au poème de Gottfried. Marc, dit la 
Saga^ consent au mariage à la condition qu'on lui choisisse une 
femme parfaite à tous égards. M. Bédier estime que Marc est 
convaincu que cette idéale fiancée ne se pourra rencontrer et que, 
de cette façon, avortera le projet de mariage (3). Admettons que la 
condition imposée par Marc ait cette origine. Gottfried a aisément 
discerné la faiblesse de l'invention. Il n'a pas cru qu'on ne pût 
trouver à Marc une femme « de naissance égale à la sienne, 
courtoise et louable de mœurs et de manières, bien apprise » (4). 
D'après lui, Marc attend que le nom d'Isolde soit ]»rononcé : 
conscient des obstacles qui s'opposent à son union avec la nièce 
de Morholt, le roi s'écrie alors que s'il n'obtient pas Isolde il ne 
veut pas d'autre femme, et il s'applaudit de son idée (8521-6), qui 
est certainement plus ingénieuse et d'un plus ferme ressort que 
celle que lui prête Thomas. 

8527-8632. Par ces remarques, on voit que Gottfried a attentive- 
ment étudié cet épisode de son original et l'a pénétré d'éléments 
entrant vigoureusement dans l'action. Nous allons avoir une autre 
preuv^e de l'inquiétude d'art du poète allemand. 

Dans le poème français, après que Marc s'est déclaré prêt à 
épouser Isolde et a montré les diflicultés d'exécution de ce projet, 

(I) V. p. 183 8. 

(a) Dans les sentences qui émaillent le discours de Marc se retrouvent 
rinfluence de Pnblilius Syrus (v. Bahnsch: Tristan-Studien, p. 3) et des 
pensées qui, nousTavons dit (v. p. i84). trahissent Timitation d'Ëiihart. Mais 
combien Gottfried est plus vif, plus incisif, plus poétique que son terne 
devancier ! 

(3) V. Bédier, p. io5, n. i . 

(4) V. Bédier, p. 108. 



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l86 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

Tun des vassaux du roi insinue que Tristan est capable de mener 
la chose à bien. Afin d'enlever aux barons tout prétexte d'inimitié, 
le neveu de Marc se déclare prêt à tenter lentreprise et fait ctoix, 
poui* l'accompagner, de guerriers hardis. Très simple est cette 
succession des faits. Gottfried, en exploitant le thème de l'envie 
et d'une lutte de Tristan avec les envieux, a donné à cet épisode 
la saveur d'une intrigue dramatique. Ce n'est pas parce qu'ils 
croient Isolde la fiancée la plus digne de Marc que les barons 
proposent à leur roi la jeune Irlandaise comme épouse, mais parce 
qu'ils ont décidé d'imposer à Tristan la périlleuse mission d'aller 
chercher dans l'Irlande ennemie la nièce de Morholt (8455). La 
désignation d'Isolde est donc un premier incident de la querelle 
et constitue une victoire des barons. Mais Marc, qui devine les 
desseins malveillants de ses vassaux, refuse « d'envoyer une 
seconde fois Tristan à la mort ». Echec des barons. Tristan tou- 
tefois joue — ou parait jouer — le jeu des envieux en se déclarant 
prêt à tenter l'entreprise. Les barons triomphent, mais non pour 
longtemps. Tristan réclame comme compagnons dans sa redou- 
table expédition les envieux, qui restent consternés, et, par un 
juste retour des choses, se voient pris dans leurs propres filets (i). 

Cette modification est aussi un amendement au texte de Thomas 
à un autre point de vue. Le refus exprimé par Marc d'exposer 
la vie de Tristan prête une voix aux sentiments de reconnais- 
sance qui devraient animer les Comouaillais et ennoblit le carac- 
tère du bon roi. 

Aux vingt barons que, suivant la Saga, Tristan emmène avec 
lui, Gotttried ajoute soixante soudoyers et vingt conseillers de 
Marc — ceux-là même qui ont ourdi l'intrigue —, ce qui porte à 
cent le nombre des compagnons de Tristan (8588-99). M. Bédier 
présume que Gottfried a tenu à donner à Tristan, dans son aven- 

(i) Il est absolument certain que ces péripéties manquaient au poème de 
Thomas. Pour ce qui est de la dernière nous avons une preuve de Taddition 
de Gottfried dans le récit ultérieur de la Saga, 'OÙ les compagnons de 
Tristan « maudissent les conseillers du roi qui leur ont préparé ces périls 1» 
(43 : 19 s.). Chez Gottfried — et c*est là le piquant de la situation — ils ne peu- 
vent que se maudire eux-mêmes (8643-6). On est aussi en droit d'invoquer 
comme témoignage de Tabstenlion de Thomas le joyeux empressement 
avec lequel les çingt barons cornoua illais se portent caution pour Tristan 
lorsque celui ci s'engage à combattre le sénéchal (S 5a : 20-ii3), et qui exclut 
toute hostilité à Tégard du neveu de Marc. 



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XII. LA QUÊTE D*ISOLDB. SSSS-SgOO 187 

tare prochaine, une escorte imposante. Cette raison parait très 
juste. On en peut découvrir une autre encore. Les captifs comouail- 
lais en Irlande reconnurent avec émotion, dit Gottfried, parmi 
ceux qui entouraient Tristan dans la solennelle séance du juge- 
ment, leurs pères et leurs parents (iiijS-So). Il faut donc que les 
barons qui forment l'escorte de Tristan soient assez nombreux pour 
que ces touchantes reconnaissances ne soient pas réduites à un 
chiffre insignifiant. 

Le sens courtois de Gottfried se décèle dans la suppression de 
l'énumération des marchandises dont Tristan charge sa nef chez 
Thomas (S 43 : io-ia)(i). 

Il faut admettre avec Kôlbing et M. Bédier que la critique 
adressée par Gottfried à la fameuse donnée du « cheveu d'or » 
(86o5-3q) se trouvait chez Thomas. Les circonstances de cette 
donnée ne sont pas, chez Ëilhart, tout à fait les mômes que celles 
signalées par Gottfried (a). Aussi peut-on croire que le poète 
strasbourgeois n*a pas entendu viser son compatriote, mais a 
marché sur les traces de Thomas. 

8633-89oo. C'est d'après la Saga, c'est-à-dire en suivant Thomas, 
que Gottfried s'étend sur les préoccupations de Tristan et de ses 
compagnons à l'égard du succès de l'expédition (G 8633-78). On 
remarque seulement que le poète allemand n'énumère pas les 
divers moyens que Tristan envisage dans la Saga afin d'arriver à 
son but (3) et que,d'autre part, il met dans la bouche des barons un 
'monologue utile, car il justifie la conduite des envieux couards, 
qui ne voient rien de mieux à faire que de se fier à Tétoile de 
Tristan. 

L'arrivée des Comouaillais en Irlande n'est pas traitée chez 

(i) Une antre raison justifierait la réserve du poète allemand. Thomas 
attachait une grande importance au déguisement des Gornouaillais en 
marchands (v. S 43 : lo-ia, 43:i3-i5, 43:!ii-25, 49 : 33-38, E i38o-4). Comme ce 
motif ne joue pas un rôle essentiel dans l'action, Gottfried a jugé inutile de 
le mettre en relief. 

(a) Eilhart parle de la querelle de deux hirondelles, Gottfried d'un seul 
oiseau. En revanche, il est, chez Gottfried, question de la construction d'un 
nid, ce dont Eilhart ne dit rien {EUh. i38i ss.). 

(?) S 43:ia-a5. L'idée qu'agite Tristan d'attirer Isolde sur le vaisseau 
et de s'enfuir avec elle (S 43: ai s.) rappelle un trait de la légende d'Hilde 
(v. Godron, str. 44^ ss.). 



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l88 COMPARAISON DE GOTTFRIED A-VEC S ET JE 

Gottfried comme dans la Saga. Le poème allemand présente ces^ 
5 faits : i<> Tristan, avant de quitter le vaisseau, invite ses compa- 
gnons à la prudence et leur trace leur conduite pour le cas où il 
ne reviendrait pas dans deux ou trois jours (8695-732) ; a^ à la vue 
de la nef étrangère, le maréchal irlandais chargé de la surveillance 
de la ville et de la rade vient au port s'enquérir de la nationalité 
des arrivants (8733-56) ; 3<> Tristan dissimule ses traits sous un 
ample capuchon, descend avec Kurvenal dans une barque et parle- 
mente de loin avec leslrlandais (8757-98); 4° il leur fait un conte assez 
compliqué : il prétend s'être associé avec deux autres marchands 
pour trafiquer en Irlande ; un orage a dispersé leurs nefs et l'a 
jeté sur ces côtes inhospitalières ; il demande qu'on l'autorise à 
séjourner dans le port quelques jours, le temps de rechercher ce 
que sont devenus ses compagnons (8799-873) ; 5<> grâce à la pro- 
messe d'une redevance quotidienne à payer au roi et au don d'une 
coupe d'or au maréchal, Tristan obtient la permission demandée 
(8874-900): 

Dans la Saga et Sir Tristrem on lit, au lieu de ces incidents, 
que deux chevaliers de Conaouailles (i) sont envoyés par leurs 
compagnons auprès du roi. Ils lui content une histoire assez ana- 
logue à celle qu'imagine Tristan chez Gottfried (a), et en obtien- 
nent le droit de commercer librement dans le pays. 

Thomas, à en juger par ces deux versions, ne connaissait donc 
pas 10, a», 3°, 5<* de Gottfried (3). D'autre part Eilhart signale, plus 
brièvement que Gottfried, mais d'accord avec lui pour l'essen- 
tiel, les recommandations faites par Tristan à ses compagnons 
(i5ii-8)(4), l'intervention du maréchal irlandais (i5aa-9), le don 
d'une coupe d'or fait à ce personnage (i532 ss.). Ainsi ip, a® et 

(i) E ne fixe pas le nombre des députés. 

(2) E ignore ce récit. 

(3) Les présents faits, selon ^,au roi, à la reine et à Isolde n'ont sans doute • 
rien à voir avec la coupe offerte au maréchal . 

(4) Cf.: 

sulle wir komen hinnen, den muoz ich liegen disen tac, 

daz mûz mit grôzin listen geschin. swaz ich in geliegen mac. 

Eilh, i5ia s. G 8709 s. 

und swiget ir algemeine swiget unde tuot iuch in ! 

und làt mich redin aleine ich wil selbe dâ vor sîn, 

Eilh. i5i5 s. wan ich die lantspràche kan. 

G 8703-5. 



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XII. LA QUÊTE d'isolde. SôSS-Sgoo 189 

50) (i) de Gottfried concordent avec Ëilhart et ont sans doute été 
empruntés par lui à ce poète (2). 

A Gottfiried reviendrait la justification sévère des mesures de 
prudence imposées par Tristan à ses compagnons, la préparation 
d'une donnée prochaine par la fixation d'un délai après lequel les 
compagnons du neveu de Marc cingleront pour la Gornouailles 
sans plus l'attendre, les précautions prises par Tristan pour ne 
pas être reconnu des Irlandais, quelques détails, plutôt indifférents, 
de rhistoire contée, au maréchal, enfin le jeu de mots assez fade 
sur la rougeur et la richesse de la redevance et du présent (8894-900). 

(1) Le conte de Tristan n'a pas tout à fait le même aspect que chez Gott- 
fried, qui se rapproche ici bien plus de Thomas que d'Ëilhart. 

(2) M. Bédier, qui a reconnu trois concordances entre Eilhart et Gott- 
fried : !• le chiffre de cent chevaliers emmenés par Tristan, 2" Taccueil hostile 

• des Irlandais, 30 le rôle du maréchal (Bédier, p. ii3 s.), voit dans cette iden- 
tité la présomption d'un emprunt, mais non une certitude. Les deux nou- 
velles analogies que nous avons relevées : i<> discours de Tristan aux siens ; 
2* don d'une coupe d'or au maréchal rendent presque assurée la thèse de 
l'exploitation d'Eilhart par Gottfried. 



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XIII 



Le Combat contre le Dragon 
(8901.9986) 



8901-9096. Avec plus d'aisance que Thomas, dont le récit est 
assez abrupt, Gottfried conte les ravages du dragon d'Irlande. 
Gomme son modèle il mentionne la récompense promise par le 
roi — la main de sa fille — au cheçalier (i) qui tuera le monstre 
(890i-a3>. 

Le poète allemand s'est toutefois gardé de reproduire une 
naïveté de Thomas, qui rapporte que le serpent vient tous les 
Jours dévaster la ville (S 44 • i3, 44 • 3a s.). Il a aussi évité une 
contradiction de son original^ où Ton voit que personne n'ose 
assaillir le serpent (S 44 • '^^7)» sJors que plus loin il est dit 
1° que beaucoup d'Irlandais avaient tenté Tentreprise (S ^ :21s.), 
sio que le sénéchal s'armait tous les jours pour aller combattre le 
.monstre (S 45 : a8) (2). 

Dans le vers suivant (8924)» Gottfried a détruit une invraisem- 
blance de Thomas, qui prétend que Tristan ignorait jusqu'alors 
l'existence du dragon. Il est incroyable que Tristan, qui a vécu 
assez longtemps à la cour d'Irlande, n'ait pas connaissance d'un 
fait qui atteint la prospérité du pays et intéresse à si haut point la 
destinée de la fille du roi, son élève. Aussi le poète allemand a-t-il 
admis que Tristan est instniit des ravages du monstre et de la 
promesse du roi. De cette remarque Gottfried tire une idée qui 
éclaire tout Tépisode ; c'est sur l'espoir qu'il a de conquérir la 

(i) V. Bédier, p. ii5, n. 2. La condition est posée dans les trois textes, 
mais Thomas Toubliera tout à l'heure (v. p. 201). 

(2) Cependant M. Bédier a peut-être raison de supposer ici uneinadve^ 
tance de Robert. 



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XIII. LE COMBAT CONTRE LE DRAGON. 89OI-9096 I9I 

récompense promise (la fille du roi) que Tristan fonde le succès 
de la quête dlsolde (8925-9) (i). 

Le combat de Tristan contre le dragon est, dans le poème 
allemand, décrit avec infiniment plus d'abondance que dans 
la Saga {G 8966-9096). Mais la lecture de Sir Tristrem nous 
enseigne que la Saga a dû abréger son texte, au moins la 
description de la seconde phase de la lutte. Quelques traits cepen- 
dant peuvent avec certitude être portés à Factif de Gottfried (a). 

lo Ghez Thomas, le destrier de Tristan est étouffé par la fumée 
qu*exhale le monstre (5 et E) (3). Dans le poème allemand, il est 
tué par la violence du choc* produit par la rencontre (8980^). Ceci 
est plus vrai. Tristan lance son cheval bride abattue afin que la 
force acquise par la vitesse permette à sa lance d'entrer profondé- 
ment dans le corps du dragon. Il est dès loi's plus naturel que le 
cheval tombe brisé par la collision plutôt que de périr lentement 
sous les effets de la fumée. 

2° La description, si colorée, des furieux efforts du serpent 
après sa blessure (G 8998-903) appartient à Gottfried. La version 
anglaise, en effet, présente Tristan anxieux, le monstre aggressif. 
La peinture du poète allemand exige une attitude inverse. 

3^ C'est à Gottfried aussi que revient Fidée de figurer les armes 
du dragon comme une troupe d'adversaires opposée à Tristan : 
vapeur et fumée, force et feu, dents et griffes (9020-5). Cette pensée 
est de même nature que l'allégorie des auxiliaires de Tristaii contre 
Morholt (4). 

4* Enfin le tableau du serpent expirant au milieu d'épouvan- 
tables mugissements (9050-9) paraît bien être né de l'imagination 
de Gottfried. Le poète allemand seul a fait du serpent un monstre 
de dimensions formidables. Cela est aisé à prouver. i« Dans 
l'original français, Tristan tue le serpent d'un coup de taille {S et 

(i) V. Bédiep, p. i3o. 

(a) On doit croire avec M. Bédier (p. 116, n. i) que le poète allemand 
imitait Thomas en situant dans le val d*Anferginân le lieu où séjournait le 
dragon {G 8944 s.). Le mot geste était sans doute aussi dans Poriginal français. 
(Cf. Bédier, v. aiai : « ky soit les gestes e les cuntes »). Notons cependant une 
remarque humoristique de Gottfried : le sénéchal et son escorte fuyant à 
toute bride devant le dragon vont « un peu plus vite qu'au trot » (894?* ss.). 

(3) C'est à peu près ainsi qu'Eilhart présente les choses (i656 s.). 

(4) V. p. 143 et 156. 



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19^ COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ST £ 

E), chez Gottfried, d'un coup de pointe porté au cœur (9060 s.), ce 
qui est le seul moyen de venir à bout d'un animal aux proportions 
énormes. 2° Dans le poème français, le sénéchal emporte avec lui 
la tête du dragon (S t^6: i, /!^'j :3i s,, E i49a-5); chez Gottfried, 
il est besoin d'un char à quatre chevaux pour l'enlever (9218-20). 
30 C'est avec beaucoup de peine que, dans le poème allemand 
— seul — , Tnstan ouvre la gueule du monstre (9062 s.) (i). 

Après sa victoire, Tristan coupe la langue du serpent, mais au 
lien de la mettre dans sa chausse (S et E)y il la place, dît Gottfried, 
sur sa poitrine (9063-8). On devine la raison qui a pu déterminer 
le poète allemand à cette modification : il est séant que les dames 
de la cour d'Irlande découvrent la langue sur la poitrine de Tris- 
tan et non dans sa chausse (G 9417 ss.)(2). 

Alors que la Saga (Sir Tristrem a abrégé) rapporte que 
Tristan s'afiaisse évanoui près d'un étang (S 4^ : 19-24)» Gottfried 
nous informe que son héros, épuisé, tomba dans l'eau d'une mare 
et y resta immergé jusqu'à la tête (9069-96) (3). Par cette altération 
le poète allemand a dramatisé son récit. Il l'a aussi pourvu d'un 
trait dont l'utilité se découvrira par la suite. Voyant Tristan 
plongé dans l'eau, la jeune Isolde supposera que le peu scrupuleux 
sénéchal a voulu se débarrasser de son compétiteur en le tuant et 
a ensuite jeté son cadavre dans l'étang (9400-3). 

9097-9250. En quelques mots la Saga raconte comiment le 
sénéchal,venu sur le champ de bataille après le départ de Tristan, 
coupe la tête du dragon, emporte son trophée et va proclamer 
sa victoire à la ville (45 : 35-46 : 7) (4). 

(i) Un trait, de peu d'importance, témoigne du souci d'exactitude de 
Gottfried. Dans le poème allemand, Fécu de Tristan est presque entièrement 
consumé par le feu que crache le dragon (9037 s.). Dans la Saga, Vécu du 
chevalier reste, très invraisemblablement, intact et brillant (5 46 : 34 &•)• 

(a) C'est probablement aussi l'opinion de Heinzel {op, c, p. 4^^)- 

(3) Eilhart justifie ainsi la présence dé Télaug dans son récit : Tristan, 
que le combat et le feu craché par le serpent Ont mis en sueur, se dirige vers 
un mo8 afin de se rafraîchir dans l'eau (1676 ss.). Gottfried — et ceci est de 
nature à surprendre — n'a pas tiré parti de cette explication, mais a attribué, 
en suivant Thomas, l'acte de Tristan au désir, assez peu justifié, du héros 
de se cacher (9070 s.). Il connaissait cependant ce passage d'Eilhart, puis- 
qu'il a répété d'après son devancier qu'une source fraîche versait ses eaux 
dans l'étang (G 9084 s. « Eilh. 1680). 

(4) Il est impossible de décider si l'introduction du sénéchal, qui a lieu . 



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XIII. LB COMBAT CONTRE LE DRAGON. 9097-9250 igS 

Au lieu de ce sec récit, GottMed offre une scène admirable de 
vivacité, de verve malicieuse, d'exacfîtude de vision et de puis- 
sance descriptive*. 

Le rusé sénéchal, entendant le mugissement suprême du 
dragon, présume que le monstre est tué. Il quitte à la dérobée ses 
compagnons et chevauche vers l'endroit d'où est parti le cri. 
Apercevant les restes du cheval de Tristan, le couard est pris 
d'un tel effroi qu'il s'arrête défaillant. Peu à peu, cependant, le 
cœur lui revient et il s'aventure sur les traces du serpent, marquées 
par l'incendie du feuillage et de l'herbe. La vue inopinée du 
monstre gisant à terre le frappe de terreur : il fait une volte-face 
si brusque que sa monture s'abat. Cheval et cavalier roulent l'un 
sur l'auti'e. Le poltron se dépêtre avec peine, puis enfile la 
venelle, laissant sur place lance et destrier. Gomme personne ne 
le poursuit, il s'arrête, reprend courage, retourne à petits pas et 
ose enfin regarder en face l'horrible bête. Son cœur s'enfle 
^d'espoir ; il est le vainqueur ^u dragon ; * et, pour se le mieux 
persuader, il monte en selle, fond sur l'ennemi la lance au poing 
en poussant le cri de la joute (i). Mais un doute l'assaille pendant 
qu'il s'abandonne à ses fanfaronnades : qu'est devenu le chevalier 
qui a tué le dragon ? Prudemment il se met à la recherche de ce 
gênant compétiteur, décidé à se débarrasser de lui si la lutte ne 
comporte nul péril (a). Ne le découvrant pas, il se rassure et 
reprend sa lutte contre le cadavre, le lardant de coups et s'eflbr- 
çant en vain de détacher la tête du tronc. Enfin, il brise sa lance 
contre un arbre abattu, en enfonce un tronçon dans la gueule du 
dragon et s'en va à la ville proclamer ses prouesses. 

Le poète allemand n'a pas imaginé cet incident seulement pour 
enrichir sa narration de détails agréables et donner carrière à 
son humour. Il a marqué d'une forte empreinte le caractère du 

seulement ici dans la Saga (45: aS ss.),se trouvait en cet endroit chez Thomas, 
ou, comme chez Gottfried, auparavant, lors de la rencontre que fait Tristan 
du sénéchal et de son escorte (G 8953-66). E semble pourtant devoir faire 
triompher la première supposition (i4i3-9). 

(i) Rien ne prouve que les vers : <k schevelier damoizêle — ma blunde 
Isôt, ma bêle » (9169 s.) se soient trouvés dans le texte français. Gottfried a 
certainement inventé le vers français i8a88, qui n*est pas dans le fragment 
correspondant de Thomas. 

(a) Dans la Saga, il s'imagine que l'adversaire du dragon a été dévoré 
<45 : 36 s.). Gottfried peut avoir imité Eilhart (1711-3. V. Bédier, p. i3si). 

Unip, de lÂlle. Tr. et Mém, Dr.-Letires. Fasc. 5. i3. 



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194 COMPARAISON DE GOTTPRIED AVEC S ET £ 

sénéchal. Thomas a tracé une vague silhouette de ce personnage, 
qui n'est autre chose que ïe type légendaire, si répandu, du fourbe 
qui veut s'approprier le prix d'un exploit étranger (i), Gottfried 
lui a donné une singulière complexité. C'est bien encore le 
menteur astucieux de la tradition, mais c*est aussi un couard et 
iin fanfaron. La pusillanimité du sénéchal ressortait du poème. Il 
a suffi à Gottfried de la caractériser par des traits piquants. 
Quant à la forfanterie, elle peut être le résultat d'un emprunt de 
Gottfried. On connaît Kei, l'immortel sénéchal d'Arthur, dont le 
goût de vanterie éclate dans les poèmes arthuriens (a). Il semble 
que Gottfried ait façonné son sénéchal d'après ce patron. Son 
personnage, comme Kei, est prêt à entreprendre toutes les aven- 
tures, comme lui il se targue de sa valeur (9225-36), comme lui 
enfin il est, après ses mésaventures, la risée de tous (i 1362-70) (3). 

Se rendant en hâte à la ville, le sénéchal commande on 
char à quatre chevaux pour emporter la tête du dragon (gaiS-so). 
Nous avons dit la raison de cette invention de Gottfried (4)« 
Ajoutons que le poète allemand s'est peut-être inspiré du Nibelun- 
genlied, où il est dit qu'il faut douze kanzwàgen pour enlever le 
trésor des Nibelungen (éd. Bartsch, str. 1122). 

Le sénéchal, ensuite, proclame son exploit, vantant son courage 
et contant ai*tificieusement qu'un chevalier étranger a affiwnté le 
monstre avant lui, mais a été victime de sa témérité (gaai-So). 
M. Bédier a remarqué que, par cette dernière addition, Gottfried a 
« écarté certaines invraisemblances » du récit de Thomas (5). 

9251-9330. La tête du dragon étant apportée en témoignage, et 
le sénéchal réclamant la récompense de son exploit, le roi se 
dispose à lui donner satisfaction {G 925i-63). 

(i) V. entre autres les divers contes (allemands et français) de Siegfried, 
la légende de Wieland {Thidrekaaaga, ch. a6) et les récits finnois (cf. W. 
MûUer : Zur Mythologie der germaniachen Heltlensage, 97 ss.). 

(2) V. Hartmann : Iwein 2547 ss., 4635 ss. et Erec 4629-831. V. aussi EiUi. 
5386 ss. Il est assez curieux que l'auteur de la légende islandaise de Tristan, 
née de la version de Robert, appelle le sénéchal irlandais Kaei (cf. Gollher: 
Die Sage von Tristan und Isolée, p. 117). 

(3) Ce motif est indiqué dans la Saga (55 : 36-56 : i), mais Gottfried Ta 
développé avec une significative prédilection. 

(4) V. p. 191 s. 

(5) Bédier, p. i3i. 



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XIII. LB COMBAT GONTRB LE DRAGON. 9!l5l-933o I9& 

Dans la Saga, c'est le soir de ce même jour que le roi veut 
réunir ses conseillers et examiner les prétentions du sénéchal ; 
chez Gottfried,la réponse du roi est fixée à une date reculée, mais 
non précisée par le poète (922611 s.). La modification de Gottfried 
parait née de Timpossibilité où est le roi de convoquer si soudai- 
nement ses lantbarûne, qui résident assez loin de la cour (9264-7). 

La Saga et Gottfried sont d'accord pour montrer la jeune Isolde 
afiQigée jusqu'à la mort du destin que lui réserve le prétendu 
succès du sénéchal. Mais si les plaintes de la jeune fille se 
ressemblent dans les deux textes, le rôle de sa mère y est difTérent. 
Chez Thomas, c'est Isolde la blonde qui soupçonne la fourberie du 
sénéchal, c'est elle qui a Fidée de visiter le lieu du combat 
(46 : 20-27). Cette clairvoyance et cette initiative ont été refusées 
par Gottfried à la jeune princesse. C'est sa mère qui pressent 
le mensonge du sénéchal et cherche les moyens de confondre 
l'imposteur. 

Nous avons affaire ici à une modification importante du poète 
allemand, à la transformation du caractère d'un personnage. La 
tradition ancienne attribuait à la jeune Isolde le rôle essentiel 
dans la légende. La mère n'apparaissait que pour la préparation 
du philtre (i), Thomas, déjà, a fait une place plus importante à la 
reine d'Irlande : c'est elle qui guérit Tristan à deux reprises, et 
elle intervient vigoureusement dans la lutte engagée entre Tristan 
et le sénéchal au sujet de la main de sa fille. 

Guidé par son sens des réalités et son désir d'accommoder le 
poème aux mœurs contemporaines, Gottfried a mis la reine plus 
en avant encore. Isolde la blonde est une princesse discrète, 
réservée, ignorante des choses de la vie, comme il convient à une 
jeune fille. Sa mère, femme d'âge mûr et d'expérience, est la 
conseillère sagace, prête aussi à l'action intelligente lorsque le 
bonheur de son enfant est en jeu (2). 

(I) Telle est bien la donnée d'Eilhart, où Isolde la mère ne prend pas part 
à l'expédition qui aboutit à la découverte de Tristan. L'expression vrowe 
Ysalde (fragm. III, 39) s'applique à la jeune Isolde. U faut donc supprimer 
le a* de M. Bédier ( p. i3a). 

(a) L'aiTection maternelle de la reine parait plus touchante chez Gottfried 
que dans le poème français. Sa tendresse éclate dans la douleur qu'elle 
témoigne lorsqu'elle croit que sa fille sera donnée à l'odieux sénéchal (9370 ss.), 
dans sa joie de voir les efforts qu'elle a faits pour la soustraire à cette 



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196 GOMPARAtSON DB ÛOTTFRtED AVBG S ET £ 

Ce n'est pas, dans le poème allemand, la jeune Isolde qui a eu 
ridée de faire venir .Tantris au palais afin de profiter de ses 
leçons (i). Ce n'est pas elle non plus qui devine l'imposture du 
sénéchal et la met au jour. Elle ne prendra qu'incidemment la 
parole dans la joute oratoire où le sénéchal est vaincu par la 
reine (9795 ss.) Elle ne triomphe pas de la déconvenue du couard 
(ii358-6i), parce que cette déconvenue est l'œuvre de sa mère et 
non la sienne. Gottfried s'est appliqué à montrer dans la reine le 
sens délié et rassis qui justifie son rôle prépondérant : elle donne 
au roi de sages avis (97^20 ss.), «t, dans la scène du bain, au lieu de 
se livrer à sa colère, comme chez Thomas, elle éclaircit la situation 
et conseille le parti le plus convenable (loîioa ss.) (2). 

Il est donc naturel et même nécessaire que ce soit cette femme 
entendue, et non la*jeune et ignorante Isolde, qui dénoue les 
difficultés et qui joue le rôle principal dans cette partie du 
poème (3). 

On ne saurait d'ailleurs qu'admirer l'ingéniosité avec laquelle 
Gottfried a justifié l'idée de l'enquête faite sur le lieu du combat, 
idée qui est chez Thomas un pur caprice. La reine, attristée du 
deuil de son enfant, lui promet qu'elle ne sera pas l'épouse du 
sénéchal. Mais conmient exécutera-t-elle cette promesse ? Gottfried 
s'est souvenu qu'elle est magicienne. Elle connaît les remèdes aux 
pires blessures, elle sait préparer les philtres : quoi de plus simple 
que de lui attribuer le don de seconde vue par les songes ? Grâce à 
un rêve qu'elle doit à son art, elle apprend que ce n'est pas le séné- 
chal qui a tué le dragon. Cette certitude la conduit aisément à 

destinée couronnés de succès (qSio ss.;, dans sa naïve admiration de Tintel- 
ligence de la jeune princesse (10627 ss.) et dans les pressantes recomman- 
dations qu'elle adresse à Brangain au moment de la séparation (ii473 ss.). 

(i) V. p. 176, n. I. 

(s) Si Isolde la mère, en ce passage, parait un instant oublier la prudence 
et se laisser aller à un aveugle mouvement de fureur (io34i-6i), c'est parce 
que le poète a dû justifier Tintervention de Brangain. 

(3) La iille de Gormônd ne commencera à montrer une intelligente initia- 
tive qu'après Tépisode du philtre. C'est elle qui a l'idée de se faire remplacer 
par Brangain pendant la nuit nuptiale aûn de détruire les justes soupçons 
que Marc pourrait concevoir. Gottfried prend soin de faire i^emcu'quer à cette 
occasion — et même à deux reprises — que c'est l'amour qui a ouvert à la 
ruse l'entendement de la jeune femme (ia435-8 et ia45i-6). 



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XIII. LE COMBAT CONTRE LE DRAGON. g^Sl-gSlO I97 

l'idée de rechercher, en explorant le terrain, le véritable vain- 
queur du monstre (9277-86, 9297-320). 

Chez Gottfried, la reine, résolue à examiner le lieu du combat, 
fait seller des chevaux par Parants, qui raccompagne ainsi que la 
jeune Isolde et Brangain (9321-30). Gomme la Saga relate plus 
loin que « les compagnons de la reine rapportèrent » Tristan au 
palais (47 : i5), il est nécessaire d'admettre que le personnage de 
Paranls (sans doute aussi le nom) existait chez Thomas, et que la 
Saga s'est ici écartée de l'original (i). Quant à Brangain, elle est 
mentionnée pour la première fois par la Saga au moment du 
départ d'Isolde pour la Cornouailles, et elle est alors présentée 
comme im personnage inconnu (56 : ii-i3). Il semble donc que 
Thomas ne la nommait pas auparavant, et que Gottfried, qui lui 
fait jouer ici et plus loin un rôle assez important. Ta introduite 
dans cette partie du poème sous l'influence d'Eilhart (2). 

Deux détails différentiels de Gottfried sont encore à signaler 
dans ce passage : !<> c'est le lendemain et non le jour du combat 
que la reine se met à la recherche de Tristan ; oP au lieu de s'en 
aller à pied, la reine et ses compagnons partent à cheval pour leur 
expédition. L'exposition du poète allemand est plus conforme à la 
vraisemblance. 

9331-9510. La « compagnie » se dirige vers l'endroit où Von dit 
que (désignation de Gottfried, mais qui pouvait être chez Thomas) 
le serpent a été tué. Le cheval, puis le dragon, enfin Tristan sont 
découverts (9331-97). Certains détails, que Gottfried a en plus que 

(1) M. Bédier a remarqué que Robert s'abstient autant qu'il le peut de 
nommer ses personnages (v. Bédier, p. 124» n. i), et cette remarque est con- 
firmée par nos propres observations (p. 3a). Gomme Paranls n'apparaît que 
quatre fois chez Gottfried (ici et v. ioo5i, 10698, 11076), et que la Saga le 
fait intervenir — sans le nommer — à deux des endroits correspondants, 
il est très probable que Robert a bien lu ce nom chez Tliomas, mais s'est 
refusé à charger son récit d'une désignation en somme peu utile. Qu'on 
veuille bien aussi considérer que Kurvenal non plus n'est pas nommé par 
la Saga en cet endroit. Robert l'appelle l'écuyer de Tristan, comme il appelle 
Paranls l'écuyer d'Isolde. 

(a) V. Bédier, p. iSa. — L'intérêt que Gottfried témoigne à ce personnage 
apparaît dans un passage où la comparaison avec Thomas est possible. 
Dans la scène du verger, Brangain est mise en évidence par le poète alle- 
mand (i8i6o-a57), alors que Thomas la laisse dans la coulisse (v. p. 46). 



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198 COMPARAISON DB GOTTTIITRD AVEC S ET E 

\si Saga (i), peuvent avoir été omis par Robert, qui parait avoir 
résumé son texte. U est un trait cependant que nous devons imputer 
au poète allemand. Il déclare que a suivant la volonté du Destin 
la jeune reine Isolde vit, la première, sa vie et sa mort, ses délices 
et son déconfort » (qSjS-S), c'est-à-dire découvrit Tristan en voyant 
les reflets du heaume qui décèlent sa présence. Gomme la Saga et 
Sir Tristrem s'entendent pour affirmer que Tristan fut aperçu 
simultanément par ceux qui le cherchaient, nous sommes obligés 
de croire à une altération de Crottfried. Nous en trouvons la raison 
dans le désir du poète de donner à la jeune fille le rôle que lui 
impose le récit. L'intelligence de Gottfried, que nous avons admirée 
à propos de la conception du personnage d'Isolde la reine (a), se 
montre non moins vivement dans la vue nette de celui de la jeune 
prîncesse. Si la mère parait, parle et agit là où il est besoin de 
prudence et d'expérience, sa fille occupe l'attention quand se 
nouent les fils de la tragédie dont elle est la touchante héroïne. 
C'est pourquoi elle voit, la première, Tristan, qui façonnera sa 
destinée ; c'est pourquoi elle reconnaît en Tristan le harpeur 
Tantris (947^-7) ; c'est pourquoi le Destin veut qu'elle découvre en 
Tristan le meurtrier de Morholt (10061 ss.) ; c'est pourquoi, enfin, 
lors de la séance solennelle où Tristan sera proclamé le vainqueur 
du dragon, elle brillera au premier rang (10889 ss.) (3). Chez Tho- 
mas, l'intérêt va confusément de Tune des deux femmes à l'autre ; 
chez Gottfried, chacune occupe la scène lorsque la situation l'exige. 

Suivant la Saga, l'examen de l'écu de Tristan démontre aux 
princesses que le sénéchal, qui n'a jamais possédé un écu pareil, 
n'est pas l'auteur de l'exploit (46 : 36-47 • ^)' Gottfried a dû lais- 
ser tomber ce détail, ayant déclaré auparavant que le bouclier de 
Tristan avait été — chose très vraisemblable — presque entière- 
ment détruit par le serpent (9037 s.). 

Voyant Tristan dans la mare, la jeune Isolde suppose que le 
pervers sénéchal a tué le chevalier étranger et a jeté son cadavre 

(i) Ainsi la frayeur des femmes à la vue du cadavre du serpent (9347-âi> 
et la distance qui sépare le cheval du dragon (9345 s.). 

(a) V. p. 195 s. 

(3) Déjà auparavant Gottfried a fait paraître — en s'écartant de Thomas 
— la jeune Isolde à la place que réclament son âge et sa situation : elle 
assiste, aux côtés de la reine, à la séance où Tristan donne un échantillon 
de son talenjl de harpeur (7S14 ss.). 



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XIII. LE COMBAT CONTRE LE DRAGON. 95lt<9702 I99 

dans Fean (9397-4^« G® détail, dont Gottfned est certainement 
Tauteur (i), est simplement destiné à orner le récit. 

Le souci de vraisemblance de Gottfried se manifeste dans les 
altérations qu'il a fait subir à divers incidents consécutifs à la 
découverte, i** Dans la Saga, il suffit d'une potion de thériaque 
pour que Tristan échappe aux effets du poison (2). D'après Gott- 
fried, les femmes ôtent au malade son armure, aperçoivent la 
langue du dragon, écartent la cause du mal, puis administrent à 
Tristan la thériaque qui le fait transpirer et « chasse le venin issu 
de la langue » (94o3-47). 2»** Dès que le visage de Tristan est débar- 
rassé de son heaume, la jeune Isolde reconnaît dans l'étranger son 
précepteur Tantris {G 9475-9).Cbez Thomas, ce n'est que longtemps 
après qu'on voit en Tristan le harpeur Tantris {S 48 : 12 s.) (3). 

Il est, en i*evanche, une addition de Gottfried qui fait plus 
d'honneur à son talent de diseur qu'à son scrupule de vérité. Reve- 
vant à lui, Tristan s'émerveille de se voir entouré de ces trois 
lumières : Isolde, le radieux soleil, sa mère, la matinale aurore, et 
Brangain, la lune éclatante (945i-64). Ces gentillesses, qui visent à 
un effet de rhétorique semblable à celui que recherche Hartmann 
dans le monologue d'Enide croyant son époux navré à mort (4), 
ne sont certainement pas à leur place ici. 

Pressé de dire comment il se trouve en cet endroit, Tristan, 
chez Gottfried, déclare qu'il s'expliquera le lendemain. On 
l'emporte, lui et ses armes, au palais (9480-510). Nous ne cherche- 
rons pas le pendant à ces données chez Thomas, où Tristan n'est 
dévêtu et entièrement remis qu'après son transport à la demeure 
du roi. 

9511-9702. On se trouve ici en présence d'une suppression — 
très motivée, parce que l'incident est inutile — du poète allemand. 

(i) V. p. 19a. 

(a) La Saga ajoute que le corps de Tristan parait noirci et enflé. Gom- 
ment cela peut -il se voir à travers l'armure et les vêtements? Thomas 
aurait-il voulu parler seulement du visage ? 

(3) Et encore Tindication est-elle fort obscure. On doit cependant se ranger 
à l'avis dé M. Bédier qui voit dans le défaut de clarté de Robert la consé- 
quence d*un remaniement ou d'une coupure (v. Dédier^ p. ma, n. i). Cf. 
aussi E i563 s. 

(4) V. Hartmann : Erec 6774 ss. 



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aOO COMPARAISON DB GOTTFRIED AVEC S ET £ 

Le sénéchal, dit la Saga (Sir Tristrem a, comme Gottfried, abrégé 
son texte), vient sommer le roi de tenir sa parole. Gormond mande 
les deux Isolde. La jeune fille, sous prétexte de maladie, refuse de 
quitter sa chambre. Sa mère seule se rend auprès du roi. D'un 
commun accord on fixe le jour où une réponse sera donnée au 
sénéchal (47 : 25-48 : 3). 

A côté de cette suppression,nous notons une transposition dont 
il est difficile de discerner le but. Dans la Saga,\es compagnons de 
Tristan, dès cet endroit du récit, le cherchent en vain et sont 
remplis d*inquiétude (48 : S-g). Gottfried présente cette donnée 
plus loin, après que Tristan a conté à la reine sa prétendue 
histoire (96114-703). Disons tout de suite que le passage de Gott- 
fried est beaucoup plus vivant, plus animé, plus fourni dldées que 
celui de la Saga. Nous ne pouvons démontrer que le texte de 
Thomas était dépoKrvu de ces qualités. Mais il est certain que les 
vers 9668-703, où l'on voit les barons envieux satisfaits de la perte 
présumée de Tristan et disposés à reprendre allègrement la mer, 
ne peuvent appartenir qu'à Gottfried, qui a imaginé l'admission 
des jaloux dans la troupe de Tristan (i), et introduit ici, fort heu- 
reusement, une nouvelle phase de la lutte des envieux et du neveu 
de Marc. 

Revenons au conte fait par Tristan à la reine et qui, répétons- 
le, se trouve chez Gottfried avant les recherches des barons cor- 
nouaillais (9511-616). Dans la Saga, la fable de Tristan est très 
brève et peu claire (a). Tristan se dit un marchand de Flandre venu 
en Irlande pour trafiquer, mais n'explique pas pourquoi il a entre- 
pris de tuer le serpent. Chez Thomas aussi, le conte devait être 
peu délié. Gottfried n'a pu réussir à le rendre irrépi'ochable. A 
rencontre de ce qu'il a dit au maréchal, Tristan, ici, prétend avoir 
été la victime de pirates (3). Il donne comme motif de sa lutte 
contre le serpent son désir de se concilier la faveur des Irlandais, 
qu'il savait être en butte aux fureurs du monstre. 

Outre ce motif, ignoré de Thomas, il faut remarquer, en oppo- 

(I) V. p. i83 s- 

(îk) Aussi M. Bédier soupçonne-t-il quelque remaniement ou coupure 
(p. lîw, n. 1). 

(3) Heinzel a justement blâmé le poète allemand de cette divergence, 
dont il est impossible d'apercevoir la raison {op. c„ p. a84). 



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XIII. LB COMBAT GONTBE I.E DRAGON. 9611-9702 20I 

sition avec la verbosité du poète français, la concision de Gottfried, 
qui se dispense de faire retracer par Tristan le combat contre 
le dragon, ainsi que les incidents subséquents (S ^S : I7-24' Cf. 
O 9542-5), et qui évite de mettre dans la boucbe de la reine les 
cTopieuses explications que lui attribue la Saga sur la situation 
(548:29-49:6. Cf. G 9574-82). 

Non content de resserrer sa narration, Gottfried Ta modifiée 
par une altération qui témoigne de l'attention qu'il a apportée 
dans ses remaniements. La reine donne à Tristan sa parole que 
nul n'attentera à sa vie et à ses biens (9563-9). Pourquoi cet enga- 
gement, que la Saga ignore ? Il faut, pour répondre à cette ques- 
tion, aller jusqu'à la scène du bain. Ici, dans la Saga aussi bien 
que dans le Tristan allemand. Tune des plus fortes raisons qui 
soient invoquées en faveur du pardon à accorder au meurtrier de 
Morbolt est la promesse faite par la reine de garder Tristan sain 
et sauf. Dans la Saga, la reine a donné cette promesse après que 
Tristan a provoqué le sénéchal lors de la première assemblée des 
barons irlandais (S 52 : 26-29). Il n'en pouvait être de même chez 
Gottfried, où Tristan ne paraît pas à cette assemblée. Aussi le 
poète allemand a-t-il dû, pour tirer parti de ce motif, le reporter à 
un point antérieur de son récit. 

Enfin, Gottfried a supprimé une donnée manifestement erronée 
de son original, où Isolde engage Tristan à revendiquer ses droits 
contre le sénéchal et à acquérir ainsi la récompense due au vain- 
queur du dragon (S 49 : 6-1 1). On se souvient que seul un chevalier 
peut prétendre au salaire promis (i). Tristan se donnant à la reine 
pour un marchand, Tincohérence est flagrante (2). Gottfried s'est 
tiré de ce mauvais pas en présentant l'intervention de Tristan 
comme un service rendu à Isolde sans espoir d'autre récom- 
pense que la permission de trafiquer librement (3). 

On ne peut décider si, chez Thomas, comme dans le poème alle- 

(i) V. p. 190, n. I. 

(3) E parait aussi se souvenir de la condition posée par Gormond. Isolde 
dit ici à Tristan : « Hélas! pourquoi n'es-tu pas chevalier? » (i55os.). Mais 
cette exclamation d'Isolde n'était pas dans le texte : elle est contradictoire 
à la marche des faits. 

(3) Gottfried s'est rendu compte de l'importance de cette divergence. 11 y 
est revenu dans la contldence que fait la reine à Gormond avant la scène du 
bain (ioo38-49). 



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aoa COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E 

maûd, Tristan s'inquiétait de ce qu'était deyenue la langue du 
serpent (G gôoS-iS). 

9703-9986. A la fin de son entretien avec la reine, T^ista^ 
demande, dans la Saga, qu'on envoie chercher son écuyer et qu'on 
ramène au palais (5 49: 17 ss ). Dans le poème allemand, c'est après 
la scène du bain seulement que Tristan fait appeler Kurvenal 
(10698 ss.). 

Cette transposition est nécessitée par un remaniement vigoureux 
que le poète allemand a imposé à son original, et qu'il faut 
examiner. Voici le plan de Thomas. 

I® Tristan, après avoir accepté de combattre le sénéchal, fait 
venir Kui'venal (i) et le met au courant de la situation. 2° Le séné- 
chal somme Gormond de tenir sa parole. Une assemblée solen- 
nelle a lieu, qui doit se prononcer sur le litige, et où paraissent les 
reines, les compagnons de Tristan et Tristan *ui-jnême. Le cheva- 
lier breton dément que le sénéchal ait tué le serpent et fait appel 
à l'ordalie. Jour est pris pour le combat. 3® Scène du bain. Tiistan 
est convaincu du meurtre de Morholt. Il obtient son pardon des 
reines et du roi. 4° Le terme fixé pour l'ordalie étant arrivé, le 
neveu de Marc triomphe de l'imposteur en montrant, comme 
preuve de son exploit, la langue du serpent. 

On voit du premier coup d'œil les défauts de cette ordonnance. 

10 Quel peut être le plan de Thomas lorsqu'il fait assister les 
barons de Marc à la première séance solennelle (v. a?) ? Leur pré- 
sence ici est sans aucune utilité ; ils ne disent rien et ne font rien 
qui aide à l'action. Mieux que cela : il est à supposer que ces pré- 
tendus marchands, superbement montés et magnifiquement vêtus, 
exciteront non pas la curiosité — comme le veut Thomas — mais 
les soupçons des Irlandais. 

2** Pourquoi Tristan lui-même assiste-t-il à cette assemblée ? 
Du moment qu'il y paraît, il est inconcevable qu'il ne triomphe 
pas du sénéchal dès cet instant, comme il le fait plus tard, en 
exhibant la preuve victorieuse, la langue du dragon (ai). 

(1) La Saga dit unécwyer', mais Thomas, comme Gottfrîed, nommait 
sans doute cet écuyer. 

(3) La Saga — et sans doute aussi Thomas — commet une singulière bévue 
dans le récit qu'elle fait de cette séance. Voyant Tristan, les irlandais sont 



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XIII, LE COMBAT CONTRE LE DRAGON. gjoS-ggSÔ 2o3 

Le plan de Gottfriéd échappe à ces objections. Dans le poème 
allemand, la succession des faits est la suiyante. i^ Après Tentre- 
tien où la reine a obtenu de Tristan Tassurance qu'il s'opposera au 
sénéchal, a lieu rassemblée des barons, correspondant à a'' de la 
Saga(i). Mais à cette séance n'assistent que le roi, les deux Isolde 
et le sénéchal. La reine conteste l'affirmation du sénéchal et se 
charge de produire dans trois jours le véritable vainqueur du 
dragon, a^ Scène du bain, identique dans ses grandes lignes à celle 
de la Saga. 3^ Kurvenal est mandé à la cour. 4^ Deuxième séance 
solennelle, qui se distingue de celle décrite chez Thomas en ce 
que Tristan et ses compagnons paraissent pour- la première fois 
devant Gormond et ses barons (2). 

Le premier reproche fait à la narration de Thomas ne saurait 
atteindre Gottfried. Quand les Cornouaillais, dans le poème alle- 
mand, se montrent à la cour d'Irlande, Gormond sait qui ils sont. 
Il n'y a plus de surprise à redouter. Mieux encore. Leur présence 
est utile, nécessaire même : elle témoigne de la vérité des alléga- 
tions de Tristan et garantit la sincérité de la demande en mariage 
d'Isolde pour Marc (cf. G 10690-4, ii395-4oi). 

Il est oiseux de faire voir que la seconde objection ne touche 
pas non plus Gottfried. Le débat, circonscrit entre les deux Isolde 
et le sénéchal, ne peut être tranché en l'absence de Tristan, encore 
trop faible pour soutenir lordalie au cas où le sénéchal, persistant 
dans ses dires, voudrait faire appel à la preuve judiciaire. 

Nou moins que la vérité des faits, l'art trouve son compte à la 
modification du poète allemand. N'ayant pas dispersé ses effets sur 
deux scènes, il a pu traiter la dernière avec une frappante vigueur 
et la rendre éblouissante d*éclat et de solennité grandiose (3). 

curieux d'apprendre quel est cet étranger (5o : o/^'Off), Ont-ils donc, eux et 
leur roi, bu des eaux du Léthé, pour ne pas reconnaître dans Taventurier 
le Tantris qui a séjourné chez eux pendant de longues semaines (v. p. 174» 
n. a)? 

(1) Gottfried intercale ici un dialogue entre la reine et Gormond, nous 
verrons plus loin (page suivante) à quel effet. 

(a) Chez Eilhart, dont la narration est toute simple, on retrouve à peu 
près le même ordre que chez Gottfried. Mais la complexité des faits dans 
l'exposition du poète strasbourgeois et son adhésion aux données essentielles 
de Thomas invitent à croire qu'il n'a pas eu recours à Eilhart. Quant à Sir 
TrUtrem, U est à son ordinaire trop succinct pour fournir un témoignage. 

(3) M. Bédier (p. i3i s.) a déjà rendu à Gottfried justice sur ce point. 



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2o4 COMPARAISON DE GOTITRIED AVEC S ET £ - 

Après cette vue d'ensemble jetée sur Tépisode, il convient d'en 
examiner les détails. Suivons l'ordre de Gottfried. 

La reine prend Gormond à part avant la première des deux 
assemblées et Tinforme de l'imposture du sénéchal. En même 
temps elle lui dicte sa conduite : qu'il laisse le couard formuler sa 
réclamation, elle et sa fille répondront (G 9703-61). 

Cette conversation n'existe pas dans la Saga. On ne voit pas 
• non plus qu'elle ait pu exister dans le Tristan français. Le contexte 
ne laisse pas discerner l'endroit où elle se serait placée. Autre 
raison. La reine est incapable, chez Thomas, de prévoir la physio- 
nomie de la scène, puisque Tristan doit y intervenir et qu'elle 
ignore comment il s'exprimera. 

L'entretien est cependant utile. Il est inconvenant et contre 
toute vraisemblance que la reine ne prévienne pas Gormond de 
ce qui s'est passé. En gardant le silence vis-à-vis du roi, Isolde, 
qui peut calmer d'un mot ses inquiétudes, se montre épouse 
vraiment peu affectueuse. Au point de vue de son caractère, il est 
naturel que Gottfried profite de cette occasion pour la proclamer 
prudente et avisée. Ceci concorde avec la conception générale 
qu'il s'est faite de ce personnage (i). Enfin on doit juger nécessaire 
que la reine, décidée à conduire le débat (dans la Saga c'est la 
jeune fille qui a ce rôle, mais ceci ne détruit pas la remarque) (q), 
en prévienne le roi, dont la passivité étonne dans le texte français 
(Cf. G 9831-4). 

Gottfried, nous l'avons dit, ne fait pas paraître Tristan à celte 
assemblée. Il a donc dû écarter la cunosité — incompréhensible (3) 
— des Irlandais à la vue de Tristan. Au lieu de cela, il signale 
l'admiration qu éveille chez les barons la beauté des reines et le 
sentiment d'étonnement que suscite en eux le succès du sénéchal 
(9762-94). La narration abondante de Gottfried exigeait cette 
préparation à la scène qui va suivre. 

La discussion entre les deux Isolde (la jeune Isolde seulement 
d'après Thomas) et le sénéchal a été l'objet de diverses modifica- 
tions de la part du poète allemand. 

(i) V. p. 195 s. 

(2) Le sénéchal dit même à la jeune Isolde que c'est au roi et non à elle à 
répondre (5i : la s.). Mais^ jetée ainsi dans le discours, cette pensée reste 
sans effet. 

(3) V. p. 202, n. a. 



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XIII. LB COMBAT CONTRE LE DRAGON. 9703-9986 Slo5 

10 On remarque qae,dans le Tristan de Gottfried,c'est la reine 
qui assume le poids du débat (i). Si la jeune Isolde prend un 
instant la parole, c'est pour affirmer qu'elle n'aime pas son 
prétendant, chose qu'elle seule peut dire (9867-69). 

2<» Gotlfried a procédé à une transposition. Dans la Saga, le 
sénéchal déclare au cours de la discussion que c'est au roi à 
porter la parole (5i : i3 s.). L'observation a été jugée tardive 
par le poète allemand, qui Fa placée avec raison au début, dès 
les premiers mots de la reine (983o-3). 

3^ Nous notons trois suppressions : a de l'affirmation du 
couard se proclamant, dès son premier discours, prêt à recourir 
aux armes pour soutenir son droit (5o : 35-38), menace prématurée 
puisque personne encore ne conteste la sincérité de son alléga- 
tion (2) ; b des paroles du sénéchal qui affirme qu'Isolde n'aurait 
im supporter sans devenir Iblle le spectacle de sa lutte contre le 
dragon {S 5i : 23-26) ; on comprend que ce trait ait choqué le 
goût du poète allemand ; c de la comparaison peu délicate d'Isolde, 
qui, pour faire comprendre que l'amour entre dans le cœur par 
élection, dit qu'elle ne mange pas tonte espèce de nourriture, 
choisissant celle qui lui plaît (5 5i : 3i-33). 

Mais, ce qui importe plus que ces menues divergences, 
Gottfried a donné à cette scène un coloris, une intensité dé vie. 
une rapidité d'allure, un charme d'élociition dont la Saga n'offre 
rien. 11 n'est malheureusement pas possible de savoir si le 
traducteur norrois reflète fidèlement le poète français. 11 peut 
avoir, par souci de concentration, altéré la physionomie de 
l'original et coupé maladroitement. Cependant la lecture de son 
texte ne fait pas croire à une mutilation. Les idées sont logi- 
quement enchaînées et l'on ne voit nulle trace de rupture ni de 
suture. On est donc vivement tenté de considérer comme le 
mérite personnel de Gottfried la poétique mise en œuvre des 
matériaux que contient la Saga, Il est d'ailleurs presque certain 
que les antithèses vigoureuses (9878-82, 9885 s. = 9918), les images 
fortes (9882 s. = 9917, 9892 s., 9905-7), la malicieuse réplique de la 

(i) Cette allépaiion a été appréciée ci-dessus. V. p. 196 s. 

(a) La bravade du sénéchal est reproduite une seconde fois en 5 à la fin 
du débat (5a : 3-5) : c^est là sa place naturelle et celle que lui assigne Gott- 
fried (9909 s 8.). 



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do6 COMPARAISON DB OOTTFRIBD AVBC S BT £ 

reine, qui renvoie finement an sénéchal les raillmes adressées 
aax femmes, en lui démontrant qa*il agit lai-même en femme 
(9902-46), sont la propriété de Fauteur allemand. 

Tristan et ses compagnons ne paraissant pas dans cette première 
séance, Gottfried devait éliminer de son récit les vers de Thomas 
correspondant au chapitre XLII de la Saga (à Texception de ia 
dernière phrase, qui forme transition). Il a remplacé le défi que, 
dans le poème français, Tristan portait au sénéchal, par le défi de 
la reine, qui promet de présenter dans trois jours le vainqueur da 
serpent, qui sera Tadversaire du sénéchal dans le combat judi- 
ciaire (9969 86). 

Plus courtois que Thomas, le poète allemand ne met pas dans 
la bouche du roi la menace de faire décapiter la reine si son cham- 
pion ne se présente pas à Fheure dite {S 5q : 0^-06). 



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XIV 



La Broche de l'Épée 

(9987.10806) 



9987-10075. Les tiH>is versions s'entendent pour rapporter que 
Tristan est soigné par les deux reines (G 9987-95). 

« Un jour quil (Tristan) était dans son bain... la jeune Isolde 
vint pour s'entretenir avec lui et considéra son beau visage avec 
des regards épris » (5 5a : 33 36). Cette narration de Thomas (car 
Sir Trisirem rapporte les faits de la même façon) a choqué 
Gottfried, qui ne veut pas qu'Isolde ait assisté au bain de Tristan 
(9996 ss.). On nous dit que les jeunes filles au moyen âge regar- 
daient les hommes se baigner sans manquer à la bienséance (1). 
Si Gottfried avait été de cet avis, il n'aurait eu aucune raison de 
modifier la scène traditionnelle. Qu*il ait voulu mettre à nu un 
sentiment de pudeur dans Tâme de son héroïne, on ne saurait le 
contester quand on lit dans son poème quTsolde examinait 
Tristan de haut en bas, « autant qu'une jeune fille puisse se 
permettre d'examiner un homme » (9999-10005). 

11 est vrai qu'après avoir acquis la certitude que l'étranger 
soigné au palais n'est autre que le vainqueur de Morholt, Isolde se 
précipite dans la chambre où Tristan prend son bain (10147 ss.). 
Mais Isolde est alors en proie à un accès de fureur qui lui ravit 
toute réflexion et triomphe de sa retenue naturelle. 

Il faut donc supposer à Gottfried un sentiment des bienséances 
étranger à beaucoup de ses contemporains. Sa délicatesse la aussi 
induit à une autre transformation. Dans la Saga, Isolde admire 

(i) V. Bédiep, p. i33,n. i et M.Heyne: K'ôrperpftege und KUidang bel den 
Dentschen, p. 48, n. 6a. 



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308 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S VT E 

les perfections physiques de Tristan, surtout parce que la vigueur 
décelée par ces membres robustes assurera la victoire à son cham- 
pion (5^ : 37 53 : 2). Bien plus désintéressée estTIsolde allemande. 
A l'aspect de la beauté du corps et de Télégance des manières 
qu'elle voit en Tristan (looio), elle s'élève contre l'injustice de 
Dieu, qui a placé sur des trônes tant d'hommes indignes et a con- 
damné à une dure existence cet aventurier en qui brillent de sî 
rares qualités (iooo8-36). 

Cette divergence est aussi une ingénieuse transposition de faits 
psychologiques. On a vu plus haut que la Saga attribue à Isolde 
un sentiment d'aflection iK)ur Tristan (i). Il est certain que la 
donnée ancienne, qui fait naître l'amour dans le cœur des jeunes 
gens seulement après le philtre, ne parait pas respectée par Thomas, 
chez qui l'éclosion de ce sentiment a lieu avant la fameuse mé- 
prise (a). Cependant il était peu habile, étant donné la popularité 
de l'ancienne version et le rôle que reconnaît au philtre Thomas 
lui-même, de dire les choses avec cette netteté. Plus subtil, Grott- 
fried a laissé deviner l'inclination qui pousse les deux jeunes gens 
l'un vers l'autre, mais il s'est abstenu de l'annoncer claii*ement. Si 
Ton soupçonne reffet d'un sentiment vif dans les éloges enthou- 
siastes que Tristan fait d'Isolde devant la cour de Marc ; si le 
poète allemand se plaît à mettre en évidence, dans la dernière 
séance solennelle, Isolde et Tristan, parce que* ce sont les deux 
héros d'ores et déjà liés l'un à l'autre ; si Isolde, dans le passage 
qui nous occupe, montre pour Tristan une admiration qui décèle 
plus que de la sympathie, rien dans tout cela n'indique nettement 
que l'entente des cœurs ait précédé le partage du « boire », 
et Gottfried a su éviter Fécueil contre lequel Thomas s'est 
jeté (3). 

Comme complément à la confidence faite auparavant par la 
reine à Gormond (9730-61), Gottfried intercale ici un entretien ou 
la reine dévoile à son époux ce qui s'est passé entre elle et Tristan 

(i) a Elle le considérait avec des yeux épris (med àstsamlignm augum) 9 
{S 52 : 36). 

(2) Cf. <c Mais Tristan consolait Isolde apec beaucoup de tendresse [{nked 
miklu ]>lidlceti) » 5 56 : 26 s ], trait antérieur à la consommation du breu* 
vage d'amour. 

(3) Gottfried tirera encore parti de cette donnée pour justifier les soupçons 
dlsoldc à l'égard de la condition du prétendu marchand (cf. ioi3i ss.).. 



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XIY. LA BRÈCHE DE l'ÉPÉE. IOO76-IOI46 20Q 

^ioo38-49). Les raisons données plus haut pour justifier la première 
confidence (i) valent pour celle-ci. 

La tradition veut que la jeune Isolde, examinant Fépée de 
Tristan, y découvre la brèche faite durant le combat contre 
Morholt. Thomas s est conformé à la tradition. Il a essayé cepen- 
dant d'expliquer autrement qu'Eilhart pourquoi Isolde songe à 
regarder Tépée du marchand étranger. De même que la jeune 
fille voit avec satisfaction les membres robustes, et présageant la 
victoire, de son champion, de même elle inspecte avec contente- 
ment sa bonne armare, condition du triomphe. C'est ainsi qu'elle 
est amenée à jeter les yeux sur Fépée (S Sa :"3;-5'3 : 9) (2). 

Ce motif n a pas satisfait Gottfried, et avec raison. Thomas 
suppose à Isolde en m.atière d'armes une compétence bien éton- 
nante chez une jeune fille. Le poète allemand n'a d'ailleurs pas 
mieux réussi à motiver l'ancienne donnée. Il montre bien avec 
quelque vraisemblance comment l'attention dlsolde est appelée 
sur Tarmure de Tristan : elle donna Tordre, dit-il, à son écuyer 
de la fourbir (ioo5o-8) (3). Mais ceci ne rend pas raison du mouve- 
ment qui porte Isolde à tirer de son fourreau l'épée fatale. Gott- 
fided prétend l'expliquer par la curiosité qui pousse « demoiselles, 
enfants et hommes » à prendre des armes en main (10059-75). 
Cette curiosité ne laisse pas, quoi qu'en dise le poète, de surpren- 
dre chez une jeune fille. 

10076-10146. Remarquant la brèche de Tépée, Isolde soupçonne 
la véiité. Elle va chercher dans son écrin le fragment extrait du 
crâne de Morholt, le présente devant la lame et reconnaît qu'il 
s'y adapte exactement. Cette preuve suffit à la jeune princesse 
dans la Saga et Sir Tristrem^ mais non chez Gottfried. Ici Isolde 
se demande comment l'épée qui a tué son oncle peut être venue 
en la possession du jongleur Tantris. En évoquant ce nom et en 

(1) V, p. ao4. 

(3) En E Isolde soupçonne — on ne sait sur quels indices — le prélendu 
marchand d'être le vainqueur de Morholt (E dit même Tramtris), et va visiter 
son épée pour acquérir la certitude (i563 s.). 

(3) Chez Eilhart, c'est Isolde qui, interprétant faussement un éclat de 
rire de Tristan, se met en devoir de frotter l'épée (1872-83). Doit-on conclure 
de cette vague similitude à ime influence d'Eilhart sur Gottfried ? 

Utùv. de Lille. Tr. et Mém, Dr.-Lettree, Fasc. 5, 14^ 



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âno COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC 5 ET Ë 

observant la similitude des sons de Tristan et Tantris, elle arrive 
à découvrir que Tun de ces mots est l'interversion syllabiqne de 
l'autre, que par suite ils désignent le même individu. Cette 
première preuve est confirmée par une seconde. Ce prétendu 
jongleur et marchand, à en juger par sa tournure et ses manières, 
ne peut être que de noble race (loo^ô-iSô) (i). 

Kôlbing est d'avis que le trait de perspicacité d'Isolde se trou- 
vait dans l'original français (2). On ne voit guère qu'une raison 
capable d'étayer cette supposition. Dans Sir Tristrem, il est dit 
qu'Isolde, considérant Tristan dans le bain, pensa que c'était 
Tantris (i563 s.). Mais on se rend aisément compte que cette idée 
n'a rien h faire avec notre donnée, puisque nul ne sait à la cour de 
Gormond que « Tantris » a tué Morholt (3). En faveur de l'origi- 
nalité de Gottfried on peut invoquer, outre l'absence du trait 
dans les autres versions, deux raisons. 1^ Tout le développement 
persuade que le poète allemand s'est attaché à fortifier de 
démonstrations décisives la preuve tirée de la brèche de l'épée, 
preuve qui lui paraissait insuffisante, puisque, comme il le 
remarque lui-même, le jongleur-marchand pouvait avoir acquis 
l'arme d'un autre personnage. 2° C'est l'usage de Gottfried, quand 
il a imaginé quelque invention qui lui plait fort, d'y revenir 
comme pour en montrer la beauté (4). C'est ce qu'il a fait ici. 
Isolde d'abord convainc Tristan de son identité en tirant parti de 
sa découverte (ioi5o-4); puis, dans la suite du poème,elle explique 
à sa mère, qui reste ébahie de cette sagacité, comment, en inter- 
vertissant les syllabes Tan et Tris, elle est arrivée à deviner le 
véritable nom de l'étranger (10602-26) (5). Enfin l'addition de 

(i) Il est difficile de considérer comme probante l'indication donnée par 
Isolde aux vers 10137-9. 

(a) Tristrams Saga^ p. Lxvin. 

(3) L'assertion de E parait d'ailleurs simplement reproduire une phrase 
de S oÎL il est dit que la reine crut reconnaître Tantris en Tristan, pensée 
qui reste sans effet sur le récit (5 48: la s.). 

(4) V. p. iCo, i83 s., etc. Il faut, de plus, remarquer que la confidence dlsoidc 
à sa mère est un hors d'œuvre. 

(5) Dans aucune version de la légende de Tristan, sauf chez GottMed, le 
héros n'est désigné à la vengeance des proches de Morholt par la forme du 
nom qu'il se donne. Dans le Tristan en prose français, chez Malory, chez 
Eilhart, dans les deux Folie Tristan, c'est la brèche de l'épée seule qui est 
l'indice révélateur. 



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XIV. LA BRÈCHB DR l'ÉPÉR. IOi47^I0694 21 1 

Gotffried se décèle par une légère inconsistance. Comme Thomas, 
le poète allemand nous présente Isolde, dès qu'elle pressent que le 
meurtrier de Morholt est en son pouvoir, ivre de fureur (loogi-S). 
Cette colère exclut le sang- froid nécessaire à Fingénieuse déduction 
phonétique. L'auteur de cette déduction est un remanieui* qui a 
réfléchi sur la situation et en a tiré tous les effets qu'elle com- 
porte, c'est-à-dire Gottfried (i). 

S'il est juste d'attribuer à Gottfried les traits destinés à ren- 
forcer la certitude de l'identité du vainqueur du serpent et du 
meurtrier de Morholt, il faut aussi lui reconnaître l'art véritable- 
ment supérieur avec lequel il a peint cette scène. Finesse d'obser- 
vation, vérité d'expression, vivacité et chaleur de l'exposition, 
gradation d'intérêt : tels sont quelques-uns des mérites qui bi*illent 
dans ce passage. 

ioi47-io694- Isolde s'avance, l'épée haute, vers Tristan. A. cette 
indication, commune aux trois versions, succède une scène offrant 
de notables divergences dans la Saga et chez Gottfried, et dont 
voici le schème (2). 

Saga Gottfried 

I. Isolde annonce à Tristan Isolde essaie d'obtenir de Tris- 

qa'eile va le tuer parce qu'il est le tau Taveu de son identité. Elle lui 
meurtrier de son oncle. démontre, par l'équation Tantris 

= Tristan, qu'il est démasqué 
(ioi5o-7). 

a. Tristan s'efforce de détourner Tristan espère apaiser isolde 

le danger en rc^ppelant à Isolde : a en lui représentant le déshonneur 
qu'il a élé son maître, b qu'elle lui dont un meurtre la couvrirait 
a deux ioi^ déjà sauvé la vie, (10158-69). 
c enfin qu'il est son otage et son 
champion. 



(i) Gottfried a d'ailleurs fait école. Dans le Tristan d*Henrl de Freiberg on 
se heurte à deux anagrammes : Peilnetôsi est mis pour laôtenliep (53a7 ss.) 
et laôt s'appelle Tôsi (536o ss.). Ici encore c*est la « sage » Isolde qui résout 
l'énigme. 

(a) Les phrases en italique reproduisent des données communes aux 
deux versions, mais qui peuvent être transposées. 



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312 



COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £ 



3. Isotde est en proie à des sen* 
timents contraires : cPun côté le 
désir de vengeance ^ de Vautre : a 
crainte du mariage açec l'odieux 
sénéchal, b répugnance de son 
cœur de femme pour Vhomicide. 

4. Arrivée de la reine, à qui sa 
fille apprend qui est le prétendu 
marchand, 

6. La reine se précipite sur 
Tristan. Les deux femmes se dis- 
putent répée aQn de porter à 
Tristan le coup morteL 



= iS 4- De plus, Isolde informe 
sa mère du témoignage tiré de la 
brèche de Tépée (10170^). 

La jeuoe Isolde se dispose à 
frapper Tristan. Sa mère la retient, 
Tristan étant son otage, (10200-ao) 
= *S j c. 

Les supplications de Tristan, 
l'intervention delà reine désarment 
enfin Isolde. Cependant il se livre 
dans son cœur une lutte entre la 
colère et la bonté féminine {10231- 
87)=*S3ft. 

La reine triomphe définitive- 
ment des hésitations dlsolde en 
évoquant la nécessité dti mariage 
de la jeune fille avec le sénéchal si 
Tristan meurt (io288-3i3) = S 
3 a, 

Tristan annonce à mots cou- 
verts que l'inimitié causée par la 
mort de Morholt peut cesser par 
suite d'un heureux événement 
(io3i4-4o). 

Entendant Tristan avouer qu'il 
a tué Morholt, la reine est prise de 
colère et le menace (io34i-6i). 

Brangain apparaît. Mise au cou- 
rant de la situation^ elle conseille la 
clémence (io36a-4i3). 

Les trois femmes se retirent 
dans une chambre et délibèrent. 
La vague promesse faite par Tris- 
tan (io3i4-4o) les détermine à 
récouter de nouveau (io4i4'^)- 



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XIV. LA BRÈCHE DE L'ÉPés. IOI47-I0694 



ai3 



6. Tristan fiait tant par ses 
prières qu^ aucune des deuxfemmes 
ne veut plus le tuer. 



'j. Si On envoie chercher le roi 
qui, lui aussi, pardonne h et à qui 
Tristan fait part du dessein et de 
la demande de Marc. 



Tristan se prosterne devant 
elleSy demandant merci. Elles lui 
garantissent la vie sauve (io463- 
5oi) = *S 6. 

Tristan promet qa'Isolde va 
devenir, grâce à lui, la femme d^nn 
puissant roi. On lui donne le baiser 
de paix (io5oa-4o)' 

Le neveu de Marc expose alors 
clairement sa mission (io54i-93) = 

Les reines se retirent une se- 
conde fois. Isolde explique à sa 
mère comment elle a découvert 
que Tantris n*est autre que Tristan 
(10595-629). 

Gormond est appelé. Il consent 
à faire sa paix avec Tr ist an (10630- 
62) = iS 7 a. 

On introduit Tristan qui reçoit 
du roi le baiser de réconciliation et 
lui répète ce qu'il a dit aux prin- 
cesses louchant le mariage d'isolde 
avec Marc (10663-94). 



Intéressantes à Tégard de l'art de Gottfried sont les réflexions 
que suggère la comparaison des versions norroise et allemande. 

10 Suppressions. Dans ce passage, si court pourtant dans la 
Saga, le poète allemand s'est cru contraint à trois suppressions. 
Tristan n invoque pas, pour calmer lsolde,les deux raisons que nous 
lisons dans la Saga : il ne dit pas qu'il a été le précepteur de la 
jeune fille (S 2 a), motif très faible au regard de la gravité de 
l'injure ; il ne rappelle pas qu'Isolde Ta sauvé deux fois {S 2 b), 
ce qui est inexact, attendu que c'est à la l'eine qu'il a dû par deux 
fois sou salut (i). Enfin Gottfried a écarté la lutte quelque peu 
ridicule des deux femmes s*arrachant Tépée de Tristan pour tuer 
leur ennemi (S 5) (2). 

(i) Kôlbing: Tristranis Saga, p. cxlvi, n. i. 

(s) Il ne parait pas utile d'insister sur rélimination d'un détail par 
Gottfried. En S Gormond fait jurer Tristan sur les « saints » que Marc 
tiendra rengagement pris (55 : i8-ao). £n G il se contente de sa parole. 



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ai4 COMPARAISON DE OOTTFRIBD AVEC S ET E 

a« Modifications. Cette dernière suppression était aussi exigée 
par la transformation du caractère de la reine dans le poème 
allemand, où elle est montrée sage, calme, perspicace (i), qualités 
qui excluent l'acte irréfléchi commis dans la Saga. Il est bien vrai 
que chez Gottfried la prudente reine, malgré qu'elle ait fait voir 
sa possession d'elle-même en amenant Tristan à Taveu (10289-340), 
cède aussi à la colère et menace le meurtrier de son frère 
(io34i-6i). Mais elle ne va pas aussi loin ici que dans la Saga, 
et Gottfried, nous Tavons dit (a), a dû attribuer ce mouvement 
de violence à la reine pour justifier l'intervention de Brangain. 

Si cette transformation est nécessitée par la logique dont se 
pique Gottfried dans la conception des caractères, il en est une 
autre due à la délicatesse de ses sentiments. Tristan tente, dans 
son poème, d'arrêter la jeune Isolde sur le point de le frapper, en 
la menaçant du déshonneur dont un meurtre la flétrira. C'est 
cette même raison qu'invoque encore Brangain pour détourner 
les deux Isolde de leur projet homicide (3), raison de valeur 
morale supérieure à celles que donne Thomas. 

3* Additions. Rien n'autorise à croire que le texte de la Saga, 
pour ce qui est des passages qui viennent d'être examinés, ait eu 
un autre aspect que celui de Thomas (4). Une telle certitude fait 
défaut à regard de quelques points qui restent à examiner. 

On peut supposer, mais non affirmer, que la précaution prise 
par Isolde, avant de fondre sur Tristan, d'amener à un aveu 
Tennemi qui se cache sous le nom de Tantris (G 10148-57) n'exis- 
tait pas dans le texte de Thomas. Si l'orîginal français présentait 
cette lacune, Gottfried a suivi le penchant qui le déterminait à 
exposer, les menues circonstances qui renforcent la vraisemblance 
d'un fait (5). 

(i) V. p. 195 s. 

(2) V. p. ig6, n. a. 

(3) Gollfried peut avoir été guidé ici par Eilhart (1944-7). Il n'est pas impos- 
sible cependant que Thomas ait fourni cette idée dans les supplications que 
Tristan adresse aux deux Isolde, et dont la Saga semble attester la présence 
dans Foriginal {S 54 : !i8-3o)l 

(/i)E expose les faits comme la 5a^a, mais avec sa concision habituelle. 

(5) Thomas faisait probablement dire par la jeune Isolde à sa mère 
qu'elle avait acquis par la brèche de Tépée la preuve que l'étranger n'était 
antre que leur ennemi Tristan (G 10188-94). E concorde, en effet, sur ce point 
avec Gottfried (E 1 586-90). La Saga offrirait une lacune après kaupmamU' 
num (5 54 : 16). 



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XIV. LA BRÂGHB DE l'epÉE. IOI47-I0694 22l5 

Il serait plus téméraire de penser que le conflit de sentiments 
auquel est en proie la jeune Isolde, et que Gottfried a largement 
traité, ait eu chez Thomas Findigence que révèle la prose norroise 
{S 3). Il faut admettre avec M. Bédier, et pour la raison qu'il 
donne (i), que Robert a sèchement résumé un abondant dévelop- 
pement du poète français. 

Avec M. Bédier encore (a), on doit croire que les prières 
adressées par Tristan aux deux Isolde (S 6) étaient exposées tout 
au long dans Toriginal français. Il est malheureusement impos- 
sible de déterminer exactement le sens du discours de Tristan. Ce 
qui paraît certain, c'est que Tristan ne faisait chez Thomas qu'un 
seul discours en deux parties : la première adressée aux deux 
Isolde, la seconde en présence du roi (S 6 et 7). Chez Gottfried, 
l'intérêt est ménagé par des péripéties et une habile conduite des 
scènes successives, a Tristan avoue qu'il est le meurtrier de 
Morholt, mais laisse entrevoir la possibilité d'une réconciliation 
par une belle compensation. — La reine, assurée maintenant 
qu'elle a devant elle l'adversaire de son frère, s'abandonne à sa 
colère, et il faut l'intervention de Brangain pour que Tnstan ne 
soit pas mis à mal. On lui garantit qu'il aura la vie sauve. 
b Tristan poursuit ses avantages. Il promet à la jeune Isolde un 
époux de race royale et plus riche que Gormond. — Il reçoit le 
baiser de paix qui scelle la réconciliation, c Enûn Tristan va au 
bout de ses confidences. C'est le puissant roi d'Angleterre qui 
demande la main d'Isolde. — Cette fois la reine elle-même, éblouie 
par le brillant avenir promis à sa fille, demande la consécration 
oflicielle de la nouvelle amitié et à informer Gormond de l'état des 
choses. Tristan n'a plus qu'à répéter au roi ce qu'il a dit aux trois 
femmes et à donner comme caution de sa parole la présence des 
barons de Marc (3). 

Une autre addition de Gottfried pai*alt assurée, c'est l'inter- 
vention de Brangain. Il est inutile de répéter pourquoi il faut 
croire que ce personnage ne paraissait dans le poème de Thomas 

(i) V Bédier, p. i35, n. i. 

(2) V.. Bédier, p. i36, n. i. Notons aussi que E concorde avec S, 

(3) Dans la Sagay Tristan expose Tobjet de sa mission seulement après 
que Gormond a été appelé. M. Bédier pense que l'exposition de Thomas 
pouvait être identique à celle de Gottfried (v. Bédier, p. 139). La divergence, 
s'il y en a une, est peu importante. 



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2l6 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S ET E 

que lors du départ d*IsoIde pour la Comouailles (i). G*est, comme 
Ta remarqué M. Bédier, sous Finfluence d'Eilhart que Gottfried a 
introduit ici la dévouée suivante. Mais alors que, chez Eilhart, 
Brangain ne fait que formuler les deux raisons bien connues qui 
s'opposent au meurtre de Tristan : infamie de l'attentat à une vie 
. humaine et nécessité pour Isolde d'épouser le « porte-plats » 
(1944-58), elle a, dans le Tristan de Gottfried, un rôle plus impor- 
tant. Elle dénoue la situation à un moment où celle-ci parait inex- 
tricable par suite d'un mouvement de passion de la reine. Elle 
conseille la réflexion, la temporisation ; elle plaide pour Tristan, 
met en lumière sa noblesse de cœur (3) ; elle conseille aux princes- 
ses de donnera l'étranger le baiser de paix, auquel, dit-elle genti- 
ment, elle veut aussi s'associer, si indigne qu'elle en soit ; bref, 
elle personnifie en quelque sorte la cause de l'apaisement, du bon 
sens, de la raison et prépare le revirement, que Thomas a fait trop 
brusque et trop aisé. 

Si, comme tout porte à le croire, le rôle de Brangain était 
inconnu à Thomas, il faut probablement porter à l'actif de Gottfried 
la poésie que révèlent les discours tenus à ce personnage ou par 
lui, les images des vers loSjS-Si, les antithèses (io38îi-6), le 
proverbe (io43o s.), le trait d'humour (io535-8), la jolie introduc- 
tion de la jeune femme (io362-6), qui contraste si fortement avec 
la violence de la scène précédente. 

10695-10806. Dans la Saga, et chez Thomas, Tristan a envoyé 
chercher son écuyer dès qu'il a été transporté au palais (S 49 '- 17-29). 
Chez Gottfried, c'est seulement à cet instant, après la réconcilia- 
tion, que Tristan se décide à mettre ses compagnons au courant 
de son aventure. Gomme l'entretien de Tristan avec Kurvenal 
doit précéder la séance où paraissent les barons cornouaillais et 
que cette séance à été reculée par Gottfried pour les raisons que 
nous avons données (3), il est naturel que cet entretien prenne 
place seulement en cet endroit dans le poème allemand. 

(I) V. p. 197. 

(3) Cette idée est aussi chez Eilhart (1953-4), mais n'a aucun effet, alors 
que, chez Gottfried, la loyauté de Tristan fait aux deux Isolde un devoir 
d'écouter les explications qu'il a promises. 

(3) V. p. 903 ss. 



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XIV. LA BRECHE DE L^ÉPÉE. lOÔgS-IoSoÔ HIJ 

La scène de l'entrevue appelle quelques observations (i). Dans 
la Saga, elle est expédiée en quelques lignes. Chez Gottfried, elle 
comporte un assez long développement, où ressortent quatre 
traits essentiels, i* Tristan envoie Paranîs chercher Kurvenal et 
recommande de garder le secret au sujet de son message 
(10698-710). a^ Kurvenal trouvant Tristan en compagnie des trois 
femmes exprime les inquiétudes des barons de Marc (10711 39). 
3° Tristan ordonne à Kurvenal d'avertir ses compagnons qulls 
paraissent le lendemain à la cour, revêtus de leurs plus somptueux 
vêtements, et de lui envoyer ses bijoux et ses habits de fête 
(10740-69). 4° Réflexions de Brangaiu et des princesses au sujet de 
Kurvenal (10770-82). 

Auxquels de ces traits peut prétendre Thomas ? 

4® est de Gottfried, puisque dans la Saga l'entre vue a lieu hors 
de la présence des femmes. C'est un de ces ornements gi'acieux 
qi^e le poète allemand aime à ajouter à une scène ébauchée de 
Foriginal. 

lo paraît aussi devoir être attribué à Gottfried. Dans la Saga, 
c'est la reine elle-même qui envoie son écnyer : elle n'a donc nulle 
raison de lui recommander le secret. Ce mystère semble d'ailleurs 
une précaution inutile de Tristan. 

2^ n'est pas aussi certainement de Gottfried, bien que le vers 
français â, bêâ dûz sir, ne soit pas une preuve d'imitation (2). 
Cependant on est sollicité de croire à l'originalité du poète aile 
mand quand on considère que, chez Gottfried, Kurvenal dit que les 
barons cornouaillais ont décidé de partir le soir môme, ce qui est 
en contradiction avec l'incertitude oà, suivant la Saga (48 : 7-9), 
sont les compagnons de Tristan. 

Enfm 3** peut très bien avoir été emprunté par Gottfried à son 
original. La chose est sûre pour quatre vers du poème allemand 
(G 10742-5 — S 49 : 26 s.). Elle est probable pour la suite du discours 
de Tristan à Kurvenal. Il est nécessaire, en effet, que Tristan 
avertisse ses compagnons d'avoir à se tenir prêts pour le jour du 

(i) Sur le nom de Pàranîs, qui parait chez Gottfried et manque dans la 
Saga, V. p. 197. 

(2) C'est là une formule banale de salutation que Gottfried connaissait ou 
qu'il a pu emprunter à un autre passage de son poème (cf. bèamis d'Henri 
de Freiberg : Tristan v. i85o). 



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2l8 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

jugement et qu'il leur fasse dire de revêtir leurs plus beaux habits 
pour se rendre à la cour, puisque les barons de Marc agissent 
de cette façon (i). Robert a dû pratiquer une coupure, après le mot 
Isondar (49 : 29). Quant aux derniers vers du discours, où Tristan 
demande qu'on lui envoie ses bijoux et ses plus riches vêtements 
(io;62-8) (2), on ne peut affirmer que Gottfried en ait pris l'idée à 
Thomas. 

Avec Thomas et d'après lui, Gottfiîed conte que la nouvelle 
apportée par Kurvenal aux gens de la nef causa grande joie aux 
Comouaillais (10783-91) (3). Toutefois, particulière à Gottfried est 
la reprise du thème des envieux (4), qui se réjouissent de voir 
enfin terminée l'ancienne inimitié de l'Irlande et de rAngleterre, 
mais qui insinuent méchamment que Tristan doit son succès ines- 
péré à Tusage de pratiques de magie (10992-806). 

(i) Cf. 5 5o : 4 8S. 

(a) M. Bédier a justement remarqué que le discours de Tristan à 
Kurvenal offre de frappantes similitudes chez Gottfried et chez Eilhart 
(P i^)- Mais si la lacune soupçonnée en 5 existe réellement, on ne saurait 
prétendre que Gottfried soit sous la dépendance d'Eilhart. 

(3) Gottfried passe sous silence le trafic que Thomas dit exercé par les 
Comouaillais (5 49 : 35 38 ; cf» P- ^87, n. i). 

(4) V. p. i83 s. et 186. 



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XV 



Le Sénéchal confondu 
(10807-11370) 



10807-10878. Ce chapitre est, pour nous, un des plus instructifs 
du poème. Il montre avec quelle aisance Gottfried s'éloigne de son 
original quand la logique des faits, l'art du récit et la beauté de 
la narration y trouvent leur compte. 

Nous avons remarqué une grave altération apportée par Gott- 
fried à son texte (i). Tristan et ses compagnons ne paraissent pas, 
dans le poème allemand, à la première réunion des barons irlan- 
dais. C'est à la seconde, celle qui fait l'objet de ce chapitre, que 
les Cornouaillais assistent, ainsi que leur chef. Cette divergence 
d'exposition a conduit Gottfried à d'importants remaniements. Il 
a emprunté quelques traits à Thomas, les tirant soit de la descrip- 
tion de la première réunion, soit du récit de la seconde. Mais 
il en a ajouté de nombreux et caractéristiques. Suivons l'ordre 
qu'il a adopté. 

Les Irlandais se rassemblent dans la « salle » et se demandent 
curieusement quel est l'adversaire que la reine va opposer au 
sénéchal (10807-19). Ceci se trouvait dans le poème français, comme 
la Saga en témoigne (5o : fn^-^S) (2). 

Tristan, qui a reçu son coffret à bijoux et son costume d'apparat, 
donne aux deux Isolde et à Brangain tous ses joyaux, ne se réser- 
vant qu'une ceinture, un « chapel » et une agrafe (10820-42). Rien 
ne démontre que cette libéralité de Tristan fût contée dans le 

(i) V. p. aoa 8. 

(à) En S Tristan est déjà présent lorsque les Irlandais manifestent 
leor curiosité. 



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*220 COMPARAISON DE GOTTFKIED AVEC S ET E 

l>oènie français. Nous nous souvenons qu'elle a été prévue par 
Gottfned (ioj63 s.) ; mais comme Robert a pu omettre l'amorce 
du trait et le trait lui-même, nous n'avons en faveur de Gottfried 
qu'une présomption que justifie son sens de la courtoisie. 

Revêtu de ses somptueux habits, Tristan revient auprès des 
trois femmes, qui admirent sa bonne mine (io843-63). La Sag'a 
n'offre rien qui puisse faire conjecturer la présence de cette donnée 
dans le poème français. Cette raison évidemment n'est pas suffi- 
sante. Mais comme le relief donné à la brillante prestance de 
Tristan (héros de l'aventure dont Isolde est l'héroïne) est un des 
ressorts que lait jouer Gottfned dans cet éjûsode, alors que Thomas 
n'a très vraisemblablement pas connu cette idée, nous avons quel- 
que droit de revendiquer ce trait pour Gottfried. 

Les compagnons de Tristan, mandés par celui-ci, se rendent au 
palais de Gormond, magnifiquement vêtus (10864-74)- Gottfried a 
pris ce trait à Thomas (S 5o : 4 ss.). Mais il n'a pas décrit, ce que 
fait le poète français, la superbe allure des hommes, ni dit qu'ils 
étaient montés sur do piaffants et hennissants coursiers. Sans 
doute a-t-il trouvé quelque invraisemblance dans le désaccord, 
que nous avons relevé (i), entre ce que prétendent être ces gens 
— c'est-à-dire des marchands — et ce qu'ils paraissent — c'est- 
à-dire de brillants chevaliers. 

Gottfried ajoute que les Cornouaillais, après avoir pris place, 
gardent le silence, parce que, ignorant la langue des Irlandais, ils 
ne peuvent s'entretenir avec eux (10875-9). On a vu dans cette 
addition une polémique (a) contre Eilhart, qui, plus haut, fait dire 
par Tristan à Kurvenal que les Cornouaillais aient à ne pas parler 
à l'assemblée (2o54). et, plus loin, déclare que les barons de Marc 
restent silencieux et ne répondent même pas à la question de 
Gormond demandant qui ils sont (2106). Gîtte conjecture est très 
plausible (3). Gottfned a vu dans la remarque d' Eilhart un tirait 
intéressant. Il Ta adopté, mais, suivant sa coutume, a tenu à le 
motiver. 



(1) V. p. Î102. 

(2) V. Lichtenstein : Eilhart ^ p. cxcvii s. 

(3) Remarquons pourtant que c'est moins d*une « polémique » que cl'une 
correction qu'il convient de parler. 



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XV. LK SENECHAL CONFONDU. loSjg-IlS^O îlîll 

10879-11370. La description de la dernière séance, dont nous 
venons de voir les préparatifs, est fort courte et fort terne dans la 
Saga, Le roi introduit Tristan, qui, parle témoignage de la langue, 
dévoile l'imposture et, par l'offre du combat, intimide son adver- 
saire. La tête du dragon étant apportée et Taffirmation de Tristan 
vérifiée, le sénéchal se retire sous les risées de rassemblée 
(55 : 21-56 : i). 

Combien plus riche, plus imposante, plus artistique, est la 
scène chez Gottfried ! 

Le roi ordonne de faire venir sa femme et sa fille. Alors paraî- 
la reine « la joyeuse aurore », conduisant la jeune Isolde « le soleil, 
la merveille d'Irlafide », parée d'une robe de samit, d un manteau 
doublé d*hermine, d'une couronne d'or constellée de pierres prêt 
cieuses, le tout séant admirablement à sa taille svelte, à ses 
cheveux, dont l'or se confond avec celui de sa couronne. La jeune 
beauté laisse errer sur la foule ses regards limpides (10879-11024). 
Le sénéchal somme Gormond de tenir sa parole. A la reine, qui 
l'engage à abandonner ses prétentions, il répond par un i*efus où 
éclate l'insolente certitude du triomphe (11025-72). La reine fait 
introduire Tristan, le vrai héros, dont l'ajustement, comme celui 
d'Isolde, est éclatant et précieux (iio73-i5i). Tristan, conduit par 
Brangain, est accueilli par les démonstrations joyeuses des Cor- 
nouaillais. Alors entre dans la salle la foule nombreuse des che- 
valiers, parmi lesquels les captifs livrés par la Cornouaillcs à 
l'Irlande. Ceux-ci reconnaissent dans les étrangers leurs pères, 
leurs parents, et se jettent en pleurant de joie dans leurs bras 
(i 1152-82). Tout le monde prend place et, parmi les Irlandais, 
«coulent des torrents d'éloges» à l'adresse de Tristan, dont la 
haute stature, les magnifiques vêtements, l'imposante escorte 
arrachent des cris d'admiration. Le sénéchal a l'amertume dans 
les yeux (iii83-224). Le silence obtenu, on entend le prétendu 
vainqueur réclamer à nouveau son salaire. Tristan confond l'im- 
posteur (11225-86). Le sénéchal prétend faire appel aux armes; 
mais, devant la fière attitude de Tristan et sur les conseils des 
siens, il l'énonce au duel et subit les railleries de la reine ainsi 
que des assistants (11287-11370). 

Que peut revendiquer Thomas dans cette scène, dont l'ampleur 
contraste si violemment avec l'indigence de la Sa gai Rien, 



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222 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S BT E 

semble-t-il, que la charpente du récit, telle que la Saga nous Ta 
découverte. 

i"" La présentation de la jeune Isolde et de Tristan ne parait pas 
avoir existé chez Thomas, ni dans la première séance — où Ton ne 
Àoit qu'une ébauche informe, qui a pu, tout au plus, donner à 
Gottfried l'idée de sa brillante description {S 5o : 21-24) (i) — » ^ 
dans la seconde — où Thomas aurait dû répéter les nM>tifs de la 
première (2). 

2° Le discours adressé par la reine au sénéchal avant le juge- 
ment et la répartie de ce dernier ne pouvaient se trouver chez 
Thomas. La pointe de ce dialogue, dans le poème aUemand, naltde 
la croyance où est le sénéchal que la reine n'a pas d'adversaire à 
lui opposer. Mais dans l'original français, Tristan est présent. 11 a 
personnellement provoqué le sénéchal dans la séance précédente. 
La situation est donc toute différente et le dialogue que nous 
lisons dans Gottfried ne se comprendrait pas chez Thomas (3). Da 
•son utilité dans le poème allemand : la confusion du sénéchal à la 
fin de l'épisode contraste vivement avec son insolente confiance, et 
la moquerie de la reine, qui lui répète sa forfanterie d'antan, rend 
plus amèi'e sa déception. 

3° L'intervention de Brangain et la scène de reconnaissance 
des captifs cornouaillais et de leurs parents semblent aussi être 
des additions de Gottfried. Brangain, avons-nous dit (4), ne paraît 
chez Thomas que plus loin. Quant à la donnée des captifs, il est 
utile de remarquer que Gottfried y reviendra plus tard deux fois (5), 

(i) Dnns cet expose de la Saga, la jeune Isolde,par exemple.est mentionnée 
tout-à-fait incidemment, alors que Thomas, s'il avait été Finspiratear de 
Gottfried, aurait dû lui donner un rôle important, qui ne peut se concilier 
avec ce que dit Robert. Il est, d'ailleurs, fort possible que la description 
des vêtements des barons cornouaillais chez Ëilhart (9072-81) ait suggéré à 
Gottfried la pensée de détailler le costume dlsolde et de Tristan. 

(a) On doit aussi noter que Thomas n'est pas enclin à la minutieuse 
cnumération des objets de luxe. Il ne décrit pas le costume de Tristan ni 
celui d'Isolde de Bretagne, lors de leur mariage (V. Bédier,v. 421 ss. Cf. aussi 
Sôderhjehn, Romania, i5, p. 536 ss.). 

(3) La réplique du sénéchal a sa contre-partie dans les railleries dont la 
reine le châtie après sa défaite (G 11060 s : ii358-6o). Rien de tout cela ne 
perce dans la version Scandinave. 

(4) V. p. 197. 

(5) Tristan réclame les exilés avant de quitter l'Irlande avec Isolde 
<ii4o8ss.); le poète déclare qu'on les ilt chercher en tous lieux avant le 
départ pour la Cornouailles (1 14^9-33). 



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XV. LE SENECHAL CONFONDU. loSjg-IlSjO fl*i3 

et que la Saga jamais n'en dit rien. Il serait surprenant que 
Robert eût obstinément, à trois reprises, sacrifié ce motif, qui met 
en beau jour la sensibilité du poète allemand. 

4" Les sentiments d'admiration exprimés par les Irlandais à la 
vue de Tristan, paraissent, si Ton considère la vive allure dii 
morceau, son aisance toute gottfriedienne, l'intervention pei»son- 
neile du poète (iiaoo) et l'aspect allemand de certaines images ou 
locutions (1120G-4, I12IO-3), devoir être regardés comme une addi- 
tion de Gottfried. 

50 Enfin le conseil tenu à l'écart par le sénéchal avec les siens 
(G ii3i3-52) peut être un ornement narratif ajouté par Gottfried 
sous l'influence d'Eilhart (i). 

De toutes ces altérations la plus importante est la mise au 
premier rang de Tristan et d'Isolde, qui, dès maintenant, sont les 
deux héros du poème. En décrivant complaisamment leurs cos- 
tumes (2), en appelant l'attention sur leur beauté, en projetant sur 
eux une vive lumière, le poète laisse dès maintenant deviner le 
sens de l'aventure et explique, avant Teffet du philtre, comment le 
triomphateur du monstre, par son courage et ses perfections 
physiques, mérite la blonde princesse, dont les attraits, puissants 
sur tous, ne peuvent laisser insensible le jeune chevalier. 

(1) Cf. Eilh. ai89-2o3. 

(2) Parlant du manteau d'Isolde, Gottfried dit qu'il était bî zîlen 
gejloitieret (io9!i4). Ce mot gejloitiert a exercé la sagacité des critiques alle- 
mands, qui malgré leurs efforts, ne sont pas arrivés à l'expliquer de façon 
satisfaisante. Y réussirai-je mieux ? En ancien français floc-flot signifie 
houppe, en Lorraine, nœud (y. Littré s. flot et Labourasse : Glossaire abrégé 
des patois de la Meuse s. ûot) Aujourd'hui encore, les dialectes de l'Est 
attribuent au mot flot le sens de nœud (de cravate, etc.), et faire un flot 
signifie arranger une cravate, un ruban en forme de nœud. Floitieren 
équivaudrait à garnir de « flots », c'est-à-dire de houppes, de pompons, ce 
qui cadre bien avec le texte de Gottfried (le manteau était orné de rangées 
de houppes). Une seule diflicuUé : il ne parait pas avoir existé ni en 
ancien français, ni dans les patois lorrains, de verbe d'où serait issu 
floitieren. Mais rien n'empêche d'admettre que floitieren ait été formé en 
Allemagne, et peut-être par Gottfried, sur flot. 



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XVI 



Le Philtre (i) 
(11371-11878) 



11371-11539. Gormond, disent la Saga et Gottfrîed, fait part à 
ses barons de Faccord intervenu entre lui et Tristan ; il obtient 
leur approbation (G 11371-90). Ici cesse la concordance du poème 
allemand et de la Saga. Gottfried, ensuite, présente deux traits 
inconnus à la traduction norroise. 

i<» Dans le Tristan allemand, les barons de Marc ratifient les 
engagements pris par le chef de Texpédition (G 11391-401). Kôlbing 
rapproche ce passage du serment prêté par Tristan à la fin de la 
scène du bain dans les versions anglaise et Scandinave (2). Il est 
presque certain que Gottfried, en effet, a subi Tinfluence de Thomas 
lorsqu'il dit que le roi demanda à Tristan de confirmer par un 
serment l'engagement pris par lui auparavant, c'est-à-dire dans la 
scène du bain. Mais comme, à l'occasion de ce premier engagement 
déjà, le poète allemand a annoncé que Tristan donnerait en 
garantie de son affirmation la parole des barons de Marc, et que 
nous voyons ici l'exécution de cette promesse, il y a lieu de croire 
que Gottfried, dominé par son souci de la réalité, a ajouté au poème 

(i) L'aventure de Tristan allant chercher pour son oncle Marc une 
femme à l'élrangcr, et trahissant son devoir par passion, a son équivalent 
dans rhisloire de Randver. Fils de Jormunrek (Ermanric), Randver est 
chargé par son père d'aller demander pour lui la main de Svanhild, fille 
de Sigurd. Randver accomplit cette mission et ramène à son père la 
jeune princesse. Mais pendant le retour, et sur le vaisseau qui les porte, 
un conseiller d*Ermanric, Bikki, lente de persuader à Randver de gagner 
l'amour de Svanhild. A l arrivée, il accuse le iils du roi et la jeune femme 
d'avoir cédé à leur passion {Volsungasaga, ch. 40). 
' (2) Tristrams Saga^ p. lxxv s. 



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XVI. LE PHILTRB. IlSjI-IlSSg 225 

de Thomas Tadhésion des barons cornouaillais au serment de 
Tristan et fourni ainsi les garants et les témoins du mariage par 
procuration. 

2'' Plus important est le second trait que Gottfried a en excès 
sur les deux autres versions de Tristan. Au nom de la nouvelle 
reine d'Angleterre et en son propre nom, Tristan demande la 
mise en liberté des captifs livi'és par le pays de Marc à Flrlande 
(11407-17); Gormond fait droit à cette requête (11418-20), et les 
exilés sont rassemblés pour le départ (11429-32). Nous avons dit 
pourquoi nous estimons que ce trait touchant est de Tinvention 
da poète allemand (i). 

A Gottfried appartient sans doute aussi l'idée de Tadjonction 
d'une seconde nef à celle qui a apporté Tristan en Irlande (11421- 
6) (2). Il se pourrait que cette addition fût une conséquence de la 
précédente. Si le nombre des Gornouaillais capti& en Irlande est 
élevé, il est clair qu'une seule nef ne suffit plus à contenir tous les 
passagers. Au cas où cette conjecture serait exacte, le mutisme 
de la Saga contiibuerait à démontrer que c'est Gottfried seul qui a 
songé à mettre en avant le motif des captifs cornouaillais dans ce 
passage. 

Le poète allemand a certainement épousé la narration de 
Thomas dans l'exposition de la préparation du philtre par la reine 
et de sa remise à Brangain (G 11433-72). Mais diverses raisons font 
croire qu'il est l'auteur des vers où la reine confie sa fille à Bran- 
gain et de la réponse où celle-ci assume la charge de veiller sur le 
bonheur d'Isolde (ii473-83). Cette suprême recommandation de la 
reine justifie en partie le dévouement que Brangain témoignera 
par la suite à sa jeune maîtresse (3), et l'engagement qu'elle prend 
de garder V honneur de la femme de Marc contribue à expliquer 
le sacrifice qu'elle fera du sien. Le ton amer des reproches qu'à la 

(i) V. p. aaa s. 

(3) 5 disant plus loin que le vaisseau de Tristan fut reconnu par les gens 
du pays à son arrivée en CornouaiUes («S 57 : 5 s ), nous trouvons là une 
preuve supplémentaire de notre assertion. 

(S) Ce qui indique bien le dessein que poursuit Gottfried de créer un lien 
d'affection entre les deux femmes — affection exigée par le rôle attribué à 
Brangain par le poète allemand — c'est la parenté qu'il a imaginée entre la 
reine d'Irlande et Brangain (ii45i, etc.), dont Tune est maltresse et l'autre 
servante chez Thomas (S 56 : la s.). 

Univ. de Lille, Tr. et Mém, Dr. 'Lettres. Paso. 5. i5» 



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!;iq6 comparaison db gottfried avec s et E 

fin du poème de Thomas Brangain adresse à Isolde (i) exclut 
l'émouvant entretien que donne ici Gottfried. 

La scène de la séparation d'Isolde et des siens était ébauchée 
chez Thomas. U ne pai'aît pas douteux que Gottfried, dont la sensi- 
bilité est aisément excitée par des sujets de ce genre, n'ait dépassé 
de beaucoup son modèle par Tart et le sentiment de la description 
(11484-534). On trouve dans ce passage les procédés poétiques 
chers à notre auteur, antithèses (ii493 s.), allitérations (ii5oi), 
jeux de mots (ii5o7 s.), convergence des sentiments vers le4)erson- 
nage principal (le nom d'Isolde apparaît huit fois). On y trouve 
surtout ce charme qui ne peut se définir et qui réside dans la 
sincérité de Fémotion. 

Le tableau est terminé par un trait de mœurs allemandes : les 
gens du vaisseau entonnent au départ une soile d'hymne connu 
en Allemagne (2). 

11540-11648. Comme Ëilhart, avec qui il se rencontre plusieurs 
fois au cours de cet épisode (3), Gottfried dit qu'une chambre 
(kemenâte) fut aménagée dans le vaisseau pour Isolde et ses 
femmes (ii54o-4). Il ajoute que nul homme, sinon Tristan, n'y 
pénétrait (ii545-8). 

Après cette déviation, le poète allemand revient à son original 
et conte qulsolde pleure sa patrie perdue, ses parents, ses amis, 
et que Tristan la console de son mieux (11549-61). 

Il est seul ensuite à présenter les traits suivants : 1° descrip- 
tion de Fattitade affectueuse quoique déférente de Tristan, dont 
Isolde accepte mal les douces paroles, parce qu'elle continue à haïr 
en lui le meurtrier de son oncle (ii 562-88); a® regrets d'Isolde, qui 
est fâchée d'être sevrée de sa douce patrie, et qui affirme, contre 
l'avis de Tristan, qu'elle préférerait une condition médiocre dans 
son pays aux grands biens qui l'attendent à l'étranger (11 589-614); 
30 discussion entre Tristan et Isolde, l'un évoquant le sombre 
avenir qui menaçait Isolde si elle était devenue la femme du séné- 
chal, l'autre répliquant qu elle aurait réussi à élever à la vertu 
l'homme qui l'aimait (ii6i5-48). 

(i) V. Bédiep, v. 1269 ss. 

(a) V. Hertz ♦, op, c, p. 53o s. Cf. aussi G 6790. 

(3) V. Bédier, p. 149. 



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XVI. LE RHILTRB. I1649-II7IO MJ 

Uexamen de ce passage conduit à la conviction de Tindépen- 
dance de Gottfried. 

i« On conçoit bien que le poète allemand, si curieux des effets 
de contraste, ait pu imaginer qu*lsolde ne pardonne pas à Tristan 
la mort de son oncle avant la scène du philtre. Cette disposition 
fait paraître plus inattendu le revirement des sentiments d'Isolde 
après qu elle a consommé le breuvage d'amour (i). Gottfried d'ail- 
leurs a cultivé la donnée en mettcoit à deux reprises Tinimitié 
d'Isolde en lumière (loSSgs., ii4oa-6); mais nous ne trouvons pas 
cette préparation chez Thomas. C'est là un premier indice. Nous 
en découvrons un second dans la sincérité de la réconciliation 
d'Isolde et de Tristan, chez Thomas, lors de la scène du bain (cf. G 
10539 s.). 

ao Revenir, comme le fait Gottfried, sur les regrets d'Isolde 
arrachée à sa patrie, parait être le fait d'un adaptateur, qui a 
amorcé par là un balancement antithétique — contraste d'une 
condition humble dans le pays natal et d'une haute fortune à 
l'étranger — , plutôt que de l'auteur primitif, moins tenté d'exploi- 
ter à fond la situation. 

30 Dans la Saga, Isolde déclare de prime abord qu'elle souhai- 
terait être morte plutôt que d'être venue ici. On voit immédiatement 
combien cette violence de sentiments détonne avec l'exposition du 
poète allemand, où la pensée est mesurée, et où le calme de la 
discussion exclut l'explosion de douleur signalée par Thomas. 

4^ Enfin il est présumable que la donnée de l'influence enno- 
blissante de l'amour, exposée par Gottfried (ii63i ss.), était 
inconnue à Thomas (a). 

IT649-11710. Comme l'a remarqué M. Bédier (3), c'est avec 
Eilhart plutôt qu'avec Thomas que Gottfried concorde dans le 
scène du philtre. Lasse des fatigues inusitées que lui impose la 
traversée, Isolde demande quelque repos. On fait relâche dans un 
port. Tandis que les gens du vaisseau sont descendus à terre pour 

(i) Le mérite de cette découverte est mince. Il a suffi de me référer aux 
vers ii^ao ss. de Gottfried pour voir étalée au grand jour l'intention du 
poète allemand. 

(â) Sur la date de l'apparition de Tamour courtois dans la littérature cf. 
G. Paris : Romania, la, p. 4^^» Sudre : Romtuiia, i6, p. 539, «t Novati, qui 
contredit l'opinion de G. Paris : Stadj di Filologia romanza, a, p. 48. 

(3)V. Bédier, p. 149. 



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Ù^8 COMPARAISON DB OOîTFRIBD AVEC S ET E 

leur plaisir, Tristan se rend près d'Isolde. U demande à boire. 
Une jeune fille lui ofire le flacon contenant le philtre, que tous 
prennent pour du vin, et dont Tristan puis Isolde (jsic Eilhart (i), 
selon Gottfried Tristan offre d'abord à Isolde) boivent une partie 
(G 11649-89). 

On découvre aisément le motif qui a déterminé Gottfiîed à 
suivre Eilhart plutôt que Thomas. Chez Eilhart, la relâche dans un 
port et Fabsence des gens de service expliquent de façon satisfai- 
sante que Tristan demande à boire dans la cabine dTsolde, de 
même que le désarroi de la situation justifie Tabsence de Brangain. 
Si, contrairement à ce qui se passe chez Thomas, c'est une jeune 
fille et non un valet qui ofire le philtre à Tristan dans le poème 
de Gottfiried, cette déviation est imposée par une imitation anté- 
rieure d'Eilhart, c'est-à-dire l'attribution à Isolde d'une cabine 
privée (où elle est seule avec ses femmes G). Il est donc nécessaire 
que ce soit une « demoiselle » qui offre le philtre, et l'insigni- 
fiante raison (2) invoquée par Eilhart, absence de l'échanson 
(234^2), a été justement omise par Gottfried. Enfin il faut constater 
que l'idée de réserver une kielkemenâte à Isolde et à ses femmes 
est d'autant mieux justifiée que le philtre doit être gardé en cet 
endroit — par Brangain — et non en une autre partie du vaisseau. 

Gottfried, seul, fait paraître, après la méprise, Brangain, qui se 
désespère du mal commis (i 1690-710). Il est évident qu'il faut 
admettre avec M. Bédier que la Brangain du poème français a eu 
connaissance de la confusion (3). Il est moins assuré que Thomas 
ait fourni à Gottfried le modèle des accusations dont Brangain 
s'accable. Nulle part, en effet, Thomas ne met' en jeu la culpabilité 
de Brangain, ni à l'occasion de la substitution de la suivante à 
l'épousée (S 5^ : 17-îii) (4), ni lors de la querelle des deux femmes, 
si propice cependant au rappel de ces souvenirs (5). Gottfi:'ied au 

(i) Chez Thomas, c'est aussi Tristan qui boit le premier. On ne peut 
guère méconnaître dans la divergence de Gottfried une rectification dictée 
par le sentiment des bienséances. 

(3) Cette raison serait même illogique si Eilhart, disant qu'une kemenâie 
a été aménagée pour Isolde et son « gesinde », a entendu par ce mot la suite 
féminine d'isolde (aSii). 

(3) Sur le rôle de Brangain en E et en 5, cf. Bédier, p. i43, n. 4* 

(4) Il faut reconnaître cependant que nous ne savons pas exactement ce 
que disait Isolde à Brangain dans ce passage de Thomas. 

(5) V. Bédier, v. 1849^, i426-i5o3. 



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XVI. LE PHILTRE. II7II-I1898 229 

contraire a, par la suite, usé de ce ressort (12475 ss., i44i3 s.), 
qu*il a yraisemblablement introduit dans Faction, à l'imitation 
d'Eilhart (2661 s.), pour donner plus de variété et de profondeur 
à ce caractère. C^était aussi un moyen d'accroître sa noblesse. 
Brangain, en effet, acceptera, chez Gottfried, de sacrifier son 
honneur à Isolde parce qu'elle a à expier une faute, alors que 
Thomas explique son dévouement par le vulgaire espoir de récom- 
penses matérielles (Bédier v. 1276 ss., Ej'j^o-fi) (i). 

Pour ce qui est du geste de Brangain lançant le flacon maudit 
dans les vagues furieuses (G 1 1697-9), ^^^^ sommes certains que 
c'est Gottiried qui l'a imaginé. La Saga, en effet, conte plus loin 
que Brangain donna à boire à Marc une partie du philtre pendant 
la nuit nuptiale (S 67 : 3i s.) ; elle ne l'avait donc pas détruit. Si 
d'ailleurs il restait quelque doute, il serait enlevé par l'affirmation 
catégorique de Gottfried qui, polémisant contre Thomas, déclare 
que Brangain n*a pu offrir à Marc le reste du philtre, puisqu'elle 
l'avait jeté dans la mer (i2655-6o). 

On ne se trompera pas en imputant la déviation de Gottfried 
à son souci d'élever le niveau moral de la légende, de substituer 
un idéal noble au matérialisme grossier de la tradition. Thomas, 
enlisé encore dans les conceptions anciennes, justifie l'incoercible 
amour de Marc pour [solde par l'absorption du « boire » ; à 
Gottfried une telle supposition n'est pas nécessaire ; il n'est pas 
besoin du charme brassé par la reine d'Irlande pour que Marc 
s'éprenne éperdument dlsolde, il suffit des charmes de la jeune 
femme. Qui ne voit d'ailleurs que la donnée de l'amour-maladie 
aurait interdit au poète allemand ses délicates observations sur 
Tamour-passion ? 

11711-11878. Gottfried consacre près de deux cents vers à 
décrire l'effet du philtre dans l'âme de Tristan et d'Isolde. 
L'amour s'insinue en eux, transforme deux étrangers en un être 
aux aspirations uniques, fond toute haine, ne laissant subsister 
que la pudeur qui s'oppose aux aveux (ii7H-ii744)» Tristan 
cependant se raidit contre la passion ; il adresse à la fidélité et à 
l'honneur un vain appel (11745-92). De son côté, Isolde fait effort 

(i) Eilbart a accepté le même motif (3762 s.). 



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!l3o COMPARAISON DB OOTTFRIED AVBG S ET £ 

de ses pieds et de ses mains pour échapper aux lacs de ramour ; 
elle s'y empêtre de plus en plus (11793-874). Un quatrain, peu 
utile, sorte de transition, annonce le chapitre suivant (i 1875-8). 
En trois lignes, la Saga expédie Thistoire de cœur, des amants 
(56 : 34-36). Cette sécheresse interdit tout espoir de faire à Gott- 
fried la part qui lui est due. Thomas, dont on sait le goût pour 
Fanalyse des sentiments, peut très bien avoir imaginé la lutte 
morale des deux héros. Il n'est pas probable cependant qu'il ait 
offert le motif de la cessation de l'inimitié d'Isolde, motif préparé 
de longue main par Gottfried et dont la Saga n'a jamais soufflé 
mot (i). n est aussi à supposer que la forme de ce développe- 
ment, les antithèses, les images tirées de la vénerie, la grâce de 
l'expression appartiennent au poète allemand (2). 

(i) V. p. aa7. 

(a) On ne saurait oublier non plus qu'Eîlhart, qui offre ici un long couplet 
sur la Minne et ses effets, a pu influencer Gottfried. 



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QoO^Qi 



XVIT 



L'Aveu 

(11879-12438) 

11879-12186. La scène des aveax, un -des plus beaux pas- 
sages du Tristan allemand, manque dans la Saga et Sir Tris- 
trem. Il est certain cependant qu'elle se trouvait, plus ou moins 
développée, chez Thomas. On a depuis longtemps fait la remarque 
que le jeu de mots sur la triple signification de lameir (G 11990 ss.), 
n'est pas de l'invention de Gottfried. Mais qu'est-ce que le poète 
allemand a bien pu ajouter à ce « noyau » de la scène? Bien 
fragiles sont les indices qui vont nous servir de critères dans 
notre essai de revendication de quelques fragments pour 
Gottfried (i). 

i<> Les vers 11888^, à cause de l'abondance des oppositions, 
et les vers 1 1934-9, à cause des images tirées de la vénerie peuvent 
être nés de la fantaisie de Gottfried (2). 

21° Le charmant tableau représentant Isolde avant l'aveu 
(1 1974-81) (3), qui témoigne d'un sens de la plastique inconnu à 
Thomas et démontré pour Gottfried dans un passage où il est 
certainement indépendant (18910 ss.), paraît pour cette raison 
devoir être attribué au poète allemand. 

3® Les vers i2i3i-3 paraissent imités du Grégoire d'Hartmann 
d'Aue (4). 

(i) Gottfried semble aussi s'être inspiré d'Ëilhart. Ainsi Eilh. a36i-3 peat 
être la source de G ii9ai-4> comme Eilh. a6ii-aa parait avoir agi sur G 
12073-81. 

(a) Cf. la locution der minnen mldenœre (11934) avec der mmre wildefiœre 
(4664), qui apparaît dans un passage original. 

(3) V. la belle traduction qu'en a donnée M. Bédier (p. i55). 

(4) Greg, 33a-8. 



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a3a COMPARAISON DK GOTTFRIED AVEC S ET E 

4<* A en juger par des divergences d'exposition antérieure, l'évo- 
cation des événements qui ont autrefois mêlé la destinée des amants 
et préparé leur amour (G 1 1940-61) n'existait pas chez Thomas. 
Suivant Gottfried, làolde rappelle à Tristan qu'il lui a enseigné le 
latin (11953, cf. G 7990), qu'elle Fa trouvé dans l'étang (11959, 
cf. G 9086 ss. et 9403), que c'est elle qui l'a reconnu après sa lutte 
contre le serpent (11958, cf G 9873 ss.), traits que Thomas ignore. 
A la vérité on peut prétendre que Gottfried a trouvé le thème du 
passage dans l'original français et qu'il l'a accommodé aux don- 
nées divergentes de son propre récit. Cette hypothèse se peut 
soutenir : cependant elle suppose de la part de Gottfried un bien 
laborieux et conséquent travail d'adaptation. 

Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur l'origine du pas- 
sage, les observations qui viennent d'être faites montrent que 
le poète allemand a conservé le fidèle souvenir de ses remanie- 
ments. 

5° Il est fort admissible que l'image dont se sert Gottfried pour 
annoncer l'union des amants, c'est-à-dire la guérison de leurs 
cœurs malades par le mire Amour (12161-74) soit un emprunt fait 
à Eilhart, où nous voyons égaleipent l'Amour en tiers avec les 
amants, dont la guérison s'accomplit à ce moment de Faction 
(2713-9). Gottfried n'aurait fait que revêtir de son art la fruste 
pensée de son devancier. 

12187-12438. Après un quatrain destiné à introduire sa digres- 
sion, Gottfried expose sur l'amour des idées qui semblent bien être 
à lui et dont voici le schème. Le poète, après un aveu de ses 
sentiments, maudit la huot, la surveillance des jaloux, qui impose 
aux amants la contrainte (12191-203). Il l'egrette que la fidélité soit 
si rare (12204-69) et fait l'éloge de la constance (12270-82). Pein- 
ture de l'Amour vilipendé, vénal, dégradant (i2283-3o8), et que 
les hommes ont ainsi avili (12309-21). L'exemple des parfaits 
amants d'autrefois devrait amener à la confiance et conduire au 
bonheur ceux qui aiment (12322-61). 

. Plusieurs raisons autorisent à attribuer ce passage à Gotthried. 
I*» Gottfried parle en son propre nom : c'est tantôt Je, tantôt 
nous, qui parait. Le poète fait appel à sa propre expérience et ne 
se distingue pas de ceux à qui il s'adresse. 



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XVII. l'avbu. 12187-13438 a33 

si<* Si le ton est personnel, l'accent est passionné, comme il 
arrive quelquefois à Gottfried et jamais à Thomas. On se sent en 
présence d*un tempérament ardent, aisé à émouvoir, dont la 
sensibilité éclate à chaque vers, et qui est fort différent de celui de 
Thomas, dont le ton garde toujours quelque froideur. 

3*^ La digression a un caractère incohérent. A quoi bon parler 
ici de la huot ? La situation des amants n'appelait pas cette 
pensée. On ne comprend pas mieux Tutilité du développement 
sur la fidélité, ni les imprécations lancées au faux amour. C'est 
après un long détour que Gottfided revient à l'action (i), lorsque, 
à partir du vers laSa^» il exalte l'eflet produit âur nous par le récit 
des amours des couples exemplaires. On peut donc imaginer que 
Gottfried, parvenu, à la suite de Thomas, jusqu'au début de sa 
digression, a été, à cet instant, assailli par diverses pensées nées 
de ses observations personnelles ou amenées à lui par les concep- 
tions ambiantes du Minnesang (2). Il s'est abandonné à ces 
réflexions sans s'inquiéter de leur défaut d'à propos. 

4** Enfin la forme de l'exposition : l'abondance des images 
tirées de la nature (3), la vivacité des peintures alliée à la person- 
nification (i2283-3o8), la profusion des exclamations, des efiets 
de mots, le tour lyrique des pensées, la sentence introduite pour 
rompre la monotonie du développement psychologique (4), tout 
cela paraît déceler le travail du poète mettant en œuvre ses 
propres idées et les revêtant d'une forme adéquate à son génie 
naturel (5). 

Le passage 122362-95, qui est l'application à Tristan et Isolde 
des considérations générales auxquelles le poète vient de se lais- 
ser aller, ne peut être refusé à Gottfried si celles-ci lui sont 
accordées. A l'inverse des amants sans confiance, dont la con- 

(i) Ceci ne signifie pas que le poète allemand soit rentré ici dans la voie 
suivie par Thomas. 

(a) Une autre digression sur la huoU lieu commun cher aux MinneaingePy 
se retrouve plus loin (17727-18118). 

(3) Le même caractère se rencontre dans la digression littéraire (4619- 
818). 

(4) Un procédé identique se trouve aux vers 1780Ô s. dans un passage 
qui est très probablement original. 

(5) n est possible que Fexemple d'auteurs allemands, comme celui donné 
par Wolfram dans son Parzwal (53a : i 8s.)ait incité Gottfried à sa digres- 
sion 



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234 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E 

duite vient d'être blâmée, Tristan et Isolde se livrent Fun à 
Tautre avec un entier abandon (i). 

Aussi assurée parait être l'attribution à Gotttried des vers 
ia396-4i5 qui sont dans une étroite dépendance du passage 
précédent. Le poète, obéissant à son goût pour Tantithèse, oppose 
au bonheur dont jouissent les amants,les peines qui les attendent, 
et qui sont de deux sortes : la douleur de livrer Isolde à Thomme 
qui n'est pas l'élu, la crainte que Marc ne découvre que la femme 
qui entrera dans son lit n'est pas vierge. 

Avec Thomas, Gottfried conte que les amants, arrivés en vue 
des côtes de Cornouailles, auraient volontiers renoncé à prendre 
terre. Mais, alors que la Saga ne justifie ce sentiment que par le 
désir des héros de s'appartenir à jamais,Gottfried l'explique par la 
peur que Marc ne connaisse l'injure qui lui a été faite. C'est 
d'Isolde, dit-il, que vint l'idée libératrice. Comment? Il va nous 
l'apprendre après un quatrain de transition (i 2435-8). 

(i) Les vers 1 336a ss. peu vent aussi s'appliquer au cas dont parle Hartmann 
dans le I. Bûchlein (15^3 ss.),oîl la dame, en temporisant, trahit sans profit le 
secret de son amour. 



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XVIII 



Branoain 

(ia439-i3ioo) 



iq439'I^S3<>* Rendue ingénieuse par Tamour, Isolde imagine de 
demander à Brangain de se substituer à elle pour la nuit nuptiale 
(ia439-56). Brangain consent au sacrifice de son honneur et explique 
son dévouement en révélant aux amants le secret du philtre et sa 
culpabilité (12457-97). 

Trois points de ce passage prêtent à la discussion. 

lo La Saga ne dit pas en propres termes que ce fut Isolde qui 
inventa la ruse. Ce trait est-il une addition de Gottfried ? Non, car 
le texte, probablement écourté, de Robert (i) donnant à Isolde 
une sorte d'initiative dans la scène où Brangain se laisse persuader, 
il faut croire que c'est la même Isolde qui Ta imaginée. Une autre 
raison encore. Gottfried, qui a senti que l'invention de cette super- 
cherie fait paraître sous un vilain jour le caractère d'Isolde, s'est 
appliqué à disculper son héroïne. Il ne l'aurait pas chargée de 
cette faute pour être contraint de l'excuser immédiatement après 
(12451-6). 

5io On ne trouve pas davantage dans la Saga la révélation faite 
par Brangain du secret du philtre. Elle était cependant dans le 
poème de Thomas, le chapitre LXXX de la Saga, où l'on voit 
que Tristan est informé, le démontre (2). 

(i) « Isolde était une dame très avisée ; le soir venu, elle prit Tristan par 
la main, totis deux se rendirent à la chambre du roi et ils appelèrent 
Brangain pour s'entendre avec elle. Isolde se mit à pleurer et à la prier,,,, w 
(5 57 : 14 ss.). 

(a) M. Bédier a fait la même constatation en s'appnyant sur B (1719 ss.) et 
5 (59: 39 ss.) ( v. p. 147, n. 3). Cependant le témoignage tiré de 5 (69: 99 ss.) 
ne parait pas évident. 



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a36 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVEC S ET £ 

3<» Suivant la Saga, cette scène, que Gottfried, comme Eilhart, 
place sur le vaisseau avant l'arrivée en Comouailles, aurait eu 
lieu plus tard, immédiatement avant la nuit nuptiale. M. Bédier 
voit dans cette divergence d'exposition une transposition de 
Robert (i). Il semble qu'on puisse, et pour trois raisons, attribuer 
la transposition à Gottfried. a La déviation de Robert paraîtrait 
l'efTet d'un pur caprice (a), celle de Gottfried est justifiée par le 
désir d'établir une opposition entre les joies des amants et lears 
peines. Après avoir mis au jour ce contraste et repris l'exposition 
de Thomas (ia4i^*^)> ^^ poète allemand, pour calmer les inquié- 
tudes du lecteur, indique l'expédient sauveur, b On trouve dans 
^e texte de Gottfried des traces d'intercalation. Après le vers 
1224^4» 1^ poète allemand quitte brusquement son original pour 
exposer le stratagème d'Isolde. Il y revient ïion moins brusque- 
ment au vers laSo^ en masquant la soudure par trois réflexions 
générales (12507-10, i25ii-3, ia5i4-6), dont la première est une 
sorte d'écho du contraste qui a amené la scène et dont les deux 
autres se rapportent à la situation qui a précédé immédiatement 
l'intercalation (12423 s. : S 67 : 3 s.), c Gottfried semble bien 
résumer dans les vers 12580-7, qui précèdent le coucher des époux, 
la scène des supplications d'Isolde à Brangain, placée ici par la 
Saga. 

On peut aussi, à l'occasion de ce passage, se demander si 
Brangain acceptait chez Thomas, comme elle le fait chez Gottfried, 
de se sacrifier pour expier sa faute. Nous avons donné (3) les 
raisons qui font croire à une addition du poète allemand, et 
remarqué que le salaire promis par Tristan et Isolde à la victime 
exclut l'idée de réparation qui rehausse la Brangain de Gottfried. 

Revenons à l'exposition de Gottfined. Après avoir dévoilé aux 
amants l'origine de leur amour, Brangain leur afiirme que le 
« boire » sera leur mort (12491 s.). Cette idée, qui se trouve déjà 
chez Eilhart, existait probablement dans le poème de Thomas. 
Nous l'y retrouvons en eflet plus loin (4). 

(i) V. Bédiep, p. i47, n. 3. 

(a) Selon M. Bédier on pourrait imputer le déplacement de la Sciga à une 
coupure inintelligente qui aurait nécessité plus tard, c'est-à-dire, au moment 
même de la substitution, un raccord. L'h\ pothèse est plausible, mais rien 
ne la conÛrme. 

(3) V. p. aaS s. 

(4) V. Bédier, v. 2495 ss. Cf. aussi E i68a s. 



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QoO^Qi 



XVIII. BRANGAIN. laSSi-i^GjS q37 

En revanche, la réplique humoristique de Tristan déclarant 
que cette mort lui est douce et cpi'il la souhaite étemelle (i 1249^^06), 
semble née de Fesprit enjoué de Gottfried. 

A.vec le quatrain laSoj-io, Gottfried revient — après avoir 
terminé la confession de Brangain — au texte offert par Thomas 
avant l'intercalation du poète allemand et explique, probablement 
d'après son original, pourquoi Tristan, contraint par le sentiment 
*àc l'honneur, conduit à Marc la femme qu'il eût souhaité garder 
pour lui (ia5i7-3o) (i). 

laSSi-iaôjS. D'après la Saga, le vaisseau de Tristan est reconnu 
par les gens de Comouailles, et un jeune garçon va annoncer 
l'heureuse nouvelle à Marc, alors à la chasse. L'exposition de Sir 
Tristrem, malgré quelques divergences, fait croire que la Saga 
reproduit bien le texte de Thomas. Gottfried s'est nettement mis 
en opposition avec son original. Selon lui, Tristan envoie de son 
vaisseau des messagers pour avertir Marc du succès de sa mission 
(ia53 1-5). Déjà Eilhart présentait les choses de cette façon (2798 ss.). 
Mais on croira difficilement que l'exemple de son devancier ait 
suffi pour déterminer Gottlried à s écarter du texte français. 

Avec plus de détails que la Saga, Gottfried conte le mariage 
d'Isolde et de Marc (12546-79). Mais il paraît assuré que Gott- 
fried reproduit les idées de Thomas. Du moins peut-on affir- 
mer que l'éloge d'Isolde, résumé en deux vers français dans le 
Tristan allemand (ia563 s.), se trouvait dans le texte original. On 
ne comprendrait pas en effet que Gottfried eût composé deux vers 
français pour en donner, immédiatement après, la traduction, puis 
une sorte de commentaire. 

La scène de la substitution de la fiancée, que Gottfried a 
préparée auparavant (a), est à la fois préparée et exposée ici par 
la Saga, A cette divergence, qui a été examinée, viennent s'ajouter 
quelques altérations de Gottfried (i258o-6i8). 

10 Le poète allemand qualifie l'acte de Brangain de « martyre » 
et de « torture » (12597). ^^ ^^t à présumer que cette appréciation 

(i) Il est à croire que, comme cela a été dit tout à Fheure, les pensées des 
vers ia5ii-6 sont de Gottfried. — La lacune de la Sag^a se trouverait après 
la ligne 4 de la p. 57. 

(a) V. p. a36. 



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a38 COMPARAISON DB GOTTFRIBD AVEC S ET £ 

lui est personnelle et lui a été inspirée par sa sympathie bien 
connue pour Brangain et par sa délicatesse morale. 

2« Au sujet de la supercherie dont Marc est la victime, Gott- 
fried fait des réflexions qui émanent certainement de lai(isi6o4-i8). 
La comparaison avec le cuivre et l'or, qui reparait plus loin 
(122674 s.), le tour antithétique des pensées, le ton personnel des 
affirmations (112609, 12614) démontrent clairement son originalité. 
3^ La Saga prétend que Marc, avant de se mettre au lit, était* 
« gai, de bonne humeur et légèrement pris de vin » (67 : 223 s.). 
Il est évident que le courtois Gottfried était incapable de présenter 
Marc dans cet état malséant. 

Lorsque Brangain a rempli son rôle, Isolde se glisse près du 
roi endormi, disent la Saga et Gottfried {G 1*2619-41). Mais l'accord 
cesse ensuite. La Saga rapporte que Marc réclama du vin et que 
Brangain lui servit le reste du philtre (Sj : 3o-3î2). Gottfried 
explique : i» que suivant la coutume^ Marc demanda du vin, et 
que le roi et la reine en burent ; 220 mais que ce n'était pas, quoi 
qu en eussent dit certains conteurs, le breuvage partagé par Tris- 
tan et Isolde (126422-60). Nous nous sommes déjà arrêté sur le 
second point et avons vh dans la remarque de Gottfried une 
polémique contre Thomas (i), polémique dictée par le souci d'en- 
noblir la légende. Pour ce qui est de l'allusion faite par Gottfried 
à une coutume courante, il y a deux avis exprimés. M. Schultz (a) 
pense que Gottfried a imaginé cette coutume afin d'offrir à Isolde 
l'occasion de remplacer Brangain dans le lit de Marc. La raison 
est manifestement fausse, puisque la substitution a eu lieu avant 
TolTre du vin (G 12639 ss.). Hertz et Bechstein estiment au con- 
traire que l'usage dont parle Gottfried peut avoir existé au XII* 
siècle> au moins dans les classes populaires (3). Que Gottfried ait 
connu cette coutume ou qu'il l'ait inventée, il n'en reste pas 
moins qu'il a montré son ordinaire adresse en transformant le 
caprice que la Saga et Thomas prêtent à Marc en une obéissance 
à la tradition. 

Le poète allemand, en terminant le récit de la nuit nuptiale, 
(12661-78) trouve le moyen de manifester à nouveau sa délicatesse. 

(i) V. p. 239. 

(2) Dos hôJUche Leben *,I, p. 634 s- 

(3) Hertz, op. c, p. 535 s., Bçchstein, op. c, note aa vers ifl644* 



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XVIII. BRANGAiN. laô^g-iagSS aSg 

Son Isolde, loin de paraître joyeuse près de Marc et d'échanger 
avec lui de gais propos, comme le conte la Saga, prend sa place 
dans le lit royal « avec maintes peines et de secrètes souffrances 
de son âme et de son cœur ». Retour sur Timage de Por et du 
cuivre que le roi trouva tour à tour en chacune des deux femmes. 

12679-12938. Dans le passage qui suit, Gottfried et Robert 
content, en épousant le texte de Thomas, Fépisode de Brangain 
livrée aux serfs par Isolde et sauvée par la pitié de ceux qui devaient 
être ses meurtriers. Le poète allemand ne s'écarte de son original 
que dans un petit nombre de cas. Les voici. 

C'est lui qui a cherché à excuser l'acte barbare d'Isolde à Faide 
d*nne réflexion générale sur Terreur qui fait que les hommes 
« redoutent la honte et le blâme plus que Dieu » (1271 3-6), en sorte 
que la faute de l'héroïne s'explique par l'affolante crainte du 
déshonneur. 

De GottiHed émanent aussi les ti^aits suivants : i"" les deux 
valets recrutés par Isolde pour l'attentat sont des étrangers 
(lîijiS) (i); ao la reine exige plusieurs serments de ses stipendiés 
avant de leur confier son projet, alors que dans la Saga Tordre est 
inverse (12719-21); 3^ les serfs vont à cheçal avec Brangain au 
fond d'une forêt, et la conduisent à Tendroit le plus sauvage 
(12767-75). 

Le désir de rester fidèle à la vraisemblance a inspiré à Gottfried 
ces modifications, i** Les valets étrangers^ au cas d'une indiscrétion, 
seraient plus aisément confondus par Isolde que des gens du pays, 
connus et inspirant la confiance. 20 II tombe sous le sens que c'est 
avant l'aveu de ses projets qu'Isolde doit exiger de ses complices les 
serments d'obéissance. 3° La chevauchée en pleine forêt est néces- 
saire : il faut que l'attentat soit commis en un lieu désert pour que 
nul n'entende les cris de la victime ou ne découvre son cadavre (2). 

(i) « fremde von Engeiande », dit Gottfried. Kôlbing entend par là que les 
valets ne sont pas des Irlandais (Tristrams Saga, p. lxxix), c'est-à-dire 
qu'ils sont des étrangers pour Isolde. Il est préférable de croire, avec Hertz, 
que Gottfried a voulu dire qu'ils sont des étrangers pour les Cornouaillais. 
Le poète allemand distingue, en effet, la Gornouailles de 1* Angleterre 
(8îiai9, etc.). 

(a) Le vers prêté à Isolde « que la forêt soit loin ou près » (i2733) est une 
fâcheuse cheville. 



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a4o COMPARAISON DK GOTTPRIRD AVEC S BT E 

D un antre motif procède la transformation des serfs de la 
Saga(i) en valets ehezGottfried. G* est afin de donner plus de relief 
à son histoire et de rehaasser rimportance de ses personnages 
que le poète allemand a remplacé les serfs, pour qui la promesse 
de la liberté et d une somme d* aident est un appât suffisant, par 
des valets, à qui Isolde donnera assez de richesses pour qu'ils 
vivent en chevaliers et, en plus, des fiefs (12740-6). 

Enfin, on peut mentionner comme une altération assurée de 
Gottfried la suppression d'une phrase de la Saga, celle où Isolde 
demande à Brangain de lui rapporter, pour calmer ses prétendus 
maux de tête, des plantes dont sa meschine sait qu'elle a coutume 
de se servir pour composer « des emplâti*es à l'aide desquels elle 
fait sortir le poison du corps humain et calme les souflfrances et 
maux de cœur » (58 : aS-aj). Ce savoir de magicienne-guérisseuse 
attribué à Isolde est un souvenir de l'antique tradition, conservé 
par Thomas et judicieusement abandonné ici par Gottfried. 

Il n'est pas aussi sûr qu'une autre divergence de Gottfried soit 
une modification du poète allemand. La plupart des commenta- 
teurs s'accordent à reconnaître que, chez Gottfried, Brangain, 
invitée par les serfs à leur dire quel est le motif de la colère d'Isolde 
envers elle, leur répond qu'elle a d'abord hésité à lui donner sa 
propre chemise pour remplacer celle qulsolde avait salie (ia83i- 
43), La Saga et Sir Tristan ne disent mot de cette faute dont 
s'accuse Brangain. Dans ces deux vei*sions, la fidèle meschine ne 
se reconnaît d'autre tort que d'avoir prêté sa chemise à sa maî- 
tresse. Si, comme il est probable, Thomas a été fidèlement repro- 
duit par les textes anglais et norrois il faut admettre que Gottfried 
a cherché à donner à Brangain une légère culpabilité, justifiant 
le mécontentement d'Isolde. Il serait téméraire toutefois de voir 
dans celte rigueur de motifs une réelle amélioration. Le prétexte 
mis en avant par le poète allemand ne concorde pas avec les faits 
à quoi se rapporte l'allégorie, et il donne à celle-ci un sens 
qu elle ne comporte pas (2). 

(i) En E ce sont deux ouvriers « to werkemen » (1751). 

(2) 11 est inutile -de s'arrêter sur trois traits qui ne présentent qu'un 
médiocre intérêt : i« c'est la langue d'un chien, donnée plus vraisemblable, 
et non d'un lièvre, que les valets rapportent à Isolde dans le Tristan allemand 
(G 12873-5)5 2° dans le discours d'Isolde aux valets, après leur retour, la 
reine promet dès l'abord aux exécuteurs de leur accorder la liberté s'ils lai 



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QoO^Qi 



XVIII. BRANGAIN. lagdQ-lSlOO ^4^ 

lîkQSg-iSioo. n apparaît aa premier coup d*œil que Gottfined 
s*est inspiré de Thomas dans la description qu'il fait de la vie de 
Tristan et d'Isolde à la cour (i). Mais qu'a-t-il ajouté de son 
propre fonds aux idées du poète français? Bien incertaine est la 
réponse à cette question. 

On serait tenté de croire que les vers i!2953-65, où est exaltée 
la faveur dont Brangain est honorée, sont une addition de Gott- 
firied. On peut invoquer comme preuves : i» le souci souvent 
constaté du poète allemand de mettre ce personnage en vedette, 
a9 l'introduction du passage en question par une formule dont 
Gottfned aime faire usage (ingSS s.) (a). Mais ces indices sont 
trop firêles pour assurer une conclusion. 

Kappréciation de la forme dont le poète allemand a revêtu les 
pensées dues peut-être à Thomas pour la plupart, nous of&e un 
terrain plus solide, 

Thomas dit en substance que personne, sauf Brangain, ne 
devinait le sens caché des actes et des paroles à double entente des 
amants et ne soupçonnait leur liaison, facile à dissimuler sous le 
couvert de la familiarité née de la parenté de la femme de Marc et 
de Tristan. Que la Saga ait terni le coloris du poème français, la 
chose n'est pas douteuse : il n'est cependant pas besoin de con- 
naître beaucoup la manière de Thomas et celle de son adaptateur 
allemand pour se rendre compte que Gk>ttfried a compliqué et 
enrichi le Ihème original. 

Il a poétiquement exploité la situation de deux amants contraints 
de celer leurs sentiments à leur entourage, et réussissant cependant 
à se les manifester l'un à l'autre. Il montre, avec une grâce subtile 
et une délicatesse de pensée et d'expression qui est la marque de 
son heureux génie, leur manège secret, leurs regards passionnés 
et se prenant mutuellement comme à des lacets, leurs paroles 

ramènent Brangain (5 68 : a s.) ; la réponse des serfs paraissant se rapporter 
à une menace, il faut croire que Robert, en condensant le dialogue de Thomas, 
a supprimé cette menace, et ainsi commis une erreur dont Gottfried s'est 
gardé (G 12888-93); 3* c'est par suite d'une omission que la Saga ne men- 
tionne pas la récompense donnée par Isolde aux valets (cf. G 13935-8). 

(i) E place les quelques détails, fort obscurs (v. Kôlbing : Sir Tristrem 
p. i55, note aux v. 173a s.), et pour cela peu importants, qu'il donne à ce sujet, 
avant l'épisode de Brangain livrée aux serfs (str. cLvm). 

(2) Cf. G 607 s., 16409 s. 

Vniv, de Ulle, Tr. et Mém, Dr.-Lettres. Fasg. 5. 16, 



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a42 COMPARA.ISON OR <H)TTFRIED AVEC S 'RT E 

chaînées de sens amoureux, comme une broderie est enrichie de 
fils d'or (13980-13000). La banale pensée : « il leur était aisé de 
cacher leur intrigue » est relevée d'anaphores, d'images et d'une 
personnification, tous procédés familiers à notre poète (i3oo7-i4). 
Thomas, qu'on sait épris d'analyse psychologique et d'opposi- 
tion de sentiments, a-t-il fourni à Gotthîed le thème de son déve- 
loppement sur la jalousie et sur les agitations qui assaisonnent les 
bonheurs de l'amour (i3oai-ioo) ? De fragmentaires et peu lucides 
assertions de la Saga (« ils gardèrent leur amour de telle sorte 
qu'il ne décrut chez aucun d'eux » 60 : 228 s.) et de Sir Tristrem 
(« leur pensée était tout à fait fausse, qui les rendait méfiants vis- 
à-vis l'un de l'autre » 1780 s.) tendraient à le faire ciboire. Cepen- 
dant il parait bien que, si le thème est de Thomas, les variations 
sont imputables à Gottfried. On ne saurait guère lui refuser 
les vers i3o35-52, où il se met en scène, réfute l'opinion d'un 
contradicteur fictif et fait appel à l'expérience de ceux qui l'enten- 
dent. Quant aux vers i3o53-ioo, la facture, qui en est gottfrie- 
dienne à l'excès, abondante en anaphores, allitérations, jeux de 
mots, créations verbales et figures hardies, semble démontrer que 
le poète allemand n'a pas ici habillé des pensées étrangères, mais 
s'est plu à exprimer des idées personnelles de la façon recherchée 
et précieuse qui lui est chère. Enfin, dernier argument, on voit 
nettement entre iSioo et i3ioi, point où Gottfried retourne à son 
original, un écart d'idée qui dénote une suture. 



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XIX 



La. Rotb et la Harpe 
(i3ioi-i3454) 



i3ioi-i3454. Un chevalier irlandais, épris d'Isolde, vient à la 
coar de Marc. Prié de jouer de la harpe, il se déclare prêt à le 
faire si Marc loi donne la récompense qu'il exigera, mais qu'il ne 
précise pas. S'étant exécuté, il réclame pour salaire Isolde elle- 
même, que le roi, lié par sa promesse, ne peut lui refuser et 
qu'aucun des bai*ons n'ose lui disputer. Il part avec elle, mais 
Tristan parvient à reconquérir la reine (i). Cet épisode, comme le 
précédent et le suivant, est assez fidèlement traduit par Gottf ried. 
Nous n'aurons à noter que des divergences peu graves. 

10 La Saga et Sir Tristrem attribuent à Tlrlandais Gandin, 
comme instrument de son exploit, une harpe, alors que Tristan 
se sert d'une rote pour reprendre Isolde. Gottfried, au contraire, 
donne à Gandin la rote et à Tristan la harpe (a). La raison de 
cette interversion ne se découvre pas. Tristan, il est vrai, nous a 
été présenté par le poète allemand comme excellent harpeur 
(3545 ss.), mais nous savons aussi cpi'il a appris à jouer de la rote 
(3675 ss.). 

a** A la cour de Marc,Gandin, chez Thomas, se fait passer pour 
un jongleur. De plus, il tient son instrument caché sous son 
manteau. De ces deux traits, assurés par l'accord de la 5a^a et de 
Sir Tristrem (3), le premier est invraisemblable, puisque la reine 

(i) Aux références données par M. Bédier (p. 168, n. i) sar les contes 
analogues, ajouter E. Martin: Wolframs pon Eachenbach Parzhal nnd 
Titarel, II, p. lxu, où renlèvement d*une femme par un jongleur est rattaché 
aux traditions irlandaises. 

(a) V. Bédier, p. 169, n. 3. 

(3) Cf. S 61 : a s., 60 : 34 s. ; ^ 1810, 18210 s. 



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a44 COMPARAISON BB 60TTFRIBD AVEC c^ BT £ 

connaît Gandin et annonce à Marc qui il est. Plus judicieux, 
Gottfried fait apparaître Gandin au palais de Marc sous Taspect 
d'un chevalier. Cette correction est suivie d'une seconde. Loin de 
tenir sa rote (ou sa harpe) cachée sous son manteau — ce qui se 
comprend d'un jongleur, tenu à veiller sur son gagne-pain (i) — le 
Gandin allemand porte ostensiblement, et contre la coutume des 
chevaliers, son instrument sur son dos. C'est là Tun des ressorts 
essentiels de Tépisode chez Grottfried : la rote insolite attirera la 
curiosité et justifiera la demande qu*adre$se Marc à Gandin de 
faire montre de ses talents de musicien. Si heureuse a été la 
modification du poète allemand que M. Bédier tient son exposi- 
l;ion pour celle de Thomas même (a). Cette opinion ne saurait 
cependant prévaloir, en Fabsence - de raisons décisives, contre 
Taccord des versions liorroise et anglaise. Elle est, en outre, infir- 
mée par le souci qu*a pris Gottfried, et qui ne parait pas chez 
Thomas, de mettre en lumière la surprise que doit exciter la vue 
d'Un chevalier porteur d'une rote au moyen des railleries dont les 
gens de Marc accablent Gandin (3). 

3<> La Saga annonce le départ de Tristan pour la chasse dès le 
début de l'épisode, Gottfried seulement après l'enlèvement d'Isolde 
(i3a58 ss.). On ne peut méconnaître la gaucherie de l'altération de 
Gottfried. La Saga nous ayant appris dès l'abord l'absence de 
Tristan, nous ne sommes pas surpris que le neveu de Marc 
n'intei*vienne pas avant la provocation de Gandin. Il n'en va pas 
de même chez Gottfried. Ici, l'absence de Tristan n'est signalée 
qu'au moment où Gandin porte son défi aux barons de Marc : 
jusque là, le lecteur a le droit d'accuser Tristan d'indifférence. 
Autre inconvénient de cette disposition. Le poète allemand est 
contraint de donner à deux reprises, et à très brève distance, la 
même explication (i3ii58-64 ^^ ^3^79 ss.). 

4^ Dans la Saga, Tristan emmène avec lui un écuyer (6a : la s.). 
Gottfried a supprimé ce personnage, . qui est sans grande utilité 

(i)Cf. 5 6i:a-5. 

(a) V. Bédier, p. 169, n. 4. 

(3) Ces risées prennent un surcroit dlmportance par les allitérations 
(der ritter mit der rotten, — der hèrre mit der ^iarnschar) des vers où elles 
sont exprimées et l'emploi du mot à double sens hamachar {G 13176 s.). 
M. Bédier croit que cet incident devait se trouver chez Thomas : mais on 
ne voit rien qui étaye cette supposition. 



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XIX. LA ROTE BT LA HARPE. l3lOI-l3454 f^& 

pour la conquête dlsolde (i) et qui deviendra un tiers gênant 
pendant le retour des amants. 

5^ Chez Gottfried, Tristan, abordant Gandin au moment où 
celui-ci attend la marée haute pour mettre à la voile» lui demande 
une place dans sa nef, sous le prétexte qu*il est un Irlandais 
désireux de retourner dans sa patrie (i33o3-9). Ce motif, très 
utile à l'action, ne parait ni dans la Saga ni dans Sir Tristrem : 
rien n'indique avec certitude qu'il se soit trouvé chez Thomas (q). 

00 Le poète allemand n'admet pas que Gandin confie d'emblée 
Isolde à Tristan, qui, monté sur son cheval, se dit prêt à la conduire 
au vaisseau de l'Irlandais, mais, en réalité, se prépare à l'enlever, 
n faut, selon Gottfried, qu'Isolde exige d'être remise entre les 
mains du prétendu jongleur pour que Gandin se décide (iSSgS- 
4o6). L'utilité de l'addition est évidente. 

j^ M. Bédier a mis en lumière une ingénieuse pensée de 
Gottfried. C'est la promesse faite par l'Irlandais au jongleur de lui 
donner, en récompense de ses chants, la meilleure de ses robes, 
promesse qui se trouve réalisée d'une autre façon que ne l'entendait 
Gandin, puisque le salaire de Tristan c'est Isolde elle-même, 
la plus précieuse des robes, qui est reconquise par la rote après 
avoir été gagnée par la harpe (3). 

Avec M. Bédier on peut croire que le trait ne se trouvait pas 
dans l'original. 

S* Thomas contait certainement qu'au retour, Tristan et Isolde 
.passèrent une douce nuit dans la forêt (5 63 : ai s., £ 191 7 ss.). 
Gottfried dit malicieusement qu'il ne veut pas se demander si les 
amants prirent leur joie et leur repos sur un lit de fleurs (4). 
Cette pensée est de même ordre que celle qu'exprime Fauteur 
allemand aux vers 181216-8 : elle révèle à la fois humour et délica- 
tesse. 

(i) Son rôle se borne à tenir le cheval de Tristan (S Qa : 16 s.). 

(a) M. Bédier fait remarquer que dans E « Tétranger offre à Tristan cent 
livres d'or s'il veut l'accompagner en Irlande » (p. 17a, n. 3). 11 est possible, 
mais incertain, que ce trait, fort éloigné de la donnée de Gottfried, d'ailleurs, 
ait été inspiré par Thomas. 

0) Bédier, p 174, n. a. 

(4) V. Bédier, p. 174. n. 3. 



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1 



XX 



Mariadog 
(13455-13676 

13455-13676. Dans cet épisode est présenté le commencement 
de la lutte des amants contre les délateurs. Un seigneur de la cour 
de Marc, le sénéchal Mariadoc, qui partage le lit de Tristan, remar- 
que, une nuit, l'absence de ce dernier et, suivant ses traces, 
découvre la liaison de la reine avec le neveu de Marc. 

Ici encore, Gottfried, comme nous Tavons remarqué à propos 
des deux chapitres précédents (1), serre étroitement son texte. 
Peu nombreuses et peu graves sont les divergences que nous 
aurons à signaler. 

i^" Le poète allemand fait ressortir la considération dont jouit 
Tristan à la cour de Marc (i 3455-9). Ces vers paraissent former 
le pendant aux vers 12679-87, où il est dit que Marc et ses gens 
aiment et honorent Isolde. Les deux passages sont sans doute 
du même auteur. Leur style, très gottfriedien, fait présumer 
qu'ils émanent du poète allemand, comme les vers i3o93-ioo, 
dont le fond est identique (2). N'est-ce pas, d'ailleurs, la cou- 
tume de Gottfried, de noter ratl'ection et l'estime qu'inspirent 
ses personnages aux gens vivant avec eux (v. 507 ss., 83io ss., 
121953 ss., i3o93 ss., 16409 ss.)? 

a° Thomas annonce que le secret des amants commence à être 
percé, sans qu'on puisse cependant fournir de preuves de leur 
culpabilité. Gottfried s'est abstenu de cette indication, jugeant 
peut-être qu'elle affaiblissait l'effet de l'exposition, en montrant 
trop clairement le but vers lequel le lecteur était dirigé. Il est peu 

<i)V. p.243. 

(a) y. p. a4a. 



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XX. MARiADOG. i3455-i3676 a47 

vraisemblable aussi que Mariadoc, dont la Saga dit jplus loin 
qn*il n'a nul soupçon de la yérité (64 : ^8 s.), n'ait pas été instruit 
des bruits qui circulent. 

30 Gottfried, toujours soucieux de motiver les faits, explique 
assez faiblement, il est vrai (par les belles histoires que Tristan 
conte à son compagnon), pourquoi Tristan et Mariadoc ont la 
même couche (i348o-4)* 

4"" ^ poète allemand laisse entrevoir le danger qui va assaillir 
les amants (i3494-Soo). 

5** Deux modifications de Gottlried sont dues au désir de 
rehausser le lustre du récit : a le poète a éliminé un détail vulgaire, 
Tenlèvement par Tristan d'une planche de la palissade entourant 
le verger (S 64 : i); & il a substitué au panier à cendres, dont 
Brangain, selon la Saga, se sert pour masquer la lumière, un 
échiquier, objet plus noble {S 64 : 3 s., G i35io s.). 

6» Plus importante est l'altération, portant sur plusieurs vers, 
qui a pour effet de mettre en lumière les sentiments successifs 
du sénéchal. Gottfried a fait de ce personnage un soupirant 
dlsolde. Par là, la situation prend un caractère dramatique. Au 
lieu du loyal serviteur de Marc, jaloux de l'honneur de son maître 
(iS 64 ; 33 s.), le poète allemand nous présente un rival de Tristan, 
un amoureux évincé, en qui la découverte du secret aura un dou- 
loureux retentissement. Cette transformation amenait naturel- 
lement le poète à étudier les mouvements d'âme du sénéchal. 
Gottfiried l'a fait, a Mariadoc éprouve quelque irritation de ce 
que Tristan ait un secret pour lui (i3558-62). b II lui déplaît de 
voir ouverte la porte de la chambre de la reine (i3574-6). c II 
se convainc avec un profond chagrin que Tristan est Famant 
d'Isolde. Son amour pour la reine se change en haine et douleur 
(i 3600-7). d Ces sentiments le troublent^ et il hésite sur le parti 
à prendre (i36o8-ao) (i). e D'amoureux dédaigné, il devient un 
ençieux, un jaloux, et c'est Tamertume de sa déconvenue qui le 
décide à perdre les amants (i364i ss.) (a). 

(f ) Dans la Saf^a son incertitude n'a pas la même origine. Mariadoc craint 
de porter atteinte à la réputation d'Isolde (64 : 35). 

(a) 11 nest pas assuré que Gottfried soitTauteur du trait suivant : Tristan, 
revenant de la chambre de la reine, devine, à la froideur de Mariadoc, que 
celui-ci est instruit de son amour pour 1 solde (i36a6-4o). Le texte de la Saga 
« ... ok gai hçârrgi fy-rir odrum » (64 : 37) semble procéder d'une pensée 
identique, qui aurait été exprimée par Thomas. 



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0^8 COMPARAISON DB GOTTFRIED AYBC S' BT E 

La Saga ne dit pas qae Mariadoc, après avoir sorpris les 
amants, tire parti de sa découyerte. Ceci est fort invraisemblable, 
et M. Bédier a jugé avec raison (i) qae Texposition de Gottfiried, 
chez qui Mariadoc informe Marc de la liaison des amants, sans 
toutefois lui conter la scène dont il a été le témoin (a), est plus 
près du texte français. On peut se demander cependant s*il est 
nécessaire de recourir au poème allemand pour retrouver l'ori- 
ginal. Si l'on admettait que la Saga a simplement péché par omis- 
sion et oublié le nom de Mariadoc (3), il suffirait de le rétablir 
dans la version Scandinave, pour obtenir un texte satisfaisant, 
qui aurait à peu près cet aspect : « Telle fut la première occasion 
où quelque chose fut notoirement connu de leur amour (4), 
tandis qu'auparavant nul homme n'en avait rien aperçu, ni le 
jour, ni la nuit, et cela dura jusqu*iau moment où Mariadoc (à 
suppléer) — de concert avec les envieux et ennemis de Tristan (5) 
— fit connaître à Marc leur secret » (64 : 38-65 : 3). 

Il faut compter comme nouvelle suppression de Robert l'omis- 
sion de l'attitude de Tristan, qui se tient sur ses gardes et avertit 
l8olde(Gi3674-6)(6). . 

<i) V. Bédiep, p. i8i, n. i. 

(d) La discrétion de Mariadoc est expliquée par la crainte qu'il éproave 
de la colère de Tristan (13617-90). 

(3) On connaît Faversion de Robert pour Fusage des noms propres.V.p.Sa. 

(4) Cf. opinberligt (64 : 38). Le mot est important, car il est opposé aux 
soupçons et bruits que rapporte la Saga au début de Tépisode. 

(5) Peut-être fautil supprimer cette indication. Il est loisible de croire que 
Thomas, comme Gottfried» attribuait le rôle de dénonciateur à « Fenvieux » 
Mariadoc seul. L'omission du nom de Mariadoc étant cause de la variante 
que l'on peut supposer dans le texte norrois, le sens de l'original serait alors ; 
€ Jusqu'au moment où Mariadoc, l'envieux et l'ennemi de Tristan.... ». Cette 
conjecture trouve un appui dans ce fait que, plus tard, c'est au sénéchal 
seul que la Saga attribue les agissements dont le but est de faire éclater la 
culpabilité des amants (67 : 17-90, etc.). 

(d) V. Bédier, p. 184, n. i. 



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XXI 



RUSB CONTRE RUSB 

(i3(>77-i4a38) 



i3677-i38S6. Mis en garde par la délation, Marc imagine 
d'épronyerlsolde. Il lui annonce qu*il y a partir ponr un long pèle- 
rinage et loi demande à qui il devra la confier pendant son absence. 
« A Tristan », répond imprudemment la jeune femme, qui, dans sa 
joie, va annoncer à Brangain l'heureuse nouvelle du départ pro- 
chain de Marc. Mais l'avisée Brangain évente la ruse et chapitre 
Isolde (G 13677-752). 

L'identité de ce récit, dans les trois versions, démontre que 
Gottfried est tributaire de Thomas. L' est-il aussi dans la cen- 
taine de vers suivants, où il dépeint les agitations de Marc, pour 
la première fois en proie au doute (i3753-8o), et ensuite s'élève à 
des considérations générales sur les tristesses du soupçon et le 
rôle de la jalousie dans Tamour (13781-846) ? 

U est possible, comme le conjecture M. Bédier (i), que Thomas 
ait,avant le poète allemand, jeté les yeux sur l'état d'âme de Marc, 
et mis en évidence les inquiétudes de l'époux d'Isolde. Pourtant 
on croira malaisément que Thomas,dont la psychologie est simple, 
quoique subtile, ait combiné les effets de doute et de soupçon que 
Gottfried entrelace avec tant de virtuosité. Il ne parait pas non plus 
que Thomas se soit jamais intéressé à Marc, alors que le poète 
allemand — il en a donné la preuve dans un passage orignal — n'a 
pu lui refuser sa sympathie (a). Quelques vers du poème français 
ont peut-être fourni à Gottfried l'idée de son développement, mais 

(1) y. Bédier, p. 184, n. s. 
(a) V. p. 47. 



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abo COMPARAISON DE GOTTFRIEI> AVEC S VT E 

non le détail des complexes observations du passage i3'jb3-8o. 
Le reste de la digression (13781-846) parait devoir être nette- 
ment attribué au poète allemand. Gottfried s*élève d*abord contre 
la défiance, qui est un poison de Tamonr et qui mène parfois à la 
certitude de la trahison, le pire des maux pour un cœur épris. 
Cette dernière idée (i38oi-i6) n'est pas isolée dans le Tristan 
allemand ; on la retrouve plus loin (i8i2a4~34)9 en un endroit que, 
par une heureuse circonstance, nous savons être original. Cette 
preuve, à vrai dire, n'est pas décisive, puisqu'on peut prétendre 
que Gottfried, après avoir imité Thomas dans le passage qui nous 
occupe, a répété en un contexte ultérieur les pensées qu'il s'est 
appropriées. Mais cet argument, qui suppose à Gottfried un défaut 
de personnalité nullement justifié, parait aussi infirmé par le ton 
individuel qui règne dans le second passage, et que le poète 
allemand emploie quand il expose des idées qui sont à lui. 

Dans la suite de la digression, Gottfried fait valoir l'utilité du 
soupçon, qui entretient l'amour. Ce thème aussi se rencontre 
ailleurs dans le poème allemand (i3o53-75), en un passage égale- 
ment jugé original (i). 

On s'étonnera sans doute d'entendre le poète exposer succes- 
sivement deux idées qui sont bien près d'être contradictoires, et 
affirmer que le soupçon est nécessaire en amour (i38a7 ss.), après 
avoir déclaré que rien n'est plus funeste à Tamour que le soupçon 
(18781 ss.). La ténuité de pensée et l'imprécision de vocabulaire 
qui ont causé cette sorte de confusion relèvent plutôt de l'esprit 
de Gottl'ried que de celui de Thomas. 

Enfin, il n'est guère possible de penser que les luttes de senti- 
ments qui se livrent dans l'âme de Marc et qui justifient ce déve- 
loppement se passent dans les vingt-quatre heures. C'est ce que 
nous voyons cependant chez Thomas, où, dès la nuit suiçante (a), 
se poursuit l'enquête de Marc, alors que Gottfried suppose un 
temps assez long aux agitations du roi (i3847-56). Le délai signalé 
par Gottfried et omis par Thomas confirme Ai conjecture d'une 
addition du x>oète allemand. 

(I) V. p. a4a. 

(a) M. Bédier, qui a remarqué la divergence, se fonde avec raison sur 
l'accord de £^ et de 5 pour attribuer le trait à Thomas (Bédier, p. i85, n. 1). 



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XXI, RUSE CONTRE RUSE. i3857-i4238 . a5i 

13857-^14^38: Marc, disent la Saga et Gottfried, fit une seconde 
tentative pour connaître la fidélité d'Isolde {O i3857-8a). 

Il est impossible de discemeren quoi consiste, aussi bien dans 
la Tersion norroise que dans la version allemande; cette « seconde 
ruse » de Marc. 

Ni les tendres embrassements du roi dans la Saga, ni la jus- 
tification de ses effusions par la perspective de son- prochain 
départ chez Gottfried, motif sur lequel M. Bédier a attiré l'atten- 
tion (i), ne sont un piège nouveau (2), Nous nous trouvons évi- 
demment en présence d'une incohérence de Thomas. Gottfried n'a 
pas corrigé la faute : il s'est contenté de donner plus de vraisem- 
blance à son récit, en prêtant à Marc des paroles capables 
d'amener naturellement la rusé dlsolde. 

De ces vers de Thomas, Gottfried a éliminé une pensée gros- 
sière : le jeu qui plaît à la plupart des hommes, paysans aussi bien 
que rois {S 66 : 10 s.). 

Isolde, profitant de l'occasion que lui offre Marc,- déclare, toute 
baignée de larmes, qu'elle désire accompagner > son époux dans 
son pèlerinage, et non rester sous la garde de Tristan, en qui 
elle déteste le meurtrier de son oncle. Les soupçons de Marc 
s'évanouissent (G i388a-i4o3o). 

Dans ce passage, Gottfried s'est presque toujours montré tra- 
ducteur fidèle. S'il est certain que, sous l'influence de Publilius et 
pour excuser l'hypocrisie de la reine, il a inséré dans son texte la 
sentence relative à la facilité aux larmes des femmes, qui peuvent 
pleurer sans motif (13899-906), s'il est certain aussi qu'il est 
l'auteur du jeu de mots sur lôse (14008-10), il n'est pas assuré qu'il 
n'ait pas trouvé chez Thomas l'exemple de la vivacité d'allure que 
manifestent les vers i3885 ss., et il est possible que la pensée 
exprimée dans le passage i3933-8, quoique inconnue à la Saga, 
ait existé dans l'original français. 

(i) V, Bédier, p. 180, n. a. 

(a) En fait, il n'y a dans cet épisode que deux ruses de Marc et deux 
contre-rases d'Isolde. i« Marc feint de vouloir partir en pèlerinage : Isolde, 
dupe du mensonge, se trahit, — puis, conseillée par Brangain, elle détourne 
les doutes de Marc. a'>Marc déclare qu'il va renvoyer Tristan dans son 
pays: Isolde est prise au piège, — mais, sur Favis de Brangain, elle dissipe 
les soupçons de Marc. Il n*y a pas plus de ruse aux vers i3857-8i de Gott- 
fried qu'aux vers 14160-8, qui forment un parfait parallélisme avec les 
premiers. 



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515a COMPARAISON DE OOTTFRIBD AVEC S VT E 

La première rase de Marc ayant échoué, il recourt à une seconde. 
Il annonce à Isolde qu*il persiste à vouloir partir, mais qu'il 
éloignera Tristan, dont la vue offusque la reine. Résistance 
d*Is(dde, et confirmation des soupçons de Marc. Isolde informe 
Brangain des projets du roi. Conseils de Brangain (G i4o3i-i59). 

La Saga a abrégé le début du discours de Marc (i). Il est donc 
impossible de distinguer les altérations de Crottfried, au cas où 
celui-ci en aurait introduit dans le texte. En revanche, la première 
partie de la réplique d'Isolde (14070-82), cet habile et insinuant 
exorde qui manque dans la Saga, peut être attribuée à Gottfried, 
dont c'est la constante préoccupation d*orner ses discours d*une 
introduction (2). 

Une coupure de la Saga aiTête l'épisode après Fannonce de la 
ruse conseillée par Brangain à Isolde (3). Cette lacune interdit 
toute recherche relative à l'originalité de Gottfried dans la scène 
où Isolde persuade le bon roi de sa parfaite innocence en décla- 
rant, d'un ton convaincu, qu'elle souhaite le départ de « son 
ennemi » Tristan (i4i6o-a38). 

(i) V. Bédier, p. 188, n. l Quant à Fauteur de Sir Tristrem, il a éliminé 
tout ce passage. 

(a) y. 4* partie, eh. III, sous Eloquence. 

(3) Constatation faite par Kôibing : Triatrams Saga, p. zc et Bi. Bédier, 
p. 189, n. I. 



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1 



XXII 



Melot 
(i4j39-i4586) 

14^^39-14^5. Cet épisode» d'ailleurs écoarté par la Saga, a été 
traité assez librement par Gottfried, dont nous suivrons Texpo- 
sition. 

Le sénéchal, voyant ses ruses déjouées, recourt à un nain, 
« Melôt petit von Aquitân », qui, après avoir observé les amants, 
reconnaît leur culpabilité. De concert avec le sénéchal et Marc, il 
met en œuvre un stratagème nouveau : on séparera Tristan dlsolde 
pour que la vérité se tasse jour (142^39-85). 

La Saga ne parle pas ici du rôle du nain, et elle conçoit la 
séparation des amants, non comme une ruse, mais comme un effet 
de la mauvaise humeur de Marc. Pour ce qui est du second point, 
Sif Tristrem démontre que le texte de Robert est corrompu et que 
Grottfried n'a fait que reproduire Thomas. En ce qui concerne le 
nain, la question est des plus épineuses. Gottfried, à Tinverse de 
la Saga et de Sir Tristrem, a i^ introduit le nain dès le début de 
Fépisode, a* formulé une critique des conteurs qui (c'est le cas 
d'Eilhart), présentent ce personnage comme un sorcier. Est-ce à 
Gottfried ou à Thomas que revient Finitiative de cette disposition 
et de cette polémique? 

Partons de la polémique. L'examen du passage i4a4^-53 
permet de constater que le ton en est tout personnel et que le 
poète allemand laisse clairement entendre que c'est de lui qu'émane 
la critique (i). Nous savons, de plus, que Gottfried est enclin à 

(i) € On conte qae ce nain.... savait lire la nuit dans les astres bien des 
choses secrètes. Mais je ne veux rien dire de loi que ce que j'emprunte au 
livre. Or je ne trouve à son sujet, dans la véridique histoire, rien diantre, 
sinon qu'il était rusé, artificieux et habile parleur ». 



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254 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVEC S BT K 

défendre ses conceptions contre celles d'Eilhart, quand il est en 
désaccord avec son devancier (i). C'est justement le cas ici, le récit 
d'Eilhart s'appuyant sur la qualité d'astrologue du nain (SSgo-S). 
Nous pouvons donc, en toute sécurité, conclure à l'originalité de 
Gottfried. 

Nous arriverons au même résultat pour la question de l'intro- 
duction du nain au début de l'épisode. 

La Saga et Sir Tristrem s'accordent à le faire paraître an 
milieu du rendez- vous (2). Cette unanimité contraint à croire, 
avec Kôlbing (3), qu'il en était ainsi chez Thomas. Certes, le poète 
français ne jetait pas brusquement le personnage dans l'action 
comme le fait la Saga ; il le caractérisait sans doute brièvement, 
disant, comme le répète Gottfried, qu'il était rusé, etc., et qu'il 
appartenait à la maisnie royale. 

Deux autres arguments viennent à Tappui de notre thèse. 
1° Sir Tristrem attribue au seul Mariadoc l-idée de l'éloignement 
de Tristan' (î2o36 ss.). 11 devait en être ainsi chez Thomas, où le 
nain n'avait pas encore paru. Gottfried au contraire, qui a déjà mis 
le personnage en scène, lui fait prendre part au conciliabule ou 
est décidée la séparation des amants. 7>^ La transformation de 
Gottfried, qui est utile au point de vue de l'art, en ce qu'elle 
prépare dès le début de l'épisode le rôle du nain, pèche contre la 
logique. Le poète allemand dit que Mariadoc lait appel au nain 
pour acquérir la certitude de la faute des amants, et que Melot 
réussit en effet à surprendre le secret des coupables (i4a56-75). 
Quel besoin Mariadoc a-t-il de l'enquête du nain? Il est lui-même 
parfaitement édifié sur la nature des relations de Tristan et de la 
reine. Il n'esp^e pas non plus que le nain fera passer sa conviction 
dansTesprit de Marc, puisqu'il faut en fait une nouvelle épreuve. 
Le nain est donc, au sujet des événements, inutile dès maintenant; 



' (i) ^' plus loin SOU8 les vers 16811-16907. 

(a) M. Bédier pense que S eX E font intervenir le nain chacun à un 
moment différent de Taction (p. 19a, n. 3 de la p. 191). Mais si Ton croit, 
et c'est Topinion de M. Bédier, comme le prouve sa reconstruction (p. iqS)* 
'que S n éliminé la scène où le nain aperçoit;les amants dans le verger, on 
est forcé d'admettre que S et E se trouvent d'accord pour amener le nain i 
ce moihent. La Folie Tristan concorde également (v. v. 793). Sur l'ordre des 
àtahces en E, cf. Kôlbing : Tristrams Saga, p. xci s. 
(3) V. Triatranis Saga, p. xcvii. 



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XXII. MELOT. 14286- 14586 a55 

et cette faute, que Gottfried a d'ailleurs palliée habilement en 
associant Melot à Mariadoc et à Marc dans le conseil où Téloigne- 
ment de Tristan est résolu (i), est la rançon de l'amélioration dont 
bénéficie l'ordre du récit. 



14286-14586. Séparés, les amants se livrent à la tristesse. Ils 
deviennent blêmes de soucis et de tourments, ayant perdu leurs 
joies. Voilà tout ce qUe la Saga sait dire de l'état de Tristan et de 
son amie. Au lieu de ces quelques mots, Gottfried offre un long et 
très poétique tableau (i43io-47), où se retrouvent les procédés qui 
lui sont chers : anaphores, antithèses, allitérations, classifications 
de sentiments ; le poète intervient personnellement (14329) ; il 
appuie sur Fintime accord des amants, dont chacun souffre par 
l'autre et pour l'autre (i4324-3i), idée que nous lui savons sympa- 
thique (cf. 12380-95). La conclusion est aisée à tirer : Gottfried a 
mis en œuvre les pensées trouvées chez Thomas et reproduites 
par la Saga (G i43io-3, 14322 s. = S 68 : 16 s.), mais il leur a 
donné le coloris de sa riche palette et a ajouté de son fonds à 
l'indigente esquisse de l'original. 

Marc s'aperçoit vite de la langueur des amants. Afin de les 
amener à se trahir, il imagine de prétexter une chasse, étant per- 
suadé qu'ils ne résisteront pas au désir de profiter de son absence 
pour se revoir (G 14348-75). 

Jusque-là les trois versions sont à peu près d'accord (2). Mais 
Gottfried s'écarte ensuite des textes anglais et norrois. Selon lui, 
Brangain vient trouver Tristan et concerte avec lui le célèbre 
stratagème des copeaux. Tristan taillera des tablettes de bois, y 
gravera un T et un /, puis les lancera dans le ruisseau qui passe 
devant la kemenâte d'Isolde. Ce sera, le signe qu'il attend son amie 
auprès de la fontaine (i439o-5oi). M. Bédier estime que, malgré le 

(i) Gottfried a tiré plus loin un meilleur parti encore de son invention. 
Lorsque Marc part pour la chasse, il conûe au nain la mission d'épier les 
amants. Par là est justifié le rôle de Melot dans la scène du rendez-vous, où 
il n'apparaît pas fortuitement, même en S et en E^ mais en conséquence de 
ses fonctions de guetteur. Si naturel, si nécessaire presque est ce trait, qu'il 
faut toutes les raisons indiquées ci-dessus pour ne pas croire que Thomas 
rayait introduit dans sa narration. 

(a) Sur le rôl^ de surveillant donné au nain par Gottfried (i4368-73) v. 
la' note ci-dessus. 



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QoO^Qi 



256 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVBG S VT E 

mutisme des traductions anglaise et Scandinave» on est obligé 
d'admettre que Thomas attribuait à la meschine d*Isoide ce rôle 
d'intermédiaire. La raison qull donne de cette opinion est très 
forte : comment Isolde aurait-elle deviné» s*il n*y avait eu entente 
préalable, que les copeaux flottant à la dérive étaient le signal 
d'un rendez- vous (i)? Il faut donc refuser au poète allemand 
rinvention de ce trait. En revanche nous avons peine à croire que 
rémotion dont est pénétré le dialogue de Brangain e{ de Tristan^ 
s'attendrissant sur leur pitoyable destinée, soit l'œuvre de Thomas 
et non du sensible Gottfried (a). 

Si, sur ce point, il peut y avoir doute, il est certain que, dans la 
suite de l'épisode, Gottfried s*éloigne délibérément de Thomas. 
M. Bédier a mis en lumière la cohérence du récit du poète 
français : à nous revient la tâche d'examiner les raisons et 
l'opportunité des altérations de Gottfried. 

. Selon Thomas, le nain, qui a été témoin d'un rendez-vous des 
amants (3), tient à s'assurer de la date de leur prochaine rencontre, 
n se rend près de Tristan, se disant chargé d'un message d'Isolde. 
Le neveu de Marc le reçoit gracieusement, lui déclare qu'il ne peut 
se rendre près d'Isolde dès ce soir, et finalement lui fiedt présent 
d'un manteau. 

Ce récit n'est pas des plus clairs. Le nain, dit Thomas^ devine 
un rendez- vous pour le soir même en voyant Tristan occupé à 
tailler ses tablettes. Mais d'où Melot sait-il que les copeaux sont 
un signal entre Tristan et Isolde ? Thomas ne nous l'apprend nulle 
part, et ce silence a justement inquiété Gottfried. Ce n'est pas tout. 
Comment se fait-il que l'avisé Tristan tombe dans le pi^e du 

(i) y. Bédier, p. 193, n. 4* Kôlbing admet Torighialité de Gottfried, mais 
sans expliquer comment, chez Thomas, Isolde était instruite de la significa- 
tion des copeaux flottants {Tristrams Saga^ p. XGvm). 

(a) Si je ne me suis pas mépris en refusant à la Brangain de Thomas le 
sentiment de sa culpabilité lorsque Ait commise Ferreupdu philtre(v.p.3a8 s.), 
il est sûr que les vers où la fidèle amie d'Isolde s*accuse de la fatale confu- 
sion (G i44io-3) sont la propriété du poète allemand. On remarque d'ailleurs 
que, pour rendre plus touchant le repentir de la jeune femme, Gottfried lui 
fait exprimer son désespoir de ne pouvoir donner aux amants un conseil 
utile (i44i3-2o), ce qui est en désaccord avec les paroles qui suivent (144^1 sa.), 
où le poète allemand revient à son texte. Nous sommes donc en présence 
d'une addition 

(3) Ce trait ne se trouve pas dans la Saga^ mais existait chez Thomas. 
(V. Bédier, p. HP, n. 3). 



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XXII. MELOT. i4a86-i4586 aS^ 

nain, et se compromette au point de lui donner un manteau, qui 
témoignera contre lui auprès de Marc ? (i). A cette question 
M. Bédier répond que Tristan feint seulement de croire à la 
mission dont Melot se prétend chargé et qu'il essaie de donner le 
change à Timposteur en le trompant sur la date du prochain 
rendez-vous, afin de pouvoir se concerter avec Isolde le soir 
même (a). Cette explication parait très vraisemblable ; mais il 
fallait, pour pénétrer le sens de Tobscur Thomas, une sagacité 
que Gottfried n*a pas possédée. Ne pouvant, pour la raison 
que nous avons dite, garder à la visite du nain le caractère 
qu'elle a chez Thomas ; d'autre part, ne comprenant pas le secret 
de l'attitude de Tristan, le poète allemand a disposé autrement 
son récit. Il a supposé que le nain n'a pas reconnu Isolde dans la 
femme aperçue en compagnie de Tristan. C'est sur ce point 
seulement que l'espion a besoin de se renseigner (3). On devine — 
Gottfried d'ailleurs le dit (14509) — que les amants se voient tous 
les jours, de sorte que Melot aura beau Jeu de les surprendre. 
Mais comment le nain reçonnait-il que ses soupçons relativement 
à l'identité d'Isolde sont fondés ? Gottfried ne nous l'apprend pas. 
Tristan, selon lui, rudoie et menace le nain, sans laisser échapper 
son secret. Il nous faut à notre tour interpréter le poète allemand 
comme M, Bédier a interprété le poète français. On peut supposer 
que Temportement même de Tristan a fourni au subtil Melot un 
indice suffisant : à voir la colère de l'amoureux, le nain devine 
qu'il a touché juste. Il n'a plus qu'à déguerpir, comme le lui 
conseille l'irrité Tristan, et à aller informer Marc de « ce qui 
s'était passé à la fontaine » (14693) (4). Il est d'autant plus assuré 
de surprendre les amants qu'il se rend bien compte que Tristan 
s'imagine avoir détourné les soupçons par la rudesse de son 
accueil. 

(i) Cf. E 2091-4. 

(a) V. Bédier, p. 197. 

(3) Aussi le nain ne dit-il pas à Tristan, dans le poème allemand, que la 
reine lui demande de venir lui parler cette nuit même. 

(4) Celte indication montre bien que Melot n'avait besoin que d un ren- 
seignement : savoir qui était la femme qu'il avait vue avec Tristan « à la 
fontaine ». 



Unw. de Lille, Tr, et Mém. Dr, ^Lettres, Pasc. 5. 17. 



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QoO^Qi 



xxni 



Le Rendez-vous éi»ié 
(i4587-i5o5o) 

i4587-i5o5o. Ce chapitre est atrocement mutilé par la Saga^ qui 
n'en donne que le débnt. Quant à Sir Tristrem, il s'écarte sensi- 
blement du Tristan allemand, et sans doule aussi du Tristan 
français. Dans ces circonstances, il est impossible d'instituer one 
comparaison des textes et il faut nous borner à quelques remar- 
ques. 

lo Dans la Saga^ Marc n'est pas allé à la chasse, mais s'est tenu 
caché au château, afin d'observer les amants. Gottfried a jugé que 
cette ruse était indigne du roi et en même temps invraisemblable : 
après avoir fait à grand bruit ses préparatifs et mis sur pied ses 
veneurs, Marc ne pouvait rester chez lui sans que la cour s'en 
aperçût. Gomme Eilhart (3449 ^^0' Gottfried fait partir le roi pour 
le lieu de la chasse, où le nain va le chercher pour le conduire à 
la fontaine. 

a*> Arrivé au lieu du rendez-vous, Tristan découvre, à l'ombre 
projetée sur le sol, les deux espions. Il adresse alors à Dien une 
fervente prière, lui demandant de préserver Isolde et lui-même dn 
danger (14641-60). De son côté, Isolde voit aussi le péril et adresse 
au ciel une supplication analogue (14704-19). Ni le texte anglais, 
ni le texte norrois ne présentent trace de ces motifs. Si, pourtant, 
ils se sont trouvés chez Thomas, on peut croire, en se référant à 
une prière faite par Tristan dans une autre circonstance critique 
(S 120 : 14 ss.), que le ton ému de ces morceaux, le parfum de déli- 
cate tendresse qui s'en exhale viennent de Gottfried. 

30 Le poète allemand, pour rester dans le ton de la courtoisie 
désintéressée, a éliminé la demande que fait Tristan à Isolde 



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QoO^Qi 



xxni. LE RENDEZ- vous ÉPIÉ. i4587-i5o5o 269 

d'intercéder auprès de Marc pour que le roi acquitte ses gages (i). 

4* Peut-être deyons-nous reconnaître à Gottfried la double 
exposition des sentiments du nain et de Marc après l'échec de la 
surprise (14937-45). Gomme la Saga ne parle que de l'incertitude 
du roi (70 : 3 s.) et non de ses regrets d'avoir favorisé la médi- 
sance, on peut croire que Thomas n'est pas l'inventeur de cette 
esquisse psychologique. 

5*» Plusieurs fautes, vénielles sans doute, frappent l'attention 
dans ce passage de Gottfried. a Isolde s'aperçoit, aux trois ombres 
qu'elle découvre sur le sol et à V attitude de Tristan envers elle, que 
des espions sont aux aguets (14698-703) : comment peu^elle se 
demander plus tard si Tristan a vu le piège (i47i5 s.) ? b Kôlbing 
a déjà remarqué que Gottfiied a perdu de vue les circonstances 
de son récit en faisant demander par Tristan à Isolde qu'elle prie 
Marc de lui rendre sa bienveillance pour les huit Jours qui vont 
suivre (i48i3 ss.) (2). Ce propos de Tristan laisse sup^^oser que le 
roi est à la cour : or le poète le dit à la chasse pour vingt jours. 
c Devant le roi, caché sur Tarbre, Isolde déclare que, cette 
Journée même, Brangain est allée chez Tristan (i4738, cf. aussi 
14985-9). Nous savons que cette visite de la meschine remonte 
à plus de huit jours (i45o6 ss.). L'indication d'Isolde est sans 
doute une feinte destinée à justifier aux yeux de Marc sa présence 
au rendez- vous. Mais le poète aurait pu éclairer sa lanterne (3). 

(i) Cf. Bédier, p. aoi, n. i. 

(a) Cf. Tristrama Saga,, p. xcvn. 

(3) GoUfried est-il Fauteur responsable des deux dernières bévues, ou les 
a- t-il transportées du poème français dans son œuvre? L'état des textes ne 
permet pas de trancher la question. 



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XXIV 



Le Fer rouge 
(i5o5i-i5768) 



i5o5i-i527o. Pendant quelque temps, Marc croit à Pinnocence 
des amants. Cependant Mariadoc et Melot réveillent les défiances 
du roi, qui consent à éprouver de nouveau sa femme et son neveu. 
A rinstigatfbn du nain, la ruse de la farine est machinée. 

Le poème allemand débute par une violente critique des amis 
perfides, qui cachent sous des faux semblants leurs mauvaises inten- 
tions (i5o5i-76). Ce passage ne peut être refusé à Gottfried. Voici 
nos raisons. Gottfried parle ici en son propre nom ; il emploie un 
ton personnel, passionné presque, que Ton trouve dans les vers 
dont il est certainement l'auteur ; la digression abonde en compa- 
raisons tirées du règne animal ou végétal, et qui sont familières à 
notre poète ; enfin l'idée du sûr nâhgebûr se trouve chez le poète 
allemand Spervogel (i). 

A ces considérations générales, qui forment une transition ingé- 
nieuse, succède une application à Mariadoc et au nain (15077-120). 
Le témoignage de Sir Tristem (2174-^199), de même que la logi- 
que, contraignent à admettre que Thomas parlait de l'espionnage 
ourdi autour des amants. Tout porte à croire pourtant qu'il le 
faisait avec moins de vigueur poétique que son imitateur, qui a 
donné un singulier relief aux défiances qu'exprime Tristan à 
l'égard du « serpent » Melot et du « chien » Mariadoc. 

Un jour donc que la cour s'est fait saigner, le nain sème de la 
farine sur le plancher de la chambre à coucher, entre les lits. Au 

(z) Swer hat... einen falschen nâchgeb&r — dem wirt sine splse harte 
8&r (MSF, ùi:a3 s.). Chez les deux poètes, les mots nâchgebûr et sûr sont à 
la rime. 



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XXIV. LE FER ROUGE. iSoSl-IÔa^O 261 

milieu de la nuit, Marc s*en va à matines. Prévenu par Brangain 
de la ruse du nain, incapable pourtant de résister au désir d'aller 
retrouver Isolde, Tristan, d'un bond, s'élance de son lit dans celui 
de la reine. Ses veines se rouvrent par suite de l'effort. Il revient 
ensuite à son lit, mais les taches de sang qui souillent la couche de 
la reine et la sienne fortifient les soupçons du roi (G iSiai-a^o). 

Voici les divergences du récit de Gottfried qui méritent d'être 
signalées. 

i^ Chez Gottfried, la ruse de la farine n'a lieu que la nuit du 
lendemain de la saignée (i). On ne saurait voir de motif à cette 
déviation. 

2<> Dans le poème français, c'est immédiatement après le coucher 
que Melot sème la farine. La gaucherie de ce trait est manifeste. 
En s'éloignant de son lit pour aller à matines, Marc laissera sur la 
farine répandue des traces de pas qui empêcheront de contrôler 
les allées et venues de Tristan. Aussi Gottfried a-t-il reculé l'acte 
du nain jusqu'après le départ du roi (i5i49 ^^O* 

3^ Les réflexions de Tristan et son monologue (16165-77) 
peuvent être de Gottfried. Elles n'ont aucune importanée pour la 
narration, qui se poursuit logiquement si l'on élimine le passage. 
C'est vraisemblablement une peinture de sentiments intercalée 
par Gottfried et peut-être inspirée d'Eilhart (8900 ss.). 

4° Le poète allemand a — fort incongrûment — expliqué que 
Tristan ne tombe pas dans le piège parce que la lumière lui permet 
devoir la couche de farine (i5i8i s.). Tristan n'a pas besoin de 
cette constatation pour remarquer la ruse, prévenu qu'il est par 
Brangain (i5i58 ss.). Il est inconcevable d'ailleurs que Tristan 
puisse distinguer la farine répandue sur le sol, le poète lui-même 
ayant expressément déclaré que les lumières sont voilées (i5[4o)(j). 

S"" Selon la Saga, Tristan passe le reste de la nuit dans le lit de 
la reine (70 : aa s.). D est plus vraisemblable qu'il regagne sa couche 
bientôt après l'accident : c'est ce que dit Gottfried (16202 ss.). 

&> Le poète allemand s'attarde à décrire les agitations de Marc, 
pour qui l'épreuve n'est pas concluante, attendu que le sol est 

(i) V. Bédier, p. aia. 

(a) En vérité, cette erreur est si grossière qu*on peut se demander si on 
doit l'attribuer à Gottfried et si elle n'est pas plutôt le fait d'un scribe qui 
aurait malencontreusement introduit dans le poème les deux vers i5i8i s. 



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a6îl COMPARAISON DB GOTTFRIRD AVEC S ET E 

vierge de traces. Il n'est guère croyable que Thomas ait fourni 
tout ce développement. S'il avait insisté, comme le fait Gottfried, 
sur Fabsence de preuves tirée de Taspect de la &rine, on doit 
penser que l'attention de Robert aurait été appelée sur ce fait et 
qu'il n'aurait pas omis de le signaler dans le passage précédent (i). 
Thomas se bornait sans doute à dire, comme la Saga, que le roi ne 
savait rien de précis, sinon qu'il avait vu du sang. Gottfiried a 
ajouté à son texte les vers iS^i-'jo, qui portent d'ailleurs son 
• empreinte, puis est rentré dans le récit au vers iSaji. 

15371-15537. Marc demande à ses barons comment il pourra 
sortir de ses perplexités. On décide une réunion solennelle à 
Londres. Là, un évêque propose au roi de soumettre Isolde an 
jugement de Dieu. Marc ayant consenti, l'évêque demande à Isolde 
si elle accepte l'épreuve. La reine se déclare prête à la subir. 

La trame du récit se retrouve identique dans la Saga et dans 
le Tristan allemand. Mais Gottfried présente d'assez notables 
divergences de détail. 

10 Le poète allemand, seul, se préoccupe de retracer les senti- 
ments de Marc et d'Isolde pendant le voyage, celle-ci inquiète au 
sujet de son honneur et de sa vie, celui-là attristé à la pensée que 
son bonheur et sa réputation vont souffrir (i53ao-8). Cette der- 
nière pensée, qui est en contradiction avec la ferme et dure atti- 
tude que Thomas prête à Marc dans cet épisode, détermine à 
croire à une addition de Gottfried. 

2*> Le portrait de l'évêque, que Gottfried appelle bizarrement 
l'évêque de Thamise, est" sans doute du poète allemand, beaucoup 
plus enclin et plus habile que Thomas aux descriptions d'attitudes 
caractéristiques (i535o-3) (a). 

30 Le premier discours de l'évêque est, chez Gottfried, mieux 
composé et mieux traité que dans la Saga, qui, fort probablement, 
reflète Thomas. A l'aide d'un exorde habile, ainsi que de suppres- 
sions, d'additions et d'altérations, dans le détail desquelles nous 
entrerons plus loin (3), il a donné à ce morceau une allure oratoire. 
Le tempérament didactique du poète se fait jour dans le dévelop- 

(i) Cf. Bédier, p. ao4, n. i. 

(a) Cf. p. 48. 

(3) V. 4* partie, ch. m, sous Eloquence. 



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i 



XXIV. LK FER ROUGE. l5538-l5768 263 

]>ement plus copieux d'une réflexion générale : tendance des 
hommes à prêter une oreille complaisante aux propos des médi- 
sants (15400-7). 

4* L'exorde du discours de Févêque à Isolde (i543a-43)» <V^ faî* 
défaut dans la Saga, doit être attribué à Gottfried. a Le poète alle- 
mand est coutumier de cette disposition, que Thomas ne parait 
pas avoir recherchée, b Pour s^excuser du rôle qu il assume, 
l'évéque déclare être le porte-parole du roi (i5435 s.), idée qui 
revient plus loin (i5445-7)> niais cette fois simplement comme 
explication. Thomas ne se serait sans doute pas répété à si courte 
distance. En revanche, il est naturel que Gottfried, cherchant 
quelle atténuation il pourrait mettre dans la bouche de son person- 
nage, ait adopté la pensée de Thomas pour la faire servir à ce 
dessein, quitte à la reprendre plus tard (lorsqu'il revient à son 
texte) avec le sens que lui donnait le poète français, c Le ton de 
Févêque est, dans la Saga, beaucoup moins déférent et compa- 
tissant que chezGottfried (i). Là, l'accusation est presque brutale, 
ici, elle est discrète et corrigée par toutes sortes de ménagements. 
Comme Fexorde a précisément ce caractère que l'on voit dans le 
reste du discours chez Gottfried, on ne saurait le refuser au poète 
allemand. 

5* Dans la Saga, Févêque dit que, depuis un an, le peuple accuse 
Tristan et la reine de commerce adultère (71 : 3i). Chez Gottfried, 
on ne voit pas pourquoi, c'est dans la réponse d'Isolde que cette 
idée est exprimée (15484-7). 

6^ Le poète allemand a adouci la rudesse des mœurs, en 
n'accueillant pas dans son texte la proposition que fait Isoldè elle- 
même de subir l'épreuve du fer rouge, ni sa déclaration qu'elle est 
prête, en cas d'insuccès, à se laisser bi-ûler ou écarteler (S 72 : 14-18). 
Chez lui, Isolde s'o£&^ simplement à se soumettre à toute épreuve 
qu'on lui prescrira (i55i5 ss.). C'est Marc qui indique la nature du 
jugement (i5528 s.). 

i5538- 15768. Isolde, après avoir pris l'engagement de subir 
l'épreuve, reste accablée par le souci et l'inquiétude, dit la Saga. 
Gottfried reprend la même idée, n^ais, suivant sa coutume, établit 

(i) Cette remarque a déjà été faite par M. Bédier (p. aia). 



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Îl64 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

exactement le compte des sentiments qui se partagent l'âme de la 
reine. Il ajoute qulsolde fait appel k la pitié du Christ et se livre 
à la prière et au jeûne (i 5548-53). Si ce motif religieux avait existé 
chez Thomas, le pieux Robert Taurait-il négligé ? 

Enfin, Isolde imagine la ruse bien connue, qui lui permettra 
d'affronter le jugement de Dieu (i). Elle mande à Tristan de venir 
à Garlion le jour de l'épreuve. Tristan se présente « vêtu d'une 
mauvaise robe de laine », dit Thomas (S 73 : i s., E :2a38 s.), 
déguisé en pèlerin, déclare Gottfried (i5564 s.), pour plus de 
clarté. C'est, en effet, ce déguisement que la Saga reconnaît plus 
tard k l'ami d'Isolde (^3 : i4» etc.). Afin sans doute de ne pas 
violer l'étiquette courtoise, ce n'est pas Isolde, mais ce sont les 
gens de son entourage qui, dans le poème allemand, hèlent le 
prétendu pèlerin (i 5574-85). 

De concert avec Isolde, Tristan prépare, pio» sa chute, l'équi- 
voque qui servira à fausser l'épreuve. Plus décent que Thomas (2), 
Gottfried dit que Tristan tomba « aux côtés de la reine, la tenant 
embrassée » (i56oo s.). Le même scrupule de délicatesse a 
déterminé le poète allemand k remplacer la plaisanterie assez 
vive d'Isolde (S ^3 : ao s.) par des paroles mieux séantes (15617-9). 
C'est l'humanité de Gottfried qui lui a inspiré une autre modifica- 
tion : aux menaces de mort que, selon la Saga, Tentourage 
d'Isolde profère contre le maladroit pèlerin, le poète allemand a 
substitué des menaces de mauvais traitements (i56o5 s.). 

Par suite d'une transposition, insignifiante d'ailleurs, Gottfried 
ne dit pas à l'endroit correspondant au récit de la Saga que la 
reine distribue ses richesses. Cette libéralité d'Isolde a lieu avant 
la messe, chez Gottfried (i 5647-5 1), après l'office, dans la Saga 
(73 : 28 ss.) (3). 

On peut supposer, en se fondant sur la prédilection bien 
connue de Gottfried pour les descriptions, qu'il a ajouté quelques 

(i) La «subtile » reine se fait porter par Tristan, déguisé en pèlerin, à 
travers le gué de Garlion. Devant les barons de Marc, Tristan se laisse choir 
avec son fardeau. Isolde peut alors déclarer sous la foi du serment que nul 
homme, sauf Marc et le pèlerin qui est tombé tout à Theure avec elle, ne 
Ta tenue dans ses bras. 

(2) V. 5 73 : 8 s., E !ia5o-4>. 

(3) Kôlbing croit par erreur à une omission de Gottfried {Tristrama Saga, 
p. cv). 



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XXIV. LE FER ROUGE. l5538-l5768 265 

traits à la peinture dlsolde se rendant à la messe : cilice, robe 
courte, manches retroussées (i556o-6). 

L'épreuve du fer rouge heureusement subie, Gôttfried dit : 
« Alors il fut manifesté et attesté au monde que le très puissant 
Christ tourne comme le vent, à l'égal d'une manche (i) : il se 
prête et s'accommode aussi souplement et aussi pleinement qu'il 
le faut, li est à la disposition de tous les cœurs, pour la vérité 
comme pour le mensonge. Que ce soit sérieusement, que ce soit 
en jeu, on le trouve tel qu'on le désire. Cette chose fut publique- 
ment prouvée par la subtile reine ; elle dut son salut k sa duplicité 
et au serment fourré qu'elle fit à Dieu » (iSjS^-SS). 

Au lieu de cette vive protestation, la Saga offre une terne con- 
clusion : « Dieu, dans sa douce miséricorde, accorda à la reine 
une belle justification » (74 • i4 s.)- 

Le passage de Gôttfried a été souvent et diversement apprécié. 
Avaqt de le juger, il convient de se demander s'il émane du poète 
allemand ou s'il est une traduction de Thomas. La réponse à cette 
question ne saurait guère être douteuse. Le ton et la forme déjà 
font croire à l'originalité de Gôttfried. Mais il y a des preuves plus 
solides. 10 La polémique à laquelle se livre le poète au sujet du 
jugement de Dieu faussé par un serment ambigu suppose une 
indépendance d'opinion qui ne semble pas avoir été commune à 
son époque. Si nous admettons que Thomas l'a eue, il faut admettre 
aussi, pour croire que Gôttfried a répété sa réflexion, que le poète 
allemand partageait la manière de voir de son modèle et qu'il n'a 
pas craint plus que lui de l'exprimer, double rencontre qui serait 
singulière, a*» Le passage cadre mal avec le contexte. Déjà Kurz a 
remarqué la dissonance et fait voir qu'en critiquant la ruse de son 
héroine, au lieu de se réjouir simplement de l'heureuse issue de 
l'aventure, le poète a compromis l'harmonie du récit (a). On sait 
que tel accident est arrivé plusieurs fois à Gôttfried lorsqu'il 
s'écarte de son original (3). 

La critique est donc personnelle au poète allemand. Quel en est 
le sens ? 

(i) Il s'agit des manches démesurément longue > et larges à leur extrémité 
inférieure et qui flottaient au moindre mouvement des bras (v. Bechstein, 
op. c, n. au V. 15740). 

(2) V. Zum Leben Gottfrieds von Strassbarg. Germania, i5, p. 335. 

(3) V . 4' partie, ch. iv, sous Incohérences. 



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266 COMPARAISON DE GOTTPRIED AVEC S ET E 

Dans on article (i) qui mérite d*étre discuté, car il £Edt encore 
autorité, Kurz a émis Tavis que Gottfned a violemment, autant 
que sournoisement, attaqué le clergé. Les évéques et les prêtres 
devant qui Isolde a subi le jugement l'auraient tirée d'embarras 
par une ruse, ayant été payés par Taccusée. Examinons cette 
opinion. 

Kurz, qui n'a pas connu le poème de Thomas (c'est-à-dire les 
versions qui en sont restées), est trop enclin à croire que Gottfried 
a imaginé tout l'épisode, ou au moins Ta arrangé de façon à laisser 
deviner le rAle du clergé dans TafTaire. Mais, des passages cités par 
Kurz pour appuyer sa conjecture, les uns se trouvent chez Thomas 
et ne se prêtent pas à l'interprétation qu'il recommande, les autres 
n'ont pas le sens qu'il leur attribue. 

i<> Gottfried suit le texte français quand il fait comparaître 
Isolde devant un « concile » (qui est, non une réunion de gens 
d'église seulement, mai^ de ceux-ci et des barons de Marc, cons- 
titués en tribunal) (2). D n'y a donc aucun argument à tirer de «îe 
trait. 

Qo Le discours de l'évéque, bien que le ton en soit plus déférent 
chez Gottfried, a exactement la même tendance dans le poème 
français que dans le poème allemand. 11 est faux, par conséquent, 
si l'on n'admet pas que Thomas ait eu un dessein analogue à celui 
de Gottfried, de dire, comme le fait Kurz, qu'on « voit inmiédiate- 
ment que l'Église est du côté d'Isolde et fera son possible pour la 
sauver ». 

30 Thomas, à la vérité, n'a pas conté (à moins que Robert n'ait 
retranché la donnée, conjecture peu vraisemblable) que la reine 
recourut aux prières et au jeûne (G i555i-3). Maison voit difficile- 
ment comment cette conduite d'Isolde — conforme à la réalité (3) 
— peut soutenir l'hypothèse de Kurz. 

4® Avec Thomas, Gottfried annonce que la reine, avant 
l'épreuve, fit don de ce qu'elle possédait. A qui ? demande Kurz, 
qui insinue que ces largesses vont au clergé et paient sa complicité ; 
« aux pauvres, aux malades, aux blessés, aux orphelins et aux 
veuves », répond Thomas. Gottfried n'a pas précisé, comme le fait le 

(i) V. Kurz, op. c, 

(a) G iS3i6-8, i53a9 s., i5536 8. 

(3) V. Herte, op. c, p. 645. 



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XXIV. LB FER ROUGK. 1 5538-1 6768 fÀ&J 

poète français, et, à la rigaeur, on pourrait découvrir une intention 
dans cette omission. Mais la publicité de ces libéralités exclut le 
soupçon de Kurz, et, ce qui est plus important, Gottfried déclare 
que la reine montra cette générosité <x pour que Dieu oubliât sa 
faute et lui rendit son honneur]» (i5647-54)« Il ne saurait être 
question de corruption. 

6^ G*est en suivant Thomas, et sans aucune allusion à une con- 
fession qui joue son rôle dans Tinterprétation de Kurz,que Gottfried 
met dans la bouche d'Isolde la déclaration qui précède l'épreuve 
et qui est exigée par le récit. 

6** « Les évéques et les prêtres, dit Gottfried, bénirent les 
apprêts du jugement et eurent bientôt terminé leur office. Le fer 
fut mis dans le feu » (i564i-6). Ge mot « office », parait plein de 
mystère à Kurz. Ou plutôt il est trop clair. G*est la machination 
cléricale^ la tromperie dont Isolde va bénéficier. 11 ne faut sans 
doute pas attribuer tant de malice au poète allemand. U a simple- 
ment, et, sauf une transposition légère, exactement répété le texte 
de Thomas, que la Saga rend ainsi : « Le fer fut mis dans le feu et 
préparé. Trois évoques le bénirent... » (78 : 26 s.). C'est ce préparé, 
ou un mot français analogue rendu par albàit dans le texte 
norrois, que Gottfried a innocemment traduit par « et eurent 
bientôt terminé leur office ». Quant à la raison de la transposi- 
tion de Gottfried, elle se découvre aisément. Le poète s'est rap- 
proché de la réalité en contant que les évoques bénirent, outre 
le fer, l'endroit où Ton allama le feu et le feu lui-même (i), détail 
omis par Thomas ou par la Saga. 

On a donc le droit de croire que le récit de Gottfried, conforme 
à celui de Thomas, ne présente pas plus que ce dernier les 
intentions que Kurz a cru y démêler. S'il subsistait quelque doute, 
il suffirait, pour le détruire, de prendre en considération deux 
réflexions. 

Gottfried, dit-on, a disposé l'épisode de façon à attaquer le 
clergé. Mais alors pourquoi attribue-t-ii le succès d'Isolde au 
« serment fourré »? A quoi bon la ruse de la reine^ sa déclaration 
ambiguë, son souci d'éviter un parjure, si elle compte sur la 
supercherie des prêtres pour triompher? Cette interprétation 
détruirait lé sens de l'épisode. 

(i)V. HerU, Le. 



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268 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S ET £ 

N'oublions pas, en second lieu, que le ton de Gottfriéd est, dans 
tout ce passage, profondément religieux et que, plus que le poète 
françaiSy il s'applique à mettre en relief la piété dlsolde. Ce souci 
s'accommode mal à la satire supposée. Voici ses additions. « Elle 
confia ses peines au Christ miséricordieux et secourable à la 
détresse ; priant et jeûnant, elle s'en remit à lui de la délivrer de 
ses angoisses et de ses soucis » (i5548-53). — Elle distribua ses 
biens « pour l'amour de Dieu et afin que Dieu oubliât sa faute et 
lui rendit son honneur » (i565i-4). — « Elle entendit la messe 
d'un cœur fervent; la sage et bonne reine était pieusement 
recueillie » (i5655-9)« — « Isolde avait confié à la clémence du ciel 
son honneur et sa vie » (16677 s»)* — * Elle pria le Dieu bon de 
garder et de sauver sa main et son cœur » (i568î2-4)* 

Pour être persuadé que Gottfided fait jouer ici la comédie à 
Isolde et la joue lui-même, que le poète, que nous savons respec- 
tueux de la religion (i), s'est attaché en cet endroit à déconsidérer 
ses ministres, enfin que le clair et sincère auteur des digressions a 
déguisé sa pensée dans tout cet épisode, il faudrait avoir l'appui, 
non des vagues suppositions de Kurz, mais de preuves solides. 

Trouverons-nous une de ces preuves dans la protestation que 
nous avons traduite plus haut ? Ce serait se méprendre sur le 
sens des paroles et de la pensée du poète (2). Gottfriéd, en effet, ne 
s'indigne ni contre les prêtres, ni contre le Christ, qui « tourne au 
vent à l'égal d'une manche », mais contre ceux qui le contraignent 
à cette versatilité, contre les plaideui*s madrés qui, par leur ruse, 
mettent Dieu dans la nécessité de les servir « pour le mensonge », 
et qui, comme « la subtile reine », doivent le triomphe d'une 
cause mauvaise à leur duplicité (3). Sa critique atteint avant tout 
la pratique du « serment fouiTé » et, peut-être, par extension, le 
jugement de Dieu, qui se prête à de telles injustices. 

11 est certain, les instructives recherches historiques de Kurz 
ne permettent pas d'en douter, que le sens droit de Gottfriéd a 
pu être blessé par l'abus des jugements de Dieu dont il a été le 

0) V. p. 94, 144, 149, i55. 162. 

(a) Le caractère sérieux, passionné même de Gottfriéd, et qui paraît dans 
ses digressions ne permet pas devoir avec M. Bahnschcune frivole raillerie » 
dans ce passage (Tristan-Studien, p. 11 6.). 

(3) Les légendes d'Ami et Amile^ à* Engelhard^ etc. offrent aussi des 
exemples du jugement de Dieu faussé. 



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xxîv. LE PBR ROUGE. 1 5538- 15^68 269 

témoin. Il est possible également qu'il ait blâmé cette institution, 
et il est sûr qu'il a critiqué l'usage immoral qui en était fait. On 
voit bien aussi qu'il a exprimé son opinion sous une forme suscep- 
tible de scandaliser les croyants. C'est là tout ce qui peut être dit 
de sa fameuse « protestation », qui n est ni un acte impie, ni une 
critique du clergé, mais la manifestation indignée d'un honnête 
homme et d'un esprit indépendant (i). 

Après sa justification, l'Isolde de Thomas reproche à Marc sa 
conduite envers Tristan, qu'il hait à cause d'elle. Le bon roi 
regrette sa sottise (S 74 • iJ-î^i)» Cette impudence de la femme 
coupable et cette naïveté du mari trompé, qui sont à leur place 
dans le fabliau et la comédie, auront paru à Gottfried indignes 
d'un poème sérieux et capables de rabaisser le caractère de son 
héroïne. 11 a i*ejeté le trait. 

(i) Il ne parait pas impossible non plus que Gottfried ait mis nue inten- 
tion ironique dans ce passage, et quUl ait prétendu, lui qui ne croyait pas 
au succès du serment faussé, railler les conteurs et les lecteurs qui ajou- 
taient foi à la ruse employée pour forcer le Christ à «( tourner selon le 
vent ». 

Quant au rôle d'Isolde il est très aisé à expliquer. La reine s'est mise en 
règle avec elle-même en imaginant le « serment truqué », avec Dieu en lui 
demandant le pardon de sa faute. U était naturel, à ses yeux, qu'elle sortit 
triomphante de l'épreuve. Le rationaliste Gottfried n'a pas jugé qu'il dût en 
être ainsi. C'est pourquoi il a pris la parole. 



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XXV 



Petitcrû 
(15769-16406) 



1S769-15918. Après rincident du gué de Garlioii(i), Tristan a 
quitté l'Angleterre pour se rendre en Galles, chez le duc Gilan (2). 
Celui-ci est possesseur du chien Petitcrû, présent d'une fée. 
Ravissante est la robe de Petitcrû, aux couleurs variées (3), mer- 
veilleux est le grelot qu'il porte au cou, et dont le son bannit toute 
mélancolie (G 15769-894). 

La Saga ne dit pas que Petitcrû était féé (G i58io) : ce n'est 
là qu'une omission de Robert, comme en témoigne Gottfried (4). 

Alors que la Saga n'use que d'une comparaison pour donner 
une idée du pelage de Petitcrû (« il était rouge sang, comme si sa 
peau était retournée » 75 : i3), le poète allemand, qui a laissé tom- 
ber cette image de goût douteux, assimile la fourrure de Petitcrû 
à la neige, au trèfle, à Técarlate, au safran et à l'azur (i5839-33). 

(i) M. Bédier revendique, avec raison, pour Thomas cette indication qui 
fait défaut en S et en E (Bédier, p. 317, n. i). 

(a) Toujours empressé à relever la condition de ses personnages, GotU 
fried s*est abstenu de dire, comme le faisait Thomas (5 74 : 3o s., E aSog s.), 
que Tristan reçut des soudées de Gilan. Dans le poème allemand, Tristan 
est l'hôte et l'ami du duc {G 16779 ss.). 

(3) Le palefroi d'Enide a également la peau bigarrée, et, comme Petitcrû, 
vient d'une créature surnaturelle (Hartmann: Erec^ 7289 ss., 7894 ss.). 
D'autres animaux remarquables par leur pelage diversement coloré se 
rencontrent dans la poésie du moyen âge : ainsi le cerf chassé par Bfare 
{TrUtan G 17398 ss.), un cheval dans Tristan als Mônch (v. 867 ss.), le cheval 
de Clarion dans Fierabras (p. i24)« 

(4)' Robert a rendu exactement Avalon par Alfheimar (pays des Elfes) an 
début de l'épisode (75 : 7). Le mot Pôlin qui représente plus loin le terme 
français (75 : 17) serait-il une corruption de scribe pour Açalon, inscrit par 
Robert dans son texte en cet endroit ? 



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XXV. PBTITCRÛ. I5919-16178 27 1 

Ces comparaisons, qui toutes sont à la rime, ne semblent pas 
avoir existé chez Thomas. Par contre, le témoignage de Sir Tristrem 
(!24o3) ne permet pas d'attribuer à Gottfried l'assimilation du pelage 
de Petitcrû à la soie (i5886-8). 

Petitcrû est plus merveilleux encore chez Gottfried que dans la 
Saga. Il ne gronde et n'aboie jamais ; il ne montre pas de colère, 
(juoi qu'on lui fasse ; il ne mange ni ne boit (16890-4). Comme le 
poète allemand se réfère ici à sa mœre, il y a lieu de ci*oire qu'il a 
suivi Thomas, écourté par ses traducteurs anglais et Scandinave. 

Le son du grelot magique a délivré Tristan de toute peine, et 
Tamant d'Isolde songe généreusement à acquérir le chien pour son 
amie. Dans la Saga, c'est en présence même du chien que cette 
intention naît dans l'esprit de Tristan. Le ravissement où est jeté 
le chevalier, qui oublie, sous le charme, toute peine amoureuse et 
perd même le souvenir d'Isolde (S ^5 : ^3), donne à cette idée un 
caractère d'invraisemblance qui a frappé Gottfried. Il conte que 
c'est après l'éloignement de Petitcrû que Tristan, rappelé à la 
réalité, pense aux moyens d'obtenir pour Isolde le chien merveil- 
leux (15895 908). 

15919-16178. Bientôt se présente l'occasion recherchée par 
Tristan d'acquérir l'animal féé. Le duc Gilan est tributaire du géant 
Urgan le velu et s*engage à donner à Tristan ce qu'il voudra, si le 
chevalier étranger le débarrasse de l'humiliante et onéreuse rede- 
vance. Tristan attaque Urgan (i), le tue et réclame Petitcrû pour 
prix de son service (Cf 15919-16178). 

Le poète allemand a assez fidèlement suivi son texte dans cette 
partie du poème. Voici ses divergences les plus caractéristiques. 

i^ L'altercation de Tristan et du géant est plus courtoise dans 
le poème allemand que chez Thomas, où les adversaires s'appellent 
truand et monstre maudit (S 76 : 3i et 76 : 34). 

7,^ Après que le géant a abattu le cheval de Tristan d'un coup 
de sa massue, il adresse, chez Gottfried, une ironique apostrophe 
à son adversaire, qui, pour toute réponse, lui crève un œil (i6o34- 

(i) Il ne semble pas jqae M. Bédier ait eu raison de croire que, chez 
Thomas, la scène ne se passait pas dans une forêt comme le dit Gottfried 
(v. Bédier, p. ^i, n. i). Plus loin, en effet, la Saga donne cette expresse'indi- 
cation (7S : la s.). 



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272 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET K 

45). Discours et blessure, qui ne sont ni dans la Saga, ni dans 
Sir Tristrem, paraissent des additions de Gottfried : ils se décèlent 
comme des ornements inutiles à l'action et ajoutés après coup par * 
l'ingénieux remanieur (i). 

3** Thomas contait certainement que le géant, ayant perdu sa 
main droite, coupée par Tristan, ressaisissait sa massue de la 
gauche et en portait à Tristan un coup terrible qui fracassait l'écu 
et terrassait Thomme (S 77 : 16-20, E 2347-9). Gottfried a éliminé 
ce détail, peut-être pour ne pas faire voir son héros en si fâcheuse 
posture, peut-être parce qu'il lui a paru invraisemblable que 
Tristan ait pu résister à un coup de massue dont le pareil a 
renversé son cheval (2), 

4° Tristan, ayant vaincu, mais non tué le géant, lui livre par la 
suite un second combat qui a chez Thomas la physionomie suivante. 
Urgan lance sa massue sans atteindre Tristan. Celui-ci essaie, en 
vain, de frapper son adversaire du côté gauche : il lui porte alors 
un coup droit si violent qu'il lui tranche l'épaule et que le géant 
est précipité du pont dans l'abîme (S 78 : 6-10, E 2390 ss.). 

D'après Gottfried, Tristan, qui a déjà crevé un œil au géant, lui 
crève aussi l'autre. Mais Urgan porte autour de lui à l'aveuglette 
des coups furieux, ce qui force Tristan à s'enfuir. Urgan s'étant 
avancé sur le bord du pont, Tristan revient, et, d'un effort vigou- 
reux, le lance dans le précipice (16156-78). 

Il semble que Gottfried se soit, par là, ingénié à dramatiser la 
lutte du chevalier et du géant. Le récit de Thomas lui a paru trop 
simple, et trop aisée la victoire de son héros. C'est en somme par 
un heureux hasard et parce que Tristan réussit à priver Ui^an de 
ses yeux, qu'il triomphe de lui dans le poème allemand, alors que 
dans le poème français Tristan vient à bout de l'énorme géant 
aussi facilement que d'un adversaire aux forces ordinaires (3). 

16179-16406. Le duc Gilan vient, après le combat, en constater 

(i) Cf. cependant Bédier, p. aaa, n. i. 

(ià) La Sag^a ne dit pas que Gottfried, entrant dans le château du géant 
vit sur une table la main d'Urgan (S 77:32 s., G i6io5). Le détail, qui fait 
aussi défaut dans Sir Tristrem^ doit être chez Thomas, qui n'a pu manquer 
de songer à placer la main en un endroit apparent. 

(3) L'Iwein d*ilartmann n*est victorieux du géant Harpin que grâce au 
secours inattendu que lui apporte son lion (Iwein^ 5o5o ss.). 



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XXV. PEtiTCRû. i6i79-i64û6 ifjS 

rissne. Cela, lés trois textes s'accordent à le dire. Mais le ^eùl 
Gottfried parlé des anxiétés dii bon seigneur (i6i84-8), comme il 
est aassi le seul k mentionner la joie que cause à Gilan la victoire 
de son ami (16199). Ces menus détails psychologiques, comme 
ceux que nous trouvons si souvent en plus dans le poème allemand, 
sont probablement de l'invention de Gottfried. Pourquoi Robert, 
à qui un mot aurait suffi pour les indiquer, les aurait-il éliminés 
avec ce parti-pris ? 

D'une façon plus vive et plus détaillée que la Saga, Gottfried 
conte que Tristan et Gilan vont voir le cadavre du géant, et que 
le butin est ramené dans le pays du duc (16200-7). C'est chez le 
poète allemand seul que se trouve l'éloge que fait tout le pays 
de la prouesse de Tristan (i6ao8-i4) : rien ne permet de discerner 
si Gottfried est ici original ou imitateur. 

Nous avons, par contre, le droit d'attribuer avec certitude à 
Gottfried l'art qui se décèle dans le dialogue où Tristan réclame 
de Gilan le chien merveilleux comme prix de son service 
(161126-66) (i). Rapide, vif, incisif, allégé de toute minutie et de tout 
détail insignifiant est le passage de Gottfried. Dans les derniers 
vers seulement (16243-66), se rencontre une addition de fond à 
l'original. C'est qu'il s'agissait, ici encore, de révéler les senti- 
ments d'un personnage, en l'espèce, de montrer les regrets 
qu'éprouve Gilan k se séparer du chien féé. 

Un peu plus loin, Gottfried cède à sa tendance bien connue à 
magnifier. « Il n'eût pas donné le chien pour tout l'or du moiède », 
dit la Saga pour dépeindre la joie de Tristan devenu possesseur de 
Petitcrû ; « à son regard il n'eût pas estimé plus qu'un fétu Rome 
et les autres empires, les pays et les mers », corrige Gottfried 
(16269-72). 

Envoyant le chien magique à Isolde, Tristan la prévient par 
un message dans la Saga, par lettre chez Gottfried. Si un détail 
aussi secondaire est relevé, c'est qu'il paraît être un système de 
Gottfried de faire jouer aux lettres un rôle que la Saga ne 
connaît pas. Trois passages au moins peuvent être invoqués : 
15557 ss, 16285, i63o5 s. On a droit de voir dans cette modifica- 
tion un eflet du désir de modernisation du poète allemand. 

Si Ton doit considérer comme très secondaire une transposition 

(1) Robert rend, en effet, exactement le texte de Thomas, dont la manière 
se découvre à travers la traduction. 

Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Letires, Pasc. 5. 18. 



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^^4 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC 6» ET £ 

de Gottfried, qui annonce seulement après le retour de Tristan 
que la reine fait construire une niche d'or pour Petitcrû (i634i ss.), 
on accordera attention à la description de Tattitude hypocrite que 
prennent, vis-à-yis de Tristan, ses ennemis, Melot et Mariadoc 
(i63i8-36). Le jeu de mots sur ère, la tournure antithétique de la 
pensée, Finteryention personnelle du poète, enfin le fait que ce 
passage procède de la même idée qui a inspiré à Gottfried un 
développement précédent (iSoSi-jô) (i) font pencher la balance 
en faveur du poète allemand (s). 

Gonmient Isolde expliquera-t-elle à Marc Torigine de Petitcrû? 
Thomas le disait peut-être. Gottfried, en tout cas, nous Tapprend : 
la reine conte que c'est un présent de sa mère (i6337-4o). 

Le poète allemand est seul à donner à l'épisode une conclusion. 
Pour ne pas jouir égoïstement du soulagement que lui procure le 
grelot enchanté, Isolde l'arrache du cou de Petitcrû, et jamais plus 
il n'apaisa les chagrins des cœurs (i635i-4o6). Dans une ingénieuse 
discussion, M. Bédier s'est appliqué à démontrer que c'est à 
Thomas que doit revenir l'invention de ce dénouement (3). Il 
faut se rendre à la fine et solide ai^umentation du critique, et 
reconnaître que la majeure partie des probabilités est en faveur 
de son opinion. Il reste cependant inquiétant qu'aucune des 
versions du poème de Thomas, sauf celle de Gottfried, n'ait gardé 
trace d'un trait aussi frappant (4). 

(I) V. p. 260. 

(a^ Le mot français samhlanze (i63a7) pourrait faire naître des doutes si 
Ton ne savait que Gottfried a employé des termes étrangers qu'il ne paraît 
pas avoir trouvés chez Thomas [v. morâUteit (8008), priaon^ (3o5o, etc.)]. 

(3) y. Bédier, p. aaG ss. 

(4) On remarquera également que Tun des arguments mis en avant par 
M. Bédier est contestable. Le renoncement d'Isolde aux joies dues au grelot, 
dit-il, ne cadre pas avec l'économie du poème, puisque, au moment où il se 
produit, les amants sont réunis : donc plus de chagrins, partant nul besoin 
de consolations. U faudrait, par suite, noter ici une faute de 4ogique qui ne 
permettrait pas de croire à l'invention de Gottfried. La raison n*est pas pro- 
bante. i<* La comparaison du poème aUemand avec l'original démontre que 
Gottfried, qui a sf souvent vu et corrigé les fautes de son modèle, tombe 
lui-même assez fréquemment dans l'erreur quand il introduit des idées 
nouvelles dans son texte ; 2* si, cependant, on ne veut pas croire à une aussi 
grossière bévue, on admettra très bien que Gottfried ait pu faire coexister 
les effets du grelot magique avec la vie commune de Tristan et de son amie. 
Cette vie, le poète nous le dit lui-même, n'est pas toujours heureuse ; la 
joie des amants est contrariée par les tourments de la jalousie, les sépara- 
tions momentanées, etc. Pour ces instants de trouble le grelot magique est 
la ressource à quoi Isolde renonce dans un bel élan de générosité. 



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XXVI 



Le B^nnissbbcent 
(i 6407-16682) 



i64o7-i668!2. Rentrés en grâce près de Marc, Tristan et Isolde 
mènent une vie joyeuse, inquiétée cependant par les contraintes 
extérieures qui gênent leur amour. Cette restriction est faite par 
Grottfiried seul, qui institue une assez longue digression sur le 
T^ouloir, qui doit suffire aux amants lorsque les circonstances leur 
interdisent les actes (i64i5-52). Quand même nous ne disposerions 
pas d'un critère qui paraît sûr, c'est-à-dire du témoignage d'inter- 
calation par la reprise, au vers i6453, de Tidée qui précède la 
digression (i6453 = 16414)9 ^^ ^ laquelle Gottfried a dû revenir 
pour rentrer dans son sujet, nous trouverions dans la prédilection 
du poète allemand pour ce genre de réflexions et dans la nature des 
pensées qu*il exprime un témoignage suffisant de son originalité. 

Si ce passage est en dehors de l'action, il n'en est pas de même 
du suivant, où le poète allemand montre le soupçon envahissant 
Tesprit de Marc. La logique du récit exige cette idée, et l'on ne 
peut admettre que Thomas Tait omise. Il est moins sûr que le poète 
finançais l'ait revêtue de la forme qu'elle présente chez Gottfried. 
La comparaison agricole qui s'étend sur les vers 16459-75 a un 
aspect tout gottfriedien. Le proverbe : « quoi qu'on fasse, les yeux 
vont là où l'on aime et les doigts là où l'on souffre » (16477-80) 
peut avoir été énoncé par Thomas (i), ainsi que le commentaire qui 
le suit et l'application qui en est faite aux amants (i648i-5o4). Mais 
le récit du combat qui se livre dans Tâme de Marc, tantôt porté à 
la confiance, tantôt s'abandonnant au soupçon (i65o5-38), paraît 

(1) On le rencontre dans le Parténopeus (v. Hertz, op, c.,p. 646). 



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fi'jS COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

bien être an développement greffe par le poète allemand snr le 
motif de l'absence de preuves. On remarque que ce passage fait 
l'impression d*un hors d'œuvre, que le poète français n'a pas 
coutume de se préoccoper des sentiments de Marc (i), enfin qae 
ridée de Tamour invincible du roi pourisolde (i65a8-3o), idée qui 
n'est pas en harmonie avec le contexte, se retrouvera plus loin 
dans un passage probablement original (17727 ss.) : pour ces 
motifs, on peut croire à une addition de Gottfried, toujours sollicité 
par la peinture d'états d'âme complexes. 

Résolu à un acte d'autorité, Marc fait venir les amants et leur 
annonce qu'il les bannit de la cour. Le discours qu'il leur tient 
chez Gottfried (i6545-6i24) (2) ^s^ ^î uni, si simple, si dépourvu 
d'effets de style, qo'on le peut croire en grande partie traduit de 
Thomas. 

M. Bédier a fait voir (3) que quelques-uns des détails du départ 
des amants (Tristan emporte vingt marcs d'or, sa harpe, son épée, 
son cor et son arc) ont été empruntés par le poète allemand à 
son original (G i66a5-i6664). Il 7 a cependant certains traits qui 
paraissent propres à Gottfried. 

i*" M. Bédier constate que c'est Gottfried qui a eu l'idée de dire 
que Brangain resta à la cour, afin de travailler à la réconciliation 
du roi et d'Isolde (i6635-4o, i6665-8a). La sympathie du poète 
allemand pour la douce meschine, son désir de montrer ce qui se 
passe dans l'âme de la jeune femme et enfin l'inefficacité du rôle 
qu'il lui attribue semblent démontrer son originalité. 

a° Se fondant également sur l'inutilité, en cet endroit, du 
personnage de Kurvenal, M. Bédier estime que c'est Gottfned 
qui l'a introduit dans cet épisode, où le fidèle écuyer accompagne 
les amants dans la forêt, puis, après leur installation^ revient à k 
cour de Marc pour surveiller les dispositions du roi. Il doit aussi 
rendi*e compte tous les vingt jours à Tristan des desseins de Marc 
et répandre le bruit que les amants se sont embarqués pour 
l'Irlande. 

Si nous croyons avec M. Bédier que Gottfried est l'inventeur 

(i) V. p. 47 et pass. 

(a) U manque dans les versions anglaise et Scandinave, toutes deux 
mutilées ici. 

(3) V. Bcdiep, p. 233. 



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XXVI. LE BANNISSEMENT. lG4o^ l668a 'J77 

du rdle de Karvenal, nous ne pensoBs pas que ce rôle soit inutile. 
a II est nécessaire que Kurvenal fasse croire que les amants sont 
partis pour l'Irlande . Gottfried, en effet, se conformant au texte 
de Thomas, les dit inquiets lorsque Marc et ses chasseurs sont 
aux abords de la Grotte d*amour. D'où provient leur crainte d*être 
découverts, sinon de la confusion dont les couvrira la révélation 
de leur mensonge (i^SSo)? Gottfried a donc justifié ici un motif 
du poème français. & L'invention du rôle de Kurvenal a servi à 
combler une lacune de Thomas. Après que Marc s*est décidé à la 
réconciliation, à la suite de la découverte de la grotte, il envoie 
dire aux amants de revenir à la cour (S 8i : aj s.). Quel sera le 
porteur de ce message ? La Saga n*en sait rien. Deux personnes 
seulement, dans le poème français, connaissent l'endroit où est la 
grotte : le grand veneur et Marc. Confier au veneur la mission de 
rappeler les amants, il n'y avait pas à y songer, ce personnage 
ne devant pas inspirer confiance aux bannis. L'intermédiaire tout 
désigné sera le fidèle écuyer de Tristan, et Gottfried l'emploiera 
fort judicieusement à cet office (17686 ss.) : mais il tombe sous le 
sens qu'il devait l'y préparer dès maintenant et expliquer comment 
Korvenal connaît la retraite des exilés (i). 

3® Gottfried spécifie que ce n'est pas Petitcrû, maisHuden, 
qui accompagne les amants dans la forêt (166612 s. cf. I7!255). 
Quelle était la version de Thomas ? Sir Tristrem dit que les deux 
chiens suivirent Tristan et son amie (124^7 s.*). La Saga est assez 
obscure. Il y est affirmé d'abord que Petitcrû, après qu'Isolde 
eut rompu le charme attaché au grelot, ne resta pas longtemps au 
château de Marc, mais s'accoutuma à chasser dans les bois lors- 
que Tristan et Isolde y séjournèrent (79 : 6-7), puis que Tristan, 
dans la forêt du Morrois, avait près de lui son chien favori, qu'il 
dressa à attaquer les bêtes fauves (79 : 34-36). 

Kôlbing (il) et M. Bédier s'accordent à penser que dans le poème 
de Thomas un seul chien accompagne Tristan ; mais Kôlbing croit 
que ce chien est Petitcrû, alors que M. Bédier estime que c'est 
Huden (p. a38, n. îi). 

n ne parait pas possible, en présence de la distinction si soig^eu- 

(i) Le vers 17689 prouve que Gottfried a bien eu ce souci, 
(a) 11 semble du moins que ce soit l'opinion adoptée par Kôlbing (v 
Tristratns Saga^ p. cxv). 



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ajS COMPARAISON DE OOTTFRIBD AVEC S ET £ 

sèment faite par Gottfiîed, de croire que son original ne signalait 
pas Petitcrû. Cette distinction est une critique ; « il prit le chien 
Huden et non Petitcrû ». Mais qui Gottfiied prétend-il critiquer ? 
pas Eilhart, qui ne connaît point le chien féé ; ce ne peut être que 
Thomas, chez qui Tristan était accompagné soit de Petitcrû seul, 
soit des deux chiens (i). 

(i) Outre S, la Saga semble fournir créance à cette dernière supposition, 
n y est dit d'abord que Petitcrû s'enfuit dans les bois et y chassa les bêtes 
fauves en compagnie des amants, puis, que Tristan, dans la forêt, avait près 
de lui son chien favori. Par cette désignation c son chien favori » on ne peut 
entendre Petitcrû, qui n'a jamais appartenu à Tristan. (Test donc Huden qui 
accompagne les exilés, suivis aussi de Petitcrû. La raison de Taltération de 
Gotlfried se devine sans peine. 11 n'a pu croire que la place du c chien de 
salon » qu'est Petitcrû (v. i58o5 ss.) fût dans la forêt sauvage. 



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XXVII 



La Grotte d*Amour 
(16683-17Î278) 



i6683-i68io. Ce chapitre, consacré à la description de la grotte 
où se réfugient Tristan et son amie, à son explication allégorique 
et au récit de la vie qa*y mènent les amants, prête plus que tout 
autre à la discussion. Nous examinons d*abord la description de 
la grotte (G 16683-776). 

Thomas 8*écartait de Fancienne tradition, qfii donnait pour 
demeure aux exilés une hutte de branchages (Eilh. 4^18 ss.). 
Soucieux du confortable des amants et épris du dessein de faire 
croire qu'ils ont dans la forêt une existence agréable, il a remplacé 
rindigente cabane par une grotte les abritant mieux contre les 
intempéries, a chaude en hiver, fraîche en été » (E a^8j s.). 

Mais, de cette grotte, ni la Saga, ni Sir Triairem ne donnent 
d'exacte description. En déclarant que, dans les temps anciens, des 
païens l'avaient « fait tailler et arranger avec une grande habileté 
et un art ingénieux » (S" 79 : aa s.), Robert nous apprend que ce 
n'est pas Gottfried qui a imaginé d'en attribuer la construction 
aux géants contemporains de Gorineus (i). Il n'éclaiie pas toute- 
fois un point important : qui de Thomas ou de Gottfided est 
l'inventeur de la description de la grotte? On ne peut guère 
croire que Thomas, qui a eu l'idée de substituer à la hutte de la 
légende une demeure confortable, n'ait pas dit en quoi la glotte 
formait une habitation suffisante ; Gottfried, d'autre part, prétend 
s'appuyer sur sa msere (16707) : ces deux raisons démontrent 

(i) Ce n'est pas davantage Thomas qui a inventé c Corineus ». Sur l'em- 
prunt de Thomas à Wace, v. Bédier, p. a36, n. i. 



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QoO^Qi 



a8a COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC .S ET E 

rantériorité de Thomas. Elles ne démontrent pas que Gottfried 
ait exactement reproduit le poème français. Il est au contraire 
visible qu'il s'est, en divers points, écarté de son texte. 

10 Selon Thomas, la grotte n'a pas de porte. Plus loin, en effet, 
nous apprenons par la Saga que le veneur de Marc et Marc lui- 
même, parvenus à l'entrée de l'asile qui abrite les amants, y voient 
Tristan et Isolde endormis. Ceci déjà témoigne de l'absence de 
clôture. Mais il y a un indice plus sûr. Marc pénètre dans la 
grotte pour déposer son gant sur la joue d'Isolde. De deux choses 
l'une, ou la porte était ouverte, ou il n'en existait pas. La première 
hypothèse admise, on se demande à quoi servait cette porte qui ne 
protège pas les amants pendant leur sommeil, et qu'ils néglige- 
raient de fermer le jour précisément où ils doivent songer à se 
garder. Aussi faut-il se rallier à la seconde, qu'une modification 
de Gottfried contraint d'ailleurs à accepter. Munissant la grotte 
d'une porte d'airain ^^16738), le poète allemand ne peut, comme l'a 
fait Thomas, introduire Marc dans la retraite de Tristan. Aussi le 
roi, incapable de soustraire la joue d'Isolde à la morsure du soleil 
en la couvrant de son gant, doit-il se contenter de garnir de feuil- 
lage la fenêtre par où entrent les rayons brûlants (i), 

ao De cette fenêtre il n'est pas question chez Thomas, pas plus 
que des deux autres que signale Gottfried (16729 et 17063). Le 
poète français ne parle que d'une ouverture ménagée probable- 
ment, soit au-dessus de la porte, soit dans la paroi supérieure 
(S 81 : 7 s., ^ 2539). Des trois fenêtres de Gottfried, l'une joue un 
rôle dans la scène de la découverte. 

3^ Il est presque hors de doute que Thomas ne connaissait pas 
le lit de cristal, dont Gottfried décore la retraite des amants 
(16720-4). Le poète français conte que, lors de la surprise, les amants 
sont couchés loin l'un de l'autre, chacun d'un côté de la grotte 
(80 : 29 ss.), et Marc, les trouvant dans cette srltuation, croit à leur 
innocence, parce que, coupables, ils auraient un seul lit (81 : 2-4). 
Il n'y a donc pas de lit, nî de cristal, ni d'autre espèce dans le 
poème français (2). 

(i) En vérité le texte norrois parle bien d'une porte : «... hann (Le veneur) 
kom til dyranna â berginu » (80 : 28), mais par ce mot nous devons évidem- 
ment entendre l'entrée de la grotte. 

(3) Observons en passant une singulière maladresse de Thomas, qid 
place une épée nue entre les amants, que la distance où ils sont l'on de 
l'autre protège suffisamment contre les soupçons du roi. 



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XXVll. L\ GROTTE d' AMOUR. l6683-l68lO nSl 

4<) La grotte, au dire de Thomas, est sous un. monticule de 
terre, où croît un arbre ombreux (S 79 : a5 s.). Gottfried a nette- 
ment spécifié que, si trois tilleuls touffus se trouvent à Feutrée, il 
n'y en a pas au dessus (16734-6). Cette critique adressée à Thomas 
montre Tindépendance de Gottfried. Elle montre aussi son sens: 
des réalités. Si un arbre à l'ombrage épais domine la grotte, 
comment le soleil peut-il y pénétrer pour brûler la joue d'^solde ? 

Il est aisé de tirer la conclusion de ces observations. La 
magnifique porte d'airain, les trois fenêtres riantes, le Ut précieux, 
les tilleuls décoratifs sont la propriété de Gottfried. Que reste-t-il 
à Thomas ? probableme.nt les premiers vers du passage ie Gott- 
fried : « la grotte était ronde, spacieuse, haute et droite, blanche 
comme neige et de toutes parts unie et polie» (16709 s.). Autre- 
ment dit, le poète français a fait de l'asile des amants une sorte 
de logis passable, confortable si l'on veut, une grotte exception- 
nellement commode à habiter. Poussant plus loin, le poète allemand: 
a accordé aux exilés une demeure d'une idéale somptuosité : une 
couronne brillante de pierres précieuses au sommet de la voûte,; 
nnsol de marbre, une porte d'airain avec un loquet. d'or, un lit 
de cristal, etc. La grotte habitable de Thomas, par un effet de ce 
goût du magnifique, auquel cède si aisément Gottfried, est deve- 
nue un palais féerique, un Temple de l'amour (1). 

Près de la grotte sourd une claire fontaine, entourée d'un gazon 
fleuri, dit le poète allemand (i674i-53). Ce trait idyllique est 
emprunté à Thomas, la Saga le démontre. Il est présumable que 
Gottfried est également redevable à Thomas de Fidée du concert 
des oiseaux qui égaie la solitude (16754-61), soit que le poète fran- 
çais l'ait mentionné dès la description de la grotte, soit qu'il ait 
fait usage de ce motif seulement à l'occasion de la promenade 
matinale des amants (2). 

S'il est impossible d'affirmer que c'est Gottfried qui a imaginé 
de situer la Grotte d'amour au milieu d'une région sauvage, à une 
journée de marche d'endroits cultivés (16765-70), il est certain, par 

(i) Avant GoUfried, Spervogel avait donné une description, très brève 
sans doute, d'une fastueuse et allégorique demeure : a Dans le royaume 
céleste il est une maison : un sentier d'or y conduit, les colonnes en sont de 
marbre, notre Seigneur les a ornées de rares joyaux; personne n*y accède 
qui n'ait le cœur pur ^. (MSF a8 : 27-33). 

(2) V. plus loin sous les vers 17279-17430 (p. 291). 



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a8a COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

raccord de la Saga et de Sir Tristrem, que le poète allemand a 
ingénieusement transposé les faits. Dans le Tristan français, la vie 
des amants est décrite ayant qaHls aient découvert leur habitation. 
Choqué de cette incohérence, Gottfried a d*abord décrit la demeure, 
puis le mode d'existence des amants (i). 

16811-169126. Par un défaut de composition dont nous décou- 
vrirons la cause tout à Fheure (a), Gottfried a morcelé la peinture 
de la vie dans la forêt. Il la commence dans le passage 1681 1-936, 
l'interrompt pour placer sa description allégorique de la grotte 
(16937-17143) et la termine dans les derniers vers du chapitre 
(17143-1178) (3). 

Thomas est, à n'en pas douter. Fauteur du fonds d'idées que 
Gottfried a mises en œuvre dans ce passage. Nous allons signaler 
les plus importantes et essayer de démêler les additions du poète 
allemand. 

!<" Les amants n'ont pas de nourriture (délicate E), mais il leur 
importe peu (G i68ii-5o, 16913-126 = S 79 : i5-i7, E a49i-3). 

Cette pensée est exposée brièvement et avec le ton calme de la 
narration chez Thomas. Gottfried Ta développée longuement, et 
à deux reprises ; il Fa aussi présentée sous forme de protestation 
contre ceux qui pensent autrement. L'examen du Tristan d'EUhart 
fournit la preuve de l'originalité de Gottfried. Le bon vieux poète 
s'étonne naïvement que les amants aient pu supporter plus de 
deux années ce régime de privations. Il prétend que nul autre ne le 
subirait au delà d'un an. Gottfried s'indigne d'un tel doute, qui est 
un crime de lèse-Minnesang ei s'écrie, au nom de l'idéal méconnu : 
« Beaucoup se demandent comment Tristan et Isolde ont pu vivre 
dans la forêt : ils se regardaient et c'était là toute leur nourriture (4) » 
(16811 ss.). Plus loin, Gottfried accentue encore son opinion et 
déclare nettement que c'est une sottise de croire que les amants 
aient eu besoin d'aliments matériels (16913 ss.^. Sa verte critique 

(i) Sur le rôle de Kurvenal (G 16777-810), v. p. 276 s. 

(2) V. p. a84 8. 

(3) Pour la commodité des références, et parce que telle est la méthode 
que j'ai adoptée, je suis — à regret ici — l'ordre de Gottfried. 

(4) La distinction faite par certains à Tég^d du mot spîse^ qui signifierait 
nourriture délicate, ne peut s'appliquer à Gottfried, qui emploie ce mot 
coumie synonyme de lipnar (16822, 16839) e* ^^ mangerie (16826, 17274). 



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xxvii. LA GROTTB d'amour. 16937-17142 a83 

s'adresse à Eilhart en premier lieu. Mais elle n'est pas sans toucher 
Thomas, qui reconnaît que les exilés ne sont pas au-dessus des 
nécessités de la nourriture, puisque le soin de leur approvision- 
nement est dévolu à Tristan (S 79 : 34, E a5o4-6) (i). Toutefois 
Gottfried n'a pas osé aller jusqu'au prodige et faire vivre le couple 
uniquement d'amour. Il adoucit sa pensée par une correction : ils 
goûtaient rarement aux aliments (16840 s.). 

On voit que le poète s'est ingénié à donner un caractère idéal 
k la vie des amants, comme il s'était appliqué à magnifier leur 
demeure (a). Nous constaterons plus loin un nouvel effet de cette 
tendance de Grottfried (3)*. 

a» La société des exilés leur suffit (G 16851-69 = S 79 : 17 s.). 

Il est possible que cette pensée ait été toute nue dans l'original 
et que le poète allemand l'ait développée. L'allusion à la cour 
d'Arthur (16864 ss.), qui reparaît plus loin (16900 ss.), semble être 
du poète le plus récent, à qui sa familiarité avec les récits arthu- 
riens, alors en vogue, a suggéré cette idée. 

3^ La vie des amants est une vie de délices préférable à toute 
autre (G 16870-81, S 79 : 18 s., E a46o-4). 

A cette pensée est joint chez Gottfried un assez long dévelop- 
pement(i688a-9o5), où le poète reprend, dans un tableau d'ensemble, 
les traits disséminés dans les esquisses précédentes. La vivacité 
du récit, qui est tout à fait dans la manière de Gottfried, le sens 
artistique que décèle cette saisissante évocation et la présence 
de ce procédé en d'autres endroits du poème (4) inviteraient à le 
croire. Ce qui est assuré, c'est l'originalité de la conclusion 
(i69i3-!26), où Gottfried intervient personnellement et exprime des 
idées qu'il n'a certainement pas trouvées chez Thomas. 

16927-1714^. L'interprétation allégorique de la Grotte d'amour 
est une des parties les plus intéressantes et les plus caractéristiques 
du Tristan allemand. Mais a-t-on le droit de l'attribuer à Gottfried, 
et est^il assuré que celui-ci n'ait pas simplement traduit Thomas ? 

(1) 11 faut sans doute laisser pour compte à frère Robert la pieuse pensée : 
Dieu devait pourvoir à leurs besoins (579 : 16 s.), 
(a) V. p. aSi. 

(3) V. p. 986. 

(4) V. p. i5a, i63 s. et v. iii44-9« 



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284 COMPARAISON DE GOTTPRIBD AVEC S ET ^ 

Lai {plupart des critiques croient plus où moins fermement à Forigi- 
nalité du poète allemand (i).' M. Bédier, cependant, estime que 
Thoinas a dû fournir au moins quelques traits à son imitateur (3). 
Il appuie' son opinion sur la présence d'indications allégoriques 
dans la Salle aux images. Voici sans doute le passage qu'il vise : 
«>lso)de était vêtue de pourpre, parce que la pourpre signifie 
chagrin, tristesse, peine et misères, et qu'elle avait subi tout, 
cfela' J)our Tamour de Tristan » (S 98 : ag-Si). Mais à bien eonsi- 
dérei' les choses, cette allégorie ne se rapporte qu'à la couleur 
des vêtements et n'est peut-être que la reproduction d'une idée 
courante (3). Elle est en tout cas fort loin des fines, originales et 
— autant que le comporte le genre — poétiques interprétations de 
Gottfried (4). 

Cette constatation ne prouve pas en vérité que Thomas eût été 
incapable du travail de fantaisie que nous trouvons dans le poème 
allemand. 11 convient, pour se prononcer avec quçlque assurance 
en faveur de Gottfried, d'apporter des arguments positifs. 

1^ Nous avons remarqué que l'interprétation allégorique n'est 
pas à sa place dans le Tristan allemand (5). Elle devrait logique- 
ment faire suite à la description de la grotte, et non couper la 
peinture de la vie des amants. Pourquoi ce désordre du si ordonné 
poète (6) ? N'est-ce pas qu'il a songé à l'allégorie alors que déjà il 
avait — en suivant sa source — entamé le récit de la vie des 
exilés ? Concordance singulière : le passage qui précède l'allégorie 
se termine par une violente entrée en scène du poète (« moi 
aussi... »), et l'allégorie elle-même finit par une confession émue. 
Ne peut-on dès lors penser que Gottfried, amené par sa première 

(i) V. Heinzel, op, c, p. aSa, Kôlbing : Tristrama Saga, p. cxui, Hertz, 
op. c, p. 549. 

(2) V. Bédier, p. 234, »• i- 

(3) Dans Tristan ala Mônch on trouve aussi une explication symbolique 
des couleurs (v. 357 ss.). 

(4) Pour la même raison on ne saurait invoquer, au profit de Thomas, la 
présence, dans le poème français, de l'allégorie des vêtements portés par 
les jeunes gens adoubés à la cour de Marc, et qui est peut-être la propriété 
4e Tauteur anglo-normand (v. p. 1226). 

(5) V. p. 28a. 

(6) Cette négligence frappe d'autant plus que le sens de la composition 
a déterminé Gottfried à déplacer la description de la grotte peu auparavaînt 
(v. p. 281 s.). - - 



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i 



XXVII. LA. GROTTE D* AMOUR. 169^7-17142 a85 

interTention à faii^ un retour sur lui-même, a imaginé ses divers 
symboles sous Tefifet d'une poussée d'émotions. personnelles et eti 
Vue de faire de la grotte la représentation de ses désirs, de ses 
expériences et de son idéal d'amour? Au fond, Finterprétation 
allégorique est une digression sur Tamour comme les autres 
digressions sur cette matièrç, et qui sont, pensons-nous, origi- 
nales (i). \ 

a*» Au début du passage, Gottfried s'excuse des explications 
qu'il va donner. D'habitude il ne recourt pas à ces artifices 
oratoires quand il traduit son texte. Il se contente, s'il y a lieu à 
justification, de se référer à sa mœre. 

3* L'interprétation allégorique suppose une grotte merveilleu- 
sement aménagée, comme l'est celle de* Gottfried. Il faut qu'elle se 
distingue par son aspect, ses dimensions, sa forme, sa décoration, 
etc., pour que chacun de ces détails prête à l'allégorie. Mais la 
grotte de Thomas est une grotte ordinaire, une simple «fossure » : 
elle n'a ni le lit de cristal, ni le sol de marbre, ni la porte d'airain, 
ni les fenêtres (2), objets qui fournissent au poète allemand le 
point de départ de ses symboles. En l'absence de tout détail 
romantique, à quoi Thomas pouvait-il attacher ses allégories ? Si 
d'ailleurs on considère la complaisance avec laquelle Gottfried a 
multiplié les applications et épuisé les effets du procédé, on l'en 
' tiendra aisément pour l'inventeur, ou du moins l'adaptateur au cas 
particulier (3). 

En résumé, il y a certitude absolue de l'originalité de Gottfried 
pour une part considérable des interprétations du poème allemand, 
celles relatives à des objets qui n'existent pas dans la grotte du 
Tristan français, et il y a plus que probabilité pour l'ensemble du 
morceau. Au défaut de preuve matérielle irréfutable, le faisceau 
d'arguments réunis plus haut parait suffire à imposer la convic- 
tion. . 



(i) Y. y. 13191 ss., i3o3i ss., 13781 ss., i64i5 ss. etc. 

(a) V. p. 280 s. 

(3) Bien que cette observation n'apporte qu'un argument de médiocre 
qualité, remarquons qu'il y a quelque invraisemblance à supposer qu'une 
grotte aussi merveilleusement aménagée art pu exister dans les environs 
du château de Marc sans que personne en ait eu connaissance. Par la décou- 
verte du veneur on peut juger qu'elle n'était cependant pas ti*ès diOieile à 
trouver. 



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q86 comparaison de gottfribd avec s et £ 

Pour ce qui est de la confession qui fait suite à la description 
allégorique (17104*4^)» il ne saurait être douteux qu'elle n'émane 
de Gottfried et qu'il ne faille voir là un épanchement de senti- 
ments intimes (i). 



17143-171278. La digression terminée, Gottfried revient à la vie 
des amants. U décrit leurs distractions dans la solitude. Elles 
sont de deux sortes : plaisirs matériels, jouissances de l'esprit. 

Le poète allemand a certainement trouvé chez Thomas le 
germe de sa peinture des distractions physiques de Tristan et de 
son amie. La Saga, en effet, présente les traits essentiels du récit 
de Gottfried : 1^ les promenades matinales et le gracieux paysage 
qui se déroule'devant les pas des amants (G 17143-69= S 79: a6-3i); 
Qo les heures de repos sous le frais ombrage (G 17170-35 = S 79 : 
3a-34, la Saga est toutefois moins précise que Gottfried) ; 3^ les 
plaisirs de la chasse (G 17246-78 = S 79 : 34-38). 

Ne croyons pas cependant que le poète allemand ait exactement 
suivi son texte. Ses tableaux donnent, plus que l'original, l'im- 
pression d'un charme absolu, d'une sérénité élyséenne. On objec- 
tera que Robert a pu malencontreusement écourter le poème fran- 
çais et, par là, en détruire l'aspect idyllique. La réfutation est aisée. 
« Quand il pleuvait et quand il faisait froid... ^ dit la Saga. 
Thomas avouait donc que les intempéries sévissaient aux abords 
de la Grotte d*amour. Gottfried n'admet pas que la vie paradi- 
siaque des amants subisse ces troubles : il a refusé la pluie et le 
froid au climat de sa forêt, où il fait régner le <( printemps étemel » 
de l'Ile de Calypso. 

On remarque, dans ce passage, une autre modification issue de 
la même tendance. Chez Thomas, Tristan etisolde se livrent à la 
chasse pour satisfaire leur faim ; chez Gottfried, ils usent du 
brochet et de l'arbalète par déduit plutôt que par mangerie 
(171270-4). Ce qui était une nécessité dans le poème français est 
devenu un plaisir dans le Tristan allemand. 

Ces observations, jointes à celles qui ont été faites auparavant 
sur la beauté de la grotte (a) et sur l'aptitude des exilés à se 

(1) V. p. 984 s. 

(2) V. p. aSi. 



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XXVII. LA GROTTE d' AMOUR. I7143-I7Î278 287 

passer de nourriture (i), révèlent, nous Favons déjà dit, le désir 
de Gottfried d*idéaliser la vie des amants dans la forêt. Thomas 
{E 22494-7) ^t Eilhart (4549-5 1) avaient donné aux exilés un motif 
de joie dans leur liberté d*amour, dans le bonheur de la contem- 
plation mutuelle. Mais leur existence restait rude chez le vieux 
poète allemand. Thomas Ta faite supportable et même douce. Par 
un nouveau progrès, et sous Pinfluence des idées du Minnesangy 
Gottfried Fa rendue enviable entre toutes. L'amour était la 
suprême félicité du monde contemporain : on n'eût pas compris 
qu*il manquât rien au bonheur d'un couple à qui aucune de ses 
joies n'était refusée. 

Outre les plaisirs du corps, les amants ont chez Gottfried 
(I7i86-aa8) des distractions immatérielles dont n'offrent pas trace 
les versions norroise et anglaise. 

V Ils charment les heures en se contant, avec une tendre 
sympathie, l'histoire des amantes fameuses : Phyllis, Ganace, 
Byblis et Didon. 

Si Gottfried n'a pas remplacé les héroïnes de Thomas par 
d'autres plus familières, et si M. Bahnsch (a) a eu raison de 
supposer que Gottfried a tiré ses noms de l'œuvre disparue de 
Bligger de Steinbach, il est à peu près certain que notre poète ne 
doit pas être considéré comme le tributaire de Thomas. 

a^ Tristan et Isolde ont une autre ressource contre Tennui. 
Ils harpent et chantent des lais d'amour. 

Pour ce trait et pour le suivant : affection absolue qui rend les 
amants dignes de la grotte (i722!29-45), on ne saurait invoquer en 
faveur de l'originalité de Gottfried que le silence des deux autres 
versions, argument insuffisant en cet endroit, 

(i) V. p. aSa s. 

(a) Tristan-Studlen, p. 9. 



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xxvm 



La Dbcouvertb et la R£gonciliation 
(17279-176611) 



175179-17420. « Il advint un jour que le roi, suivant son 
habitude, alla chasser dans la foi*ét )». G*est en ces termes que la 
Saga introduit l'épisode de la découverte des amants. Si les mots 
suwant son habitude sont empruntés au texte de Thomas, ce dont 
on n'a pas de raison de douter, il faut reconnaître à Gotttried 
Vingénieux début de ce chapitre de son Tristan. Ingénieux à 
double titre, i** Marc, dit le poète allemand, est affligé d'une 
grande tristesse au sujet de son honneur et de sa femme (i 7279-86). 
11 y a un joli effet de contraste entre le deuil de Marc et la vie de 
joie des amants qui vient d'être décrite, a® Pour se distraire, 
•ajoute Gottfrîed, le roi se décide à aller à la chasse (17287-90). 
Ainsi est justiûé le dessein de Marc et, par suite, le fait de la décou- 
verte. Ce motif démontre aussi l'originalité de Gottfried, chez 
qui Marc, depuis le bannissement dlsolde, se livre d'habitude à 
la douleur et non au plaisir de la chasse. 

Longuement, Thomas conte le début de la chasse. Gottfried, à 
qui répugnent les détails oiseux de ce genre (i), a abrégé. Il a 
laissé de côté les lignes 80 : 8-9 de la Saga, où est décrite la quête 
du cerf, la dispersion d'une harde et sa poursuite par les chas- 
seurs. Il a aussi résumé les péripéties de la chasse du cerf isolé 
de la harde (5 80: 11-19, cf. G 17291-19). 

En revanche, le poète allemand a dépeint le cerf poursuivi. Il 
lui a donné un aspect singulier : crinière de cheval et pelage blanc 
(17296-99). La raison de cette addition est le désir de motiver 

(1) V. p. 104. 



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XXVIII. LA DÉCOUVERTE ET L\ RECONCILIATION. 1 7279 174^0 389 

racharnementque Marc mettra à atteindi^ cet animal merveilleux 
(ijSiS-S) et, en conséquence, la découverte de la grotte. 

Suivant Gottfried (ijSig ss.), la chasse est interrompue par la 
nuit. Marc et ses compagnons couchent dans la forêt. Le lende- 
main, le maître veneur reprend la piste et arrive à la grotte. D'après 
la Saga (i), il semblerait que, dans Foriginal, c'est le même jour 
qu'ont lieu la chasse et la découverte. Il importe, à cause des con- 
séquences que Ton apei*cevra tout à Theure, d'examiner si la Saga 
reflète le poème français. 

Plusieurs raisons font soupçonner une corruption de Torig^nal. 
lo Le second Aa/i/i de la ligne 19, p. 80, de la Saga est en Tair ; ce 
pronom suspect se rapporte-t-il à Marc, perdu de vue depuis la 
ligne 9 de la même page, ou à un nom — « le veneur » — qui 
aurait sauté dans la traduction ou la copie? Quelle que soit la 
réponse à cette question, on ne peut nier une incohérence enta- 
chant l'authenticité du texte, a* Le nom de Kanves, donné au 
veneur par la Saga seule, est fait pour surprendre. Robert, si 
parcimonieux dans l'usage des noms propres, se trouve avoir ici 
un nom que Gottfried, plus libéral dans la désignation onomas- 
tique, ne connaît pas. 3^ On ne voit pas,dans la Saga, comment 
le veneur de Marc s'est séparé de la troupe des chasseurs. 

Supposons que Thomas ait dit que les chassent^ passèrent la 
nuit en forêt et que le traducteur norrois n ait pas compris ce 
passage, peut-être obscur, peut-être défiguré dans son manuscrit, 
qu'il ait, par exemple, lu, au lieu de « Kan (pour quant) çeit (li 
venerre le jur) », le nom propre Kanves, alors tout s'expliquerait : 
l'apparition insolite du mot Kanves et l'isolement du veneur, qui, 
le jour venu, s'éloigne de la troupe pour reprendre sans compa- 
gnons gênants la quête du cerf. Il va de soi que, dans cette hypo- 
thèse, le Aann suspect représenterait le mot veneur omis plus haut 
par Robert. 

La façon dont nous supposons que la Saga a commis l'erreur 
peut ne pas être exacte. Mais Terreur existe. Aux raisons qui 
viennent d'être invoquées s'ajoute un argument qui parait décisif. 
Thomas conte que les amants ont fait le matin de la découverte 

(i) E donne un récit informe et sans valeur pour le contrôle. 
Univ, de Lille, Tr, et Mém. Dr.-Leltree. Fasc. 5. 19, 



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aQO COMPARAISON DB OOTTFRIED AVEC S ET K 

s 

une promenade et sont allés jusqu*à la fontaine qui est à proximité 
de la grotte (i). 

C*est certainement à dessein que Thomas a introduit cette pro- 
menade dans son récit. Par Teflet d'une nouvelle faute du tiraduc- 
teur, ce dessein a disparu dans la Saga, qui nous donne la version 
suivante de la découverte des amants. Arrivé à la fontaine» le 
veneur remarque un sentier. 11 suppose que le cerf a pris ce 
chemin, le suit lui-même et parvient à la grotte. L'incohérence de 
ce récit saute aux yeux. Pourquoi, au lieu de chercher la voie du 
cerf, le veneur s*aventure-t-il sur un sentier banal ? On devine un 
contresens. La lecture dç Gottfried le fait toucher du doigt. Les 
amants, dit-il avec Thomas, sont allés le matin jusqu'à la fontaine. 
Leurs pas ont laissé une trace dans V herbe couperte de rosée. Cette 
trace, le veneur, parvenu à la fontaine, la prend pour celle du 
cerf (12). Il s'engage sur la piste et arrive nécessairement à la 
grotte (ï'jfyii'ii). Dans cette narration, on comprend Futilité de la 
promenade, la raison de la présence de la fontaine dans le récit 
et le motif qui fait que le veneur dirige ses pas vers la i-etraite 
des amants. La bévue de Robert est d'autre part aisée à expliquer : 
il a pris la trace des pas dans la rosée pour un sentier frayé. 

Nous restituons donc à Thomas Tidée de la découverte de la 
grotte grâce au sillon laissé dans Therbe humide, et en déduisons 
cette logique conséquence : si la rosée n'est pas encoi'e évaporée 
au moment où le veneur est aux abords de la grotte, il faut que les 
chasseurs aient paru dans la forêt à une heure matinale. Étant 

(i) 5 80 : 33 s. Cf. aussi les allusions à cette course matinale dans la Saga : 
81 : 6 s. et 80 : 3o s. Cette dernière paraît inintelligible à M. Bcdier (p. 2^0, n.3). 
Si ce passage : « les amants reposaient éloignés Tun de Tautre parce qu'ils 
avaient marché pour leur plaisir » lui semble obscur, c'est, je crois, parce 
que Texistence de la promenade matinale chez Thomas a échappé à son 
attention, si soutenue cependant (p. a44)* Que l'on tienne compte de cette 
donnée, et la phrase jugée incompréhensible devient claire. La chaleur était 
accablante. Echauffés par la course, les amants rentrent dans la grotte. Ils 
s'étendent loin l'un de l'autre afin d'éviter que le contact de leurs corps les 
échauffe davantage. Nous aurons à examiner plus loin pourquoi Gottfried 
n'a pas respecté ce trait de Thomas. (V. p. 392). 

(2) 11 est impossible qu'il agisse autrement. Ce n'est pas une foulée quel- 
conque, ancienne peut-être, qu'il relève. La trace se révèle toute fraîche par 
la différence de coloris que présentent l'herbe couverte de gouttelettes 
humides et le « passage » d'où' la rosée a été enlevée. 11 peut et doit croire 
que c'est son ceif qui est venu là depuis peu. 



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QoO^Qi 



XXVIII. LA DÉCOUVERTE ET LA RECONCILIATION. l'JIÏ'J^-l'ji^HO agi 

donné Téloignement de la grotte (i), ce ne peut être le jour même 
où ils ont quitté le châteaa de Marc. Il faut donc qu'ils aient passé 
la nuit dans la forêt. Ainsi se trouve à nouveau confirmée notre 
hypothèse. 

Cette reconstitution du texte de Thomas conduit à la solution 
d'une aulre et intéressante question. On trouve dans le Tristan 
finançais la promenade matinale ; on y trouve également la 
découverte de la grotte par la trace des pas dans la rosée. 
Gomment ne pas croire qu'il y a une relation entre ces deux faits 
et que Tidée de la promenade matinale est subordonnée au moyen 
de la découverte? La grotte, dit Thomas, est cachée dans un 
rocher (5 79 : ai s., £ n^Sg s.). Se demandant comment le veneur 
réussirait à en percer le mystère, le poète a songé à une piste. 
De là, la nécessité de la promenade des amants dans la rosée (a). 

C'est donc à Thomas que revient l'économie du récit de la 
découverte. C'est à lui aussi qu'il faut attribuer les traits essen- 
tiels du concert des oiseaux qui égaie la promenade matinale 
(G 17351-97). L'emprunt de Gottfried se décèle par l'abondance, 
en ce passage, de mots finançais, dont deux même sont conjugués 
sous leur forme française (3). Pour des raisons tirées du tempéra- 
ment de Gotttried nous pensons que le poète allemand a ajouté à 
l'esquisse de Thomas la chaleur, la délicatesse et le sentiment. 

Avant de quitter cet épisode, il nous reste à étudier encore un 
fait qui mérite l'attention. Dans le récit de Thomas, comme chez 
Gottfried, l'épée nue de Tristan est placée entre les amants lors- 
qu'ils sont découverts. On sait que, dans la tradition suivie par 
Eilhart, c'est une coutume constante de Tristan de poser son épée 
nue entre lui et Isolde avant de se livrer au sommeil (Eilh, 4581-91). 
En était-il de môme chez Thomas ? Ni la Saga ni Sir Tristrerti 
n'éclairent ce point. Ces deux versions se contentent de faire 
savoir que l'épée nue se trouvait entre les deux amants lorsque le 
veneur les aperçut. Pour Gottfried, il n'y a pas de doute. C'est ce 

(i) Elle se trouve à une journée de marche de toute terre cultivée, dit 
Gottfried (16765-8). Celte distance est peut-être exagérée. Cependant la 
vraisemblance du récit exige qu'on la suppose considérable. 

(a) Ici encore je suis en contradiction avec M. Bédier (p. a^ s.). 

(3) V achantoit et diacantoit (17375). Cf. Bédier, p. a44, où êette remarque 
est faite à propos de discantoit. 



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agù COMPARAISON 1)K GOTTFUIED AVEC S 1ST Ë 

jour seulement, et afin de décevoir l'indiscret qui parviendrait à 
sa retraite, que Tristan recourt à cette ruse. Il est évident que le 
poète allemand a tenu à motiver un fait inexpliqué de son texte. 
Il y a réussi par une ingénieuse addition. Le premier jour de 
chasse, les amants ont entendu les sonneries de cor et les aboie- 
ments des chiens. Us redoutent que Marc ne soit averti du lieu de 
leur retraite (ijSaa-So). Le lendemain, leurs craintes ne se sont 
pas dissipées. Après leur promenade matinale, ils prennent, en 
prévision du danger de la découverte, la précaution de placer 
entre eux Tépée nue de Tristan (17400-20). 

L'inquiétude des amants justifie donc la donnée de Fépée au 
rôle symbolique. Elle explique aussi que Tristan et Isolde dor- 
ment à quelque distance l'un de l'autre « et non à la manière des 
épousés » (G i74ïo-5), motif plus vigoureux que celui de Thomas, 
qui attribue l'éloignement des amants au souci d'éviter la chaleur 
résultant du rapprochement de leurs corps (i). 

La modification de Gottfried n'est cependant pas à Tabri de 
tout reproche. Il est invraisemblable, comme M. Bédier l'a fait 
voir, que les amants, malgré leur ci*ainte d'être surpris, aillent le 
matin à la fontaine, et ensuite qu'ils rentrent dans leur grotte 
pour y dormir paisiblement, insoucieux du péril (2). Ce qui 
atténue cette faute, c'est d'abord Tincertitude où sont les amants 
que la chasse durera deux jours, puis le peu de gravité du danger 
qu'ils courent à être découverts. Au fond qu'ont-iis à redouter ? 
d'être pris en flagrant délit de mensonge, puisqu'ils ont fait croire 
qu'ils allaient en Irlande et sont restés en Cornouailles (i73!29 s.). 
C'est tout. Marc ne leur veut aucun mal. S'il était animé de dispo- 
sitions hostiles, ils en seraient prévenus par Kurvenal (16793 ss.). 
Ils n'ont donc pas à craindre au sujet de leur vie, et, pour cette 
raison, n'éprouvent pas de véritables alarmes. Ce qui leur im- 
porte, c'est de convaincre un visiteur indiscret de la chasteté de 
leur commerce. Cela sera fait grâce à Fépée nue placée entre eux 
et à la façon dont ils reposent (comme un homme pi*ès d'un autre 
homme). A bien y réfléchir, et étant donné le schème de Thomas, 
on ne peut refuser à Gottfried d'avoir heureusement coiTigé son 
texte. 

(i) V. p. ago, n. i. 

(2) V. Bédier, p. a44 s. 



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XXVIII. LA DÉCOUVERTE ET LA RECONCILIATION. 174^*117662 agS 

I742i'-i766a. Le veneur de Marc, suivant la piste des amants, 
parvient à la grotte et découvre le couple endormi ; mais il croit 
avoir devant lui des créatures surnaturelles. Il va rapporter k 
Marc ce qu'il a vu (G 17421-88). 

Gottfried s'écarte peu de la Saga dans le récit de cet incident (i). 
Une divergence de détail est nécessitée par une modiQcation anté- 
rieure du poète allemand. Comme il a muni sa grotte d'une porte 
d'airain, le veneur ne peut, chez lui, comme dans la Saga, aper- 
cevoir les dormeurs par l'ouverture de leur refuge ; c'est par une 
des trois petites fenêtres qu'il les voit. On ne saurait, par contre, 
porter à l'actif de Gottfried l'explication de l'eflroi dont est saisi 
le veneur à Faspect des amants, c'es^à-dire la croyance en l'appa- 
rition de deux êtres surnaturels (17454-6). Cette impression du 
veneur étant signalée plus loin par la Saga (80 : 35 s.), il est 
évident que c'est Thomas qui en est l'auteur. Ce n'est pas davantage 
Gottfried qui a imaginé de mettre le récit fait par le veneur à 
Marc en discours direct. Une trace de cette forme d'exposition est 
restée dans la Saga, et nous savons d'ailleurs que Robert se plaît 
à abréger son original en résumant un dialogue en style indirect (2). 

Plus longuement que la Saga, qui a pu écourter l'original, 
Gottfried conte que Marc, conduit par le veneur (3), se rend à la 
grotte, où il voit, lui aussi, les amants endormis (17488-510). 

Pour la suite du récit, voici le schème de la Saga : i» Marc 
reconnaît Isolde et son épée « la plus tranchante qu'il y eût au 
monde » ; a® Marc se convainc de l'innocence de son neveu et de 
la reine ; 3* la beauté d'Isolde fait sur Marc une profonde impres- 
sion. 

Hors la qualification de Tépée de Marc, qui est un détail oiseux, 
Gottfried a repris les éléments du récit qu'offre la Saga, et dans le 
même ordre. Mais au lieu de la sèche et banale narration de la 
version norroise, le poème allemand présente un tableau fortement 
coloré, une exposition enrichie d'ornements poétiques et d'efl'ets 
de style. A t-on le droit d'attribuer à Gottfried le brillant de ce 
développement ? 

(i) V. p. 290 sur les vers I74ai-3i. 
(a) V. p. 3i s. et 36. 

(3) Ce trait n*est pas dans la Saga, mais doit sans doute être restitué à 
Thomas. 



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agi COMPARAISON DE GOTTFRIEI) AVEC S ET E 

lo En face des deux êtres qui lui sont chers et dont la trahison 
l'a désespéré, le roi éprouve à la fois joie et douleur. Sont-ils 
coupables? A cette angoissante question, il répond tantôt oui, 
tantôt non. Enfin survient FAmour, aux joues roses et respirant 
l'innocence, qui détruit ses soupçons et lui l'end l'illusion dont son 
bonheur a besoin (17507-60). 

Ni les idées ni la forme de ce développement rie plaident pour 
Thomas. Nous avons, à diverses reprises, remarqué que le poète 
français s'inquiète peu de ce qu'éprouve Marc (i). Il est vrai- 
semblable qu'il s'est contenté de dire, comme la Saga le rapporte, 
que Marc trouva dans l'éloignement des corps de Tristan et d'Isolde 
et dans la présence de l'épée nue entre eux la certitude de leur 
innocence. Il n'est question dans les versions anglaise et norroise 
ni d'un doute du roi, ni d'un combat livré en son âme entre le 
soupçon et l'amour. Nous savons d'un autre côté que ces peintures ^ 
de luttes morales sont familières à Gottfried. 

De là une présomption en faveur du poète allemand. Cette 
présomption aboutit à la certitude si l'on considère la forme du 
développement, ce monologue vif et pressant qui coupe la nar- 
ration, cette accumulation d'antithèses, procédé cher à Gottfried, 
le tour personnel de la pensée, enfin cette personnification de 
Minne, dont le Tristan allemand oflTre tant d'exemples. 

On peut donc affirmer que Gottfried a trouvé chez Thomas la 
pensée d'où est né son développement, mais qu'il l'a modifiée en 
insistant sur les doutes du roi et en donnant à cette idée une forme 
poétique. 

20 On croira plus volontiers encore à cette transformation de 
Gottfried si l'on considère qu'il a — de son propre aveu — ajouté 
au passage qui suit immédiatement. Thomas contait qu'Isolde 
avait les joues roses, s'étant endormie de lassitude {S 81 : 6 s.). Le 
poète finançais faisait allusion à la fatigue causée à Isolde par la 
promenade matinale. Mais cette allusion est obscure. Il fallait 
l'éclairer. Avec une gracieuse bonhomie, le poète allemand déclare 
d'abord ne pas savoir de quelle fatigue la mœre peut bien parler, 
pais, feignant de se raviser, il affirme qu'il se rappelle maintenant : 
c'est pendant la course des amants dans la rosée qu'Isolde a 

(I) V. p. 47 et 248. 



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XXVIII. LA DÉCOUVERTE ET LA RECONCILIATION. I742I-I7662 395 

éprouvé l'effet de la chalear qui a fait affluer le sang à ses joues 
(17565-79). En même temps qu*est décelée l'altération de Gottfried, 
est démontré l'accord de la Saga avec Thomas sur ce point de 
Tépisode. 

30 Parlant du charme qui s'exhale d'Isolde et séduit Marc, la 
Saga se contente de dire que le visage de la jeune reine parut à 
son époux si ravissant qu'il pensa n'avoir jamais vu plus belle 
femme. Gottfried dépeint avec toutes les gi^âces dont il dispose la 
beauté dlsolde, dont il fait un joli portrait. Deux raisons montrent 
lïndépendance du poète allemand. Pour mieux faire ressortir 
l'éblouissant éclat du visage de la jeune femme, il a tiré parti du 
rayon de soleil que Thomas ne signale que plus loin (lorsque Marc 
songe à protéger Isolde de son gant);- mais, arrivé au point du 
récit correspondant au poème français, il présente les choses 
comme si Marc apercevait le soleil à ce moment seulement (17612), 
ce qui dénote une reprise de l'original. De plus, l'apparition de 
l'Amour personniQé, qui enflamme la passion de Marc, est,, comme 
nous l'avons remarqué tout à l'heure, un trait particulier à Gottfried. 

La Saga et Sir Tristrem s'accordent à dire que le roi, afin de 
préserver Isolde de la morsure du soleil, déposa son gant sur la 
joue de sa femme. Les choses ne pouvaient se passer ainsi dans le 
Tristan allemand, où l'accès de la grotte est interdit par une porte. 
Ici, Marc, après avoir contemplé les amants par l'une des trois 
fenêtres, celle qui livre passage aux rayons brûlants, en obstrue 
l'ouverture à l'aide « de gazon, de fleurs et de feuillage » (le gant 
n'aurait évidemment pas sufli). A leur réveil, Tristan et Isolde 
remarquent que le jour s'est assombri dans leur asile, et ne tar- 
dent pas à découvrir que l'une de leurs fenêtres est aveuglée. Intri- 
gués, ils montent au sommet du rocher, voient l'œuvre de Marc 
et les traces de ses pas. Ils présument que c'est le roi qui les a 
épiés (17612-23, 17631-62). 

Toutes ces divergences ont leur origine dans la transformation 
de la grotte ouverte à tout venant du poème français en une 
sorte de palais soigneusement fermé. Le point de départ de 
Gottfried étant admis, son exposition paraît logique et vraisem- 
blable (ï). 

(i) A qui objecterait que les amants, dans le poème français, reconnais- 
sent plus sûrement la présence de Marc, grâce au témoignage évident du 



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296 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

Une dernière observation relative à ce chapitre. Marc, dans le 
poème allemand, donne, après sa découverte, Tordre aux chasseurs 
de retourner à son château, afin que nul autre ne voie le spectacle 
dont il a été témoin (i^GsS-So). Cette indication, qui n'est pas 
dans la Saga, peut avoir été inspirée à Gottfried par Eilhart 
(4610 s.), chez qui le roi recommande au veneur de ne rien dire 
de ce qu'il a vu. 

ganl, qiie dans l'œuvre de Gottfried, oh rien ne démontre que c'est Marc 
qui est venu à la grotte, nous répondrons qu'il est indifférent, pour l'action, 
que Tristan et Isolde sachent qui a découvert leur retraite. 



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XXIX 



La Séparation 
(17663-18408) 

I7663-I774i' Revenu à son château, Marc, suivant \sl Saga, 
rassemble ses vassaux et affirme que Taccusation dont on avait 
chaîné Tristan était fausse et insensée (81 : 21-24). Gottfried a 
remarqué l'incohérence de Thomas. Le poète français n'ayant 
jamais dit que Marc avait banni les amants sur des accusations pro- 
férées par autrui, mais sur ses propres soupçons (i), le roi n'avait 
pas à confondre les calomniateurs, mais à avouer Tinanité de ses 
suppositions. C'est ce qu'il fait dans le poème allemand (17663-72). 

Avec Thomas, Gottfried relate l'assentiment donné par les 
vassaux au dessein de Marc de faire revenir Tristan et Isolde 
à la cour. Mais il est seul à dire que le fidèle Kurvenal est chargé 
de cette mission (17686-99) (2). Il est également seul à donner une 
explication que son idéalisation de la vie des amants rend néces- 
saire. On s'étonne que Tristan et Isolde consentent à abandonner 
l'existence de délices qui est leur lot dans la grotte enchantée. Le 
poète allemand invoque, comme raison de leur décision, le respect 
de Dieu et de l'honneur (17700-3), c'est à-dire le désir de mettre 
fin à une vie impie et, aux yeux du monde, déshonorante. 

Les amants revenus à là cour, Marc devait, chez Thomas, 
exiger d'Isolde la promesse et le serment que jamais plus elle ne 
parlerait à Tristan ni ne l'aimerait. Il est fait allusion à ce serment 
dans les fragments conservés (v. i5o4 ss.), et l'on ne voit pas à quel 
autre endroit du poème il pourrait trouver place. Gottfried, 
d'ailleurs, démontre l'existence de cette donnée dans le poème 

(i) Nous admettons que la Saga a reproduit le texte de Thomas. 
{2) V. p. a:C s. 



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298 COMPARAISON DK GOTTFRIKD AVEC .S ET E 

français. Marc, chez lui, exhorte les amants à éviter tout manège 
amoureux à ravenir( 17716-25). 

La Saga, qui se tait de ces précautions prises par Marc, a dû 
sacrifier d'autres données de son texte. U parait yraisemblable 
que Thomas signalait la satisfaction de Marc d'avoir aupi'ès de lui 
réponse aimée, et constatait que le roi disposait du corps, mais 
non de Taflection dlsolde (i). On ne comprendrait pas que Golt- 
fried, s'il n'avait trouvé cette idée dans son original, se fût mis en 
contradiction avec lui-même à quelques vers d'intervalle, en pré- 
sentant Marc, d'une part incertain de son infortune (177 16), de 
l'autre assuré que l'amour d'Isolde ne lui appartient pas (17727 ss.). 
On peut croire cependant que le poète allemand a mis en un relief 
plus vigoureux la critique de la sensualité de Marc, et que* c'est 
lui qui a eu l'idée de généraliser cet exemple en étendant son 
blâme à tous les « Marcs » de son temps. Si nous ne nous trom- 
pons, Gottfried aurait abandonné son texte à peu près au vers 
17742, et, à ce moment, introduit la longue digression, que nous 
allons examiner, sur les devoirs de la femme. 

17742-18118. Voici les idées essentielles exprimées par le poète 
allemand dans ce passage. 

10 Marc, satisfait de posséder le corps d'Isolde, se résigne à 
ne pas être aimé (17727-56). Isolde est innocente, puisqu'elle 
témoigne à Marc qu'elle ne l'aime pas (17757-69). C'est l'appétit 
sensuel qui explique la conduite de Marc et qui pousse tant 
d'hommes à agir comme lui. Les femmes qui imitent Isolde ne 
sont pas coupables (17770-820). 

2*» La passion qui enflamme deux amants est irritée par la 
huot, la surveillance jalouse, qui conduit les femmes au mal (2). 
On le voit bien par l'exemple de Tristan et d'Isolde, dont l'amour 

(i) Cette donnée se rencontre dans le Tristan en prosd français. « Mais 
Marc se console à Fidée d'avoir de nouveau Iseut près de lui ; pourtant il 
n'en a que le cor[>s, car le cœur est avec Tristan. Iseut pleure toujours ; 
pour Marc elle n'a que vilaines paroles et mauvais semblant ; cependant, 
Tamour que lui porte toujours son mari ne peut s'en affaiblir, car il n'y a 
rien au monde qu'il aime autant qu'Iseut » (Lôseth, § 534). 

(2) Même idée dans Vlwein de Hartmann (2890-8). Gottfried n'est en 
désaccord avec Hartmann que sur un point. Il admet, contre son devancier, 
que la femme est naturellement portée au mal. 



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XXIX. LA séPAkATION. 1774^^18118 299 

fut attisé par la contrainte qui pesait sur eux (17821-94). Aussi 
rhomme de sens se gardera-t-il d'imposer sa volonté. Les femmes, 
vraies filles d'Eve, ont en elles l'esprit de contradiction, et cèdent 
aisément à l'attrait du fruit défendu (17895-989) (i). 

3*" La femme de bien doit satisfaire aux exigences de son corps 
(c'est-à-dire à son droit d'aimer) et de son honneur (de la cons- 
tance) (2). Elle cultivera la mesure (ne se livrera pas à d'aveugles 
passions et à de multiples amours). Digne est la femme qui entend 
ainsi ses devoirs, et heureux l'homme à qui elle a voué son 
affection (17990-18118). 

Il nous faut essayer de montrer que cette digression est bien 
de Gottfried. Il semble que des considérations tirées du fond et 
de l'expression doivent justifier l'attribution au poète allemand. 

i^' La digression n'est pas à sa place. Gottfried, dont nous 
savons l'indulgence envers son héroïne, a tenu à absoudre Isolde. 
Tel est le point de départ de son développement. Mais il n'est 
pas besoin de réfléchir longtemps pour discerner l'impropriété 
de cette apologie. C'est la huot, dit Gottfried, qui conduit Isolde 
à la faute. Le poète ne se rappelle-t-il plus que son héroïne avait 
failli avant d'arriver en Cornouailles et que la surveillance n'est 
pour rien dans sa chute ? Oublie-t-il aussi que l'histoire d'Isolde 
est l'histoire de l'amour absolu, plus fort que la mort, plus fort 
par suite que la huot? 

2'» U est peu plausible que Thomas ait exprimé ici des idées 
personnelles sur l'amour. Ce qu'il dit des femmes et de la passion 
ne s'élève pas au-dessus de vagues généralités, et semble exclure 
une discussion aussi précise (v. 339 s^., 1084-9, 2595-607) (3). 

(i) Ne peut-on croire que cette critique de la huot a été en partie inspirée 
par Henri de Morungen ? On ne saurait en tous cas méconnaître que ce der- 
nier a dit, avant Gottfried, que la huot induit les femmes au mal {MSF. i36 : 
37-187 : 9). L'image du fruit défendu répond à une observation de Morungen : 
j'ai vu un malade boire de Teau, parce qu'on le lui avait interdit. — Dans une 
strophe de femme de Hausen, la femme déclare qu'il sera plus aisé de con- 
duire Je Rhin dans le Pô que de la faire renoncer à son amant {MSF, 
49 : 8 8s.). — Les vers de Thomas sur l'amour de novelerie des femmes effleu- 
rent aussi une idée analogue à celle de Gottrried (v. Dédier, v. 339 s^O- 

(a) Le II, Bàchlein exprime des pensées identiques, et qui éclairent le sens, 
assez obscur, des vers de Gottfried (v. 763-86). Cf. aussi au sujet de l'accep- 
tion du mot ère : wip mit g'àeten — sol ir ère hàeten — schône zallenziten, — 
wider irfriunt niht striten (Reinmar, MSF,^ aoo : 36 ss.). 

(3) V. aussi 4* partie, ch. II, sous Conception de Camour. 



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3oO COMPARAISON DE GOÎTFMIED AVEC S ET £ 

3° Gottfried intervient à diverses reprises de sa personne dans 
le débat, ce qui est la marque de son indépendance (17895, 17900, 
17930,18114). 11 parle avec chaleur, passion presque : nous ne 
constatons cette véhémence que dans les passages originaux. 

4^ Une partie importante de la digression est consacrée à 
Texposition de deux données chères au Minnesang : le service 
des dames et la constance. Il semble que Gottrried, dominé par 
les idées ambiantes, ait voulu dire son mot lui aussi — et quoique 
ce ne fût pas le lieu — sur les conceptions de ses contemporains 
en matière d'amour courtois. Rien, dans ce qui subsiste de 
Thomas, ne peut justifier Topinion que le vieux poète ait connu 
les subtiles discussions et distinctions par quoi Gottfried rivalise 
avec les docteurs du Minnesang (i). 

50 Tout le passage doit être de Gottfried. Les parties qui le 
composent sont intimement liées par des métaphores qui i*eparais- 
sent à divers endroits et .en font comme le motif directeur. Telle 
l'image de la haie, du chardon et de Tépine, si souvent évoquée (q). 

Dans l'expression, on ti'ouve aussi des motifs de croire à l'ori- 
ginalité de Gottfried. 

10 Certaines formes rattachent cette digression à d'autres pas- 
sages que nous avons pu attribuer au poète allemand. Ainsi l'image 
du sapin donnant du miel et de la ciguë produisant le baume 
(17986 s.) est à rapprocher d'oppositions rencontrées plus haut 
(i 1888 ss.) L'idée de la huot ennemie de l'amour Ci7353> se retrouve 
auparavant Ci 2î20Q^. Le mouvement de la phrase: «Nous voulons 
tous aspirer à l'amour. Non l'amour n'est pas ainsi fait..,» 
(12226 ss.^ a son pendant ici : «... et l'on veut appliquer cette vie 
innommable au nom sacré (d'amour). Non ce n'est pas l'amour » 
(18039 ss.). 

2° La digression abonde en particularités de style dont 
Gottfried se montre prodigue quand il travaille sans modèle et 
s'abandonne à sa verve : images tirées de la vie végétale et de la 

(1) Il est même difticile de partager Topiiiion de M. Novati, qui trouve 
dans le Tristan de Thomas le culte de Tamour conventionnel et courtois 
{Studj difilologia romanza^ 2, p. 4 18). 

(2) V. V. 17865, 17889 ss., 179*^5, 1807a ss., i8o77-i<3, 18109. L'idée de Tépine 
transplantée dans un sol fertile (17889-94) offre quelque analogie avec le 
tilleul pris au bord du chemin et mis dans un jardin, dont parle Hart- 
mann {Krec 6007 ^^*)' 



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XXIX. L\ SÉPARATION. 181I9-T8408 3oi 

cbas^(i) (17826 ss., 17865, 17889 6S., 17897, 17935, 17986 ss., 18072- 
92, 18109); antithèses (17746, 17811, 17831 s., 17911, 17946); inter- 
rogations (17757 ss., 17768 s., 17786, 18029 ss., i8o35 s.) ; exclama- 
tions (17774 ss., 17967 ss., 17990 ss., i8io6ss.); allitérations et 
assonances (17733, 17771, 17777, 17803, 17804, 17807, 17822, 17841, 
17846, etc.); interpellations adressées à un contradicteur imagi- 
naire (17760, 17957, 18100 ss.); effets de jeux de mots (17809 ss., 
17966). 

La réunion de ces arguments constitue une preuve décisive, à 
notre avis, de Findépendance de Gottfried, et cette digression, 
comme d'ailleurs les précédentes dû Tristan allemand, doit être 
accordée au poète strasbourgeois. 

181 19-18408. Gottfried rapporte, d'après Thomas, que les 
amants, incapables de vaincre leur passion, cherchent toutes les 
occasions de se voir en secret (181 18-29). Un jour Marc les sur- 
prend dans le verger. 

Pour la plus grande partie de cet épisode nous avons comparé 
un fragment conservé de Thomas avec le texte de Gottfried (2). Il 
ne reste plus que des remarques, fort peu importantes, à faire sur 
la fin du chapitre. 

Thomas affirmait, nous devons le croire d'après la Saga, que 
Tnstan s'éloigna en pleurant et, d'un bond, franchit la clôture du 
verger (S 82 : 29 s.). Gottfried a supprimé ce trait qui parait pour 
le moins singulier. 

Avec M. Bédier, il faut admettre que la Saga a supprimé du 
texte de Thomas le discours que nous trouvons dans le poème 
allemand (i8382-4o4), où les barons désapprouvaient les soupçons 
et les accusations de Marc (3). 

(i) Ce qui donne plus de poids encore à celte observation, c'est la répu- 
gnance de Thomas aux comparaisons. 

(a) V. p. 3949. 

(3) V. Bédier, p. 25i. 



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XXX 



IsoLDE AUX Blanches Mains 

(18409-19552) 



i84o9 18604. Après la surprise dans le verger, Tristan n'ose 
rester en Comouailles et passe en Normandie (G 18409-16). Cela, 
Gottfried le dit d'après Thomas. Mais il semble que le poète alle- 
mand quitte son original quand ensuite, à Taide d'eflets de mots 
et de vives antithèses, il dépeint Fétrange situation de Tristan, 
qui fuit la peine en s'éloignant de la Comouailles, mais pour 
trouver la peine là où il va ; qui échappe à la mort que lui destinait 
Marc, mais pour subir la mortelle torture d'être séparé d'Isolde ; 
qui, enfin, garde sa vie pour une femme dont le souvenir le tue 
(i842a-4i). Après ce passage, qui est d'un art tout gottfriedien, le 
poète allemand revient à son texte — au moins Sir Tristrem 
convie à le croire (a6a3-7) — pour expliquer que Tristan recher- 
che le péril des aventures afin d'oublier ses tourments d'amour 
(18442 6). 

Dans le poème français, Tristan quitte la Normandie pour aller 
combattre sous les bannières de « l'empereur de Rome ». M. Bédier 
a reconnu qu'il s'agissait ici des Romains fabuleux de Gaufrei de 
Monmouth et de Wace, et il a constaté que Gottfried, qui fait 
passer Tristan de la Normandie en Allemagne pour y servir 
« l'empire romain » (i 8447*58), c'est-à-dire le rœmesch riche de 
son époque, s'est probablement écarté de son texte (i). L'obser- 
vation est juste. Toutefois on peut se demander si la déviation de 
Gottfried a son origine dans une fausse interprétation de son 
original, comme le pense M. Bédier, ou si le poète allemand n'a 

(i) Cf. Bédier, p. 264, n. i. 



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XXX. ISOLDE AUX BLANCHES MAINS. 18409 l86o4 3o3 

pas délibérément, et pour moderniser son histoire, remplacé les 
anciens Romains de Thomas par le rœmesch riche que connais- 
saient ses contemporains. Rien, croyons-nous, ne s'oppose à cette 
conjecture qu'autorise Fusage de Gottfried (i) 

Deux autres divei^ences de Gottfried sont à noter. !<> Contrai- 
rement à Thomas, le poète allemand ne conduit pas son héros en 
Espagne. On ne voit pas la raison de T omission de ce trait, que 
Thomas a introduit dans sa narration afin de préparer Fépisode 
postérieur du combat de Tristan contre le géant (a), a© Gottfried 
se livre à une critique des conteurs qui ont fait de Tristan le 
héix)s d'une infinité d'invraisemblables aventures. C'est sans 
aucun doute le poète allemand qui parle quand il déclare qu'il 
« jette au vent les fables mêlées à l'histoire de Tristan » et qu'il 
s'applique à rester fidèle à sa source (18459-70). Cette polémique 
se l'attache à celle qui inaugure le Tristan allemand (3). 

Gottfried- abandonne à ce moment son héros pour revenir à 
Isoldè. Il expose le désespoir de la jeune femme d'abord dans un 
récit (18471-94). puis dans un monologue qu'il met dans la bouche 
dé la reine Ci8495-6o4). Aucune des deux autres versions du 
Tristan de Thomas n'ofire trace de cette peinture de sentiments, 
que le poète français a esquissée plus loin (v. 701-7). Devons-nous 
croire que c'est Gottfried qui en est l'auteur? M. Dédier hésite à 
adopter cette opinion. Voici ses raisons : !<> Les plaintes que pro- 
fère ici Isolde font pendant aux monologues de Tristan qui vont 
suivre ; 2° on trouve dans ces vers le problème souvent abordé par 
Thomas : lequel des deux amants souffre le plus de peines (4) ? 

Ces considérations méritent l'attention. Elles ne paraissent 
pas cependant décisives, i^ Le thème, brillamment varié, de la 
première partie de ce passage est le suivant : les deux amants ne 
forment qu'un seul corps, n'ont qu'une seule vie; Tristan a 
emporté avec lui le corps d'Isolde et sa vie (5). Cette idée de 

(i) V. 4' partie, ch. II, sous Tendances modernes. 

(2) Bédier, v. 714 ss. On sait que le poème^de Gottfried s'arrête peu avant 
cet épisode. 

(3) V. G i3i ss. et ci-dessus p. 61. 

(4) Bédier, p. 260. 

(5) Le poète subtil, mais raisonneur qu'est Gottfried n'a cependant pas 
poussé jusqu'au bout ce jeu d'esprit, conforme aux conceptions du Mi/i/iesan^. 
Bientôt Isolde se reprend et se voit près de Marc, ce qui est l'occasion d'un 
pathétique mouvement (i8536-45). 



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3o4 COMPAnAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E 

réchange des corps, que Ton a va paraître auparavant (i8339 ss.) 
et qae Ton retrouvera plus loin (19504), semble étrangère à 
Thomas (i). 20 La seconde partie, où Isolde s'attendrit sur l'infor- 
tune de Tristan, est d'un ton passionné qui contraste avec les durs 
et égoïstes monologues du Tristan de Thomas (v. 53 ss.). Il y 
aurait donc, chez le poète français, non pas pendant, mais désac- 
cord à l'égard des idées ; et, conune nous l'avons vu (2), c'est pour 
éviter la dissonance — en même temps que pour satisfaire à sa 
sensibilité — que Gottfried a modifié le ton des monologues de 
son Tristan, qui, chez lui, sont plus tendres et plus émus. On peut 
donc croire que si Thomas, chose possible, mais peu probable, 
avait ébauché en cet endroit un monologue d'Isolde, il l'avait fait 
dans un auti*e esprit que le poète allemand. 

18605-18952. Gottiried, d'après Thomas, rapporte que Tristan, 
pris de nostalgie (cette explication manquait peut-être dans 
le poème français), retourne dans son pays d'Ermenie, et y 
séjourne quelque temps. Mais l'œuvre de Gottfried est beaucoup 
plus riche en détails que les deux autres versions de Thomas. 
Chose à remarquer, et qui ferait aisément conduire à l'originalité 
du sensible Gottfried, ces détails sont d'ordre sentimental. 
Tristan, dit-il, est accueilli avec une tendre affection par les fils 
de Ruai, qui lui apprennent la mort de leurs pai*ents. Très affligé, 
il se fait conduire sur la tombe du fidèle maréchal et de la bonne 
Florete. Il rappelle, en pleurant, la loyauté des chers défunts et 
exprime l'espoir qu'ils ont une place d'élection dans le séjour des 
fils de Dieu (i 8605-^3). Aucun critère assuré ne permet cependant 
de faire à Gottfried honneur de ce passage. H est, d'autre part, 
certain que la rapide esquisse qui suit : situation honorée réservée 
à Tristan par ses frères d'adoption et distractions qui lui sont 
ménagées, est propi'e à Thomas (18674 89). 

Tristan ne séjourne pas longtemps en Ermenie. Poussé par le 
goût des aventures, il va'secourir le duc de Bretagne, en guerre 
avec de puissants ennemis et réduit à l'extrémité. 

(i) V. p. 49* On note aussi une pensée de Gottfried qui est répétée plus 
tard, et qui est certainement originale, quoique Thomas en ait fourni Tocca- 
sion (cf. G 18534-S avec igSao ss. et Bédier, v. 140), 

(2) V. p. 56. 



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JLXX. ISOLDE AUX PLANCHES MAINS. l86o5-l895a 3o5 

Ici encore, Robert a tronqaé son récit. C'est en quelques lignes 
qu'il expédie la lutte de Tristan et son triomphe. Il devient alors 
malaisé de distinguer les apports de Gottfried. Nous croyons 
cependant que la comparaison des textes conduit à quelques 
résultats assurés, sinon à Tégard de Toriginalité de Gottfried, 
du moins au sujet de son utilisation d'une autre source que le 
poème de Thomas. 

Voici la substance du récit de Gottfried. 

Il était un duc d'Arundél ((), que ses voisins assaillaient par 
terre et par mer, et qui était père de deux enfants, le vaillant 
Kaherdin et la belle Isolde aux Blanches Mains (18690-717). Tris- 
tan, entendant la détresse du bon duc, se rend près de lui, à 
Karke, où il est, sur la foi de sa renommée, accueilli comme un 
libérateur. Il se lie d'amitié avec Kaherdin (18718-55). On le 
charge de la défense d'un château, et il prend part à la guerre 
(18756-83). Disposant de forces insuffisantes, il se fait expédier 
d'Ermenie un renfort de cinq cents hommes. Cette troupe est 
divisée en deux parties : une moitié reste à Karke, pour tom- 
ber sur Tennemi, une fois la bataille engagée ; avec le reste, 
Tristan retourne au château qui lui est confié (18784-820). Ici 
encore, il procède à un sectionnement. Il prend cent hommes, les 
auti^es devant rester dans la place pour l'assister, le moment venu, 
et il va ravager le territoire des ennemis. Geux-ci rassemblent 
leurs forces et se portent sur Karke (188111-59). Tristan les attaque 
par derrière, la garnison du château les prend à revers : battus. 



(i) La Saga ne donne à ce personnage que le titre de due de Bretagne. Il 
s'agit évidemment de )a Petite- Bretagne. Thomas fournit même une indica- 
tion très précise. La grotte où Tristan installe sa Salle aux images et qui 
est sur les confins du duché, a été creusée par un géant (Dinabuc, selon 
Wace), vaincu par Arthur. Gomme ce géant habitait le Mont Saint-Michel, 
à ce qu'aflirme Wace (1157a ss.), désignation qui se trouve, bien que plus 
vague, dans la Saga{(^i :34 ss.)^il faut admettre que le père d'isolde aux 
Blanches Mains résidait à l'Ouest du Mont Saint-Michel. D'autre part, la ville 
de Nantes étant prise par Tristan et Kaherdin (Namtersborg de S,ch. LXXIV, 
ne peut être que Nantes), le domaine du duc se trouve assez exactement 
délimité. Pourquoi Gottfried a-t-il substitué le nom d'Arundél à celui de 
Bretagn^e? Probablement pour éviter une confusion. La Bretagne étant le 
duché de Morgan (celui-ci est donné par S pour le roi, par G pour le duc des 
Bretons) ne peut aussi appartenir à Jovelin. D'où la nécessité pour Gottfried 
d'une désignation nouvelle. 



Univ. de Lille, Tr. et Mém. Dr.-Lettres. Fasc. 5. ao. 



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3o6 COMPARAISON DE GOTTPaiBD AVBC S KT E 

ils S* enfuient. Tristan conseille de leur accorder une paix hono- 
rable (18860-953). 

Le récit de la Saga coïncide avec celui de Gottfried en plusieurs 
points : guerre du duc de Bretagne avec ses voisins, abandon à 
Tristan d*un château qui lui servira de base d*opératibns, amitié 
de Tristan et de Kaherdin, prisonniers faits aux ennemis, villes 
fortes enlevées, conclusion de la paix. 

A côté de ces similitudes, qui témoignent du respect de Gott- 
fried pour son original, se rencontrent des divergences signifi- 
catives. 

1^ Le poète allemand a désigné par un nom particulier le 
duc (t), sa femme, ses adversaires, son duché, le château qui lui 
sert de résidence, a^ La Saga attribue trois fils au duc de Bretagne, 
dans le Tristan allemand il n'a d'autre fils que Kaherdin. S"" Selon 
la version norroise, les ennemis du duc ont pour objectif le château 
où il réside et ils paraissent tenir la campagne dans son pays. 
Chez Gottfried, ils font de fréquentes incursions dans le duché, 
mais n'y séjournent point. 4® La Saga ne parle pas d'un renfort 
reçu d'Ermenie par Tristan. 5^ On ne trouve pas dans la traduc- 
tion de Robert l'indication du stratagème que Tristan imagine 
pour cerner l'ennemi. 6^ Ce ne sont pas, chez Gottfried, les adver- 
saires du duc qui implorent la paix : c'est l'avisé Tristan qui 
conseille un accord* généreux. 

Reportons-nous au texte d'Eilhart. Nous allons y trouver les 
principales divergences ou additions de Gottfried. 

i"" Eilhart donne le nom du duc (3), de son château et de deux 
de ses adversaires (3). q9 Le devancier de Gottfried ne connaît 

(i) En E il s'appelle Florentin. Rien n'indique que ce nom on tout autre 
ait paru chez Thomas. 

(a) En vérité ce n'est pas d'un duc, mais d'un roi de Bretagne, qu'il est 
question chez Eilhart. 

(3) Aux HaçelUiy KaraheSy Riôle et Nampêtenis d'Eilhart correspondent 
Joçeliny Karke, Rigolin et Naatenis chez Gottfried Allant plus loin que son 
devancier, Gottfried a désigné d'un nom propre la femme du duc : Kanie^ 
le duché : Arundêl et le troisième ennemi du duc: Rûgier 9on Doleise. Pour 
les noms donnés par Eilhart, l'identification est possible. Haveltn n'est autre 
que le Howel-Hoêl du Tristan en prose français (§54) et de Malory (VIII. 35 s ). 
Le mot Karahes (Carhaix) se trouve presque sous cette forme dans le Tristan 
en prose (Karahi § 75, Karahès§535a, etc.) et dans Béroul(« Par saint Tresmor 
de Caharès », Béroul-Muret v. 3o8o). Nampêtenis est une corruption de (U> 
nain Uedenis, (le Bedalis du Tristan en prose §54oa). Cf. Rôttiger: Der 
heutige Stand der Tristanforschung, p. 11. 



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i 



XXX. ISOLDE AUX BLANCHES MAINS. iSBoS-lSgSa SoJ 

qu'un fils au duc de Bretagne. 3** Le duc reçoit des renforts du 
dehors (i). 4** Tristan partage ses troupes et tend aux ennemis 
une embuscade. S^ C'est Tristan qui fait la paix. 

ajoutons à ces similitudes des deux poètes allemands quelques 
traits identiques de moindre importance : !<> Les troupes de ren- 
fort amènent des provisions (Eilh. 58i8 s. = G 18793-6); a<> déno- 
mination figurée pour désigner les cavaliers : heaumes (Eilh, 
5899), couvertures {G 18794) ; 3^ les assiégés vont au devant des 
troupes de secours (Eilh. 58a6 = G 18798-801) ; 4° Tristan recom- 
mande l'immobilité aux sections laissées en réserve (Eilh, 5894 s. 
= G 18806 s.) ; 5° cris de ralliement (Eilh. 6075 = G 1888a ss.) ; 
&> explications demandées par Tristan sur la physionomie des 
hostilités et données par Kaherdin {Eilh. 5700 ss.) ou Jovelln 
(G 18756 ss.) ; 7° les hommes venus au secours du duc sont récom- 
pensés (Eilh, 6100-3) ou remerciés (G 18937). 

En aucun point du poème, pas même dans la description de la 
scène du philtre, où il y a cependant une concordance assez 
éti'oite (a), on ne trouve d'aussi abondantes analogies entre les 
deux poètes allemands. Il n'est pas vraisemblable qu'elles aient 
existé entre Thomas et Eilhart, et l'on est amené à supposer que 
Gottfried a mis laidement à contribution son compatriote. Certains 
indices confirment cette opinion. Gottfried, suivant Thomas, fait 
tout d'abord des assaillants du duc, ses voisins (18697) ' P''^^ loin, 
ayant oublié ce trait, il rentre dans la version d'Ëilhart, et les 
donne pour ses vassaux (1894^-6). Il semble aussi que Gottfried 
soit sous la dépendance d'Ëilhart quand il prête à Tristan le rôle 
de promoteur de la paix. L'accord, conseillé par Tristan, pai*alt, 
chez Gottfried, définitif, étant équitable (18940-53). Il n'en est pas 
de même chez Thomas, où les vaincus subissent une paix désavan- 
tageuse sans doute, puisque la guerre reprend plus tard (S chap. 
LXXIV). 

D'autre part, Gottfried a laissé pour compte à Eiihart un 
certain nombre de traits qu'il ne pouvait ou ne voulait pas 
utiliser. Ainsi la romantique histoire du clerc Michel (Eilh, 
5540 ss.), la donnée d'un investissement de la citadelle du duc 

(i) Il sera dit tout à Theure (p. 3o8) pourquoi la 3* divergence d'Eilhart n'a 
paB été empruntée sans modiiication par Gottfried. 
(11) V. p. 2136 88. 



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3o8 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £ 

{Eilh, 6700 ss.), donûée contredite par les faits, puisque le due 
sort de la place avec un imposant cortège (Eilh. 58^6 ss.), etc. 
Mais il reste certain que le poète plus récent a emprunté à son 
devancier une partie importante de son récit qu'il n'a pas trouvée 
chez Thomas. Voici, pensons-nous, ce qu'il doit à Eilhart : 

10 II lui a pris les noms de lieu et de personne qu'il a trouvés 
chez lui (i). a*» C'est dans le récit d'Eilhart que Gottfried a puisé 
l'idée de renforts amenés du dehors au duc de Bretagne. Mais aux 
neveux du duc, personnages inconnus, et aussi pour que le rôle 
de Tristan fût plus brillant, il a substitué les gens d'Ermenie. 
3<> Il est fort probable que la bataille était plus longuement décrite 
chez Thomas que dans la Saga, Cependant on croira difficilement 
qu'elle ait eu Tampleur et présenté les dispositions tactiques 
que nous trouvons chez Gottfried et Eilhart. a Les coïncidences 
de détail que nous avons relevées entre les deux poètes allemands 
parlent en faveur d'un emprunt général, b Une ruse stratégique 
analogue à celle que Tristan emploie ici se rencontre à un point 
antérieur du poème de Gottfried et manquait certainement chez 
Thomas (2). c Une incohérence de Gottfried nous paraît apporter 
une preuve assurée. Chez Eilhart, le duc de Bretagne ne détient 
plus qu'un seul château, et Tristan ne procède qu'une seule fois à 
la division de ses troupes en un corps d'attaque et une réserve 
dissimulée. Gottfried, combinant les données de Thomas et 
d'Eilhart, attribue au duc, d'après Thomas, la possession de deux 
châteaux et à Tristan, d'après Eilhart, Tidée de la constitution 
d'une réserve cachée à l'ennemi. Le duc ayant deux citadelles en 
son pouvoir, Tristan laisse une partie dé ses troupes dans l'une, 
celle de Karke, la seconde dans l'autre, c'est-à-dire le château qui 
lui est confié. Il se met en campagne avec la troisième. Lorsqu'il 
a attiré l'ennemi à proximité de cette dernière place, il engage la 
bataille, et les troupes qu'il y a laissées viennent à son secours. 
Mais que font celles de Karke ? Rien absolument. Ce motif oublié 
est une faute de composition due à la diversité des emprunts faits 
par Gottfried. L'erreur est instructive. Elle nous révèle que le 

(i) Il n'était pas besoin de Texemple d'Eilhart pour que Gottfried n'attri- 
buât pas trois fils au duc de Bretagne, Kaherdin seul jouant un rôle dans le 
poème. 

(a) V. p. i3o s. et i36. 



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XXX. ISOLDE AUX BLANCHES MAINS. l8953-I9552 SoQ 

poète strasbourgeois a puisé dans Eilhart l*idée du stratagème de 
Tristan : il n'aurait vraisemblabiement pas laissé subsister Tinco- 
hérence s'il l'avait trouvée dans l'original français (i). 

En somme, s'il n'est pas possible de distinguer, sauf pour 
l'usage des noms propres et quelques insignifiants détails, les 
additions que Gottfried aurait imaginées, il reste assuré que son 
œuvre reflète dans cet épisode le poème d'Eilhart. 

i8953-i955ï2. Mis en présence de la belle Isolde aux Blanches 
Mains, Tristan vient à s'en éprendre et à s'en déprendre successi- 
vement, jusqu'à ce qu'enfin il se décide à l'épouser. Gottfried a 
interrompu son poème avant que Tristan prenne la suprême 
résolution. L'histoire des agitations de Tristan se divise, dans le 
poème allemand, en quatre parties. 

I. Tristan est séduit par la beauté et le nom d'Isolde, qui lui 
rappelle, souvenir à la fois doux et cuisant, celui de la reine 
aimée. U exprime son trouble dans un monologue, et se promet 
d'être afi*ectueux envers la nouvelle Isolde « pour l'amour du 
nom w (18969-19044)- 

La Saga introduit Isolde, sans cependant la nommer, déclare 
Tristan épris d'elle, conte qu'il « lui fit des présents d'aflection », 
et, à cause de l'autre Isolde, parlait d'amour avec elle. 

Il est certain, comme le dit M. Bédier (a) que Robert a mutilé 
son texte. On peut affirmer que Thomas donnait le nom d'Isolde; 
sans cela on ne comprendrait pas la pensée « à cause de Vautre 
Isolde ». Il est probable aussi qu'il ne se contentait pas de dire 
de la jeune fille qu'elle passait en sagesse toutes les femmes du 
royaume, mais poussait son portrait, comme l'a fait Gottfried. 
On doit croire enfin que le poète français signalait avec insistance 
la ressemblance des noms et y trouvait pour Tristan un motif 
d'amour (v. G 18997-19044). U parle en effet plus loin de cette 
ressemblance de telle façon qu'il paraît rappeler une idée déjà 

(i) On comprend sans peine que Gottfried ait traité amplement le récit 
de la bataille. Eilhart en avait fait un morceau de grand style, où il 9*était 
haussé aux plus forts effets qu'il pût atteindre (v. la comparaison de Tristan 
avec les héros de la légende germanique, 6973 ss.). Gottfried n'a pas voulu 
se montrer inférieur à son devancier. 

(2) V. Bédier, p. 268, n. 2. 



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3lO COMPARAISON DB GOTTFRIED AVEC S ET E 

exprimée (v. a49"57» ajS-Si), et la bataille des deux Isolde 
(v. 357 ss.) a quelque analogie avec le passade de Gottfried. 

Cependant nous pensons que le long développement du poème 
allemand, qui est surtout un gracieux badinage, fait par Tristan 
« Isoté » une seconde fois, appartient en grande partie à (jottfried, 
à qui ce ton légèrement humoristique ne déplaît pas (i). Il est à 
remarquer aussi que la subtile pensée exprimée par Tristan, disant 
qu'il voit Isolde et cependant ne la voit pas (igoai-Sa) rappelle le 
passage j 8536-45, que Gottfried, la chose est presque certaine, 
a ajouté à son texte. 

Un seul trait a été supprimé par Gottfried : les présents d'amour 
que la Saga dit avoir été faits par Tristan à Isolde (83 : qq). 

II. Isolde aux Blanches Mains ravive inconsciemment Famour 
de Tristan pour Tautre Isolde. Afin d'échapper aux tourments de 
sa passion ancienne, Tristan se décide à aimer la nouvelle Isolde, 
qui répond à ses regards caressants. Kaherdin favorise cette incli- 
nation, qai s'affermit (19045-128). 

Il est certain que les principales idées de ce développement se 
trouvaient chez Thomas. 

i« Le poète français est revenu plus loin, et fréquemment, sur le 
projet conçu par Tristan de combattre son amoiu* pour la reine 
par l'amour de l'Isolde bretonne (G 19058-66), et c'est même la 
raison essentielle qu'il a trouvée à la trahison de Tristan (v. 209- 
14, a25-3o, a38-42, a55-64, etc.) (2). 

a<* Thomas n'a pu s'abstenir d'annoncer qu'Isolde est sensible 
aux témoignages d'affection de Tristan. Il déclare plus loin qu'Isolde 
a « molt amé » Tristan (v. 587 s.) ; il devait signaler la naissance 
de cette inclination, pendant obligé à celle de Tristan. 

30 La Saga enseigne que Kaherdin voit avec satisfaction et 
favorise l'amour des jeunes gens. Gottfried a donc puisé ce motif 
chez le poète français. Mais il Ta transposé. La Saga le met en 

(i) Cf. la plaisanterie faite par Tristan à Brangain (ia499-ôo6). Là, comme 
dans notre passage, l'humour est légèrement déplacé. ~ Je dois constater, mais 
sans eo tirer de conclusion, Tanalogie de deux vers de Gottfried et d*Bilhart : 
he dàchte « ich habe Isâldin vlorn : ich hàn Isôte funden 
Isaldin habe ich wedir vunden ». und iedoch niht die blunden. 

Eilh, 5690 s. G 19099 8. 

(2) Eilhart ne donne aucun motif de TinÛdélité de Tristan. 



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ï 



XXX. ISOLDB AUX BLANCUES MAINS. iSgSS-IQSSa 3ll 

œuvre plus loin, après que Tristan a chanté les lais qu'il a com- 
posés en rhonneur d'Isolde (83 : 3o ss.). C'est Gottfried, et non 
Robert, qui est Fauteur de la transposition. Le poète allemand, 
en effet, a fait de nouveau allusion à ce motif au passage corres- 
pondant chez Thomas (192224 ss*)' Le déplacement est judicieux. 
L'intervention de Kaherdin est plus naturelle au moment où la 
mutuelle inclination ne fait que naître que lorsqu'elle est épanouie. 
Dernière remarque. L'attitude de kaherdin est plus discrète dans 
le poème allemand. 

4* Enfin la forme est un indice assez sûr de l'imitation. L'expo- 
sition de Gottfried est ici simple, dépourvue de cette vivacité et 
de cette recherche qui éclatent dans les passages où il est livré à 
lui-même. 

III. Premier revirement de Tristan. Isolde aux Blanches Mains 
n'a pas assez entièrement conquis Tristan pour qu'il échappe au 
souvenir de son ancien amour. Il a le sentiment de l'inexcusable 
trahison qu'il commet envers la reine. Il revient à elle. Il compose 
des lais où apparaît le cher nom d'Isolde — c'est-à-dire d'Isolde la 
Blonde — que ses auditeurs imaginent être celui d'Isolde aux 
Blanches Mains (19129-343). 

La Saga, elle aussi (nous l'avons marqué plus haut), conte que 
Tristan chante des lais dont le relrain amène souvent le nom 
d'Isolde. Elle laisse entendre que ce nom est diversement inter- 
prété, mais ne dit rien d'un retour de Tristan à son amour pour 
la reine. Nous sommes certainement en face d'une inintelligente 
mutilation de Robert La présence du nom d'Isolde dans les 
refrains des lais composés par Tristan (1) et le double sens attaché 
à ce nom démontrent à l'évidence que Tristan est repris par son 
ancienne passion. Thomas a dû le dire. 

Mais on admettra malaisément que Thomas ait exposé les 
remords de Tristan avec la même force que Gottfried. Le ton de 
ce passage, s'il était identique à celui du poème allemand, serait 
en violent désaccord avec celui du monologue postérieur du héros 
(v. Bédier, v. 53 ss.). 

(1) Sur Tattribution à Thomas da refrain français reproduit par Q 
(19218 s.) cf. Bédier, p. a58, n. 3. 



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3l2 COMPARAISON DE GOTTPRIED AVEC S ET E 

IV. Second revirement de Tristan. Après avoir donné toute sa 
pensée à Isolde la reine, il se laisse reprendre aux lacs de la jeune 
Isolde. U ne peut cependant bannir son ancien amour, ce qui lui 
cause une infinie tristesse, de sorte que la Bretonne et Tristan 
sont la proie du touiment, elle, parce qu'elle aime Tristan, lui, 
parce qu'il ne peut échapper à l'obsédant souvenir de la reine. 

Enfin, la candide affection d^ la jeune fille attire invinciblement 
Tristan (T9a44"4i6). Le poète allemand ajoute à son récit une 
réfiexion morale illustrée par l'exemple de son héros : par cette 
aventure on peut juger qu'il est plus aisé de triompher d'un 
amour lointain que de celui dont l'objet est proche (19366-400). 

Les mutilations de la Saga sont ici un désespérant obstacle & 
la reconstruction du texte de Thomas, et par suite à la distinction 
des altérations de Gottfried. Pas une ligne de la version norroise 
ne se rapporte au passage du poème allemand. Nous sommes donc 
réduit à des conjectures bien incertaines. 

Il semble qu'on reconnaisse la main de Gottfried dans cer- 
tains détails d'exposition : jeux de mots (191246-8), personnifi- 
cation de la fidélité et opposition de « oui » et « non » (19359-65), 
comparaison des agitations de Tristan avec le balancement d'un 
vaisseau sur les flots (19358-60), image usitée par Gottfried dans 
un passage où nous le savons original (8096 ss.) (i). Une marque 
d'indépendance se rencontre aussi dans le tour personnel du vers 
19373. Mais que conclure de ces vagues et incertaines observa- 
tions ? 

Nous sommes au terme de la comparaison du poème allemand 
avec les versions anglaise et Scandinave. Aux vers suivants, 
Gottfried décrit un nouveau l'e virement de Tristan. Mais pour ce 
passage, qui est le dernier de son poème, nous avons pu mettre 
son texte en regard, non plus de la peu sûre Saga et de l'infidèle 
Tristrem, mais de l'original français lui-même (3). 

(i) V. p. 179. 
(2) V. p. 50-58. 



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QUATRIÈME PARTIE 



GOTTFRIED : L'HOMME ET LE POÈTE 

I 
Caractère de l*Homme 

Personnalité de Gottfried. — Sa sensibilité et sa bonté. — Sa noblesse 
d'âme et sa délicatesse. — Son sentiment de l'honneur (i). 

Personnalité de Gottfried 

Gottfried a plusieurs fois parlé de lui dans son Tristan. Mais — 
est-ce discrétion, tact d'un homme de bonne compagnie, ou toute 
autre raison que nous ne devinons pas ? — il n'a rien dit de sa 
condition, ni de son état de fortune, ni enfin des événements de 
son existence, toutes choses sur lesquelles pèse un mystère 
jusqu'ici impénétrable (u). 

La lecture de son poème nous enseigne qu'il était instruit. Il 

(i) Il sera renvoyé dans cette 4' partie aux pages précédentes lorsque, ce 
qui est presque toujours le cas, la nécessité d'une justification apparaîtra. 
On voudra bien excuser la multiplicité de ces références. Elle s'imposait, 
attendu que Tappréciation qui est donnée ici de Gottfried ne doit reposer 
que sur les traits qui lui sont personnels, ou que j'ai cru devoir, d'après mon 
examen, considérer comme sûrement ou probablement originaux. Les ren* 
vois permettront le contrôle. 

<2) Sur les hypothèses émises à l'égard de la vie de Gottfried, v. les intro- 
ductions de Bechstein et de M. Golther à leurs éditions de son Tristan, 
Peut-être le poète se réservait-il de renseigner ses lecteurs à la fin de son 
œuvre, qu'il n'a pu terminer ? 



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3l4 GOTTFRIED : L*HOMMB ET LE POÈTE 

savait bien le latin et le français (i). Il avait aossi quelque connais- 
sance de la mythologie et de la littérature anciennes (3). Quant à 
la littérature allemande de son temps, nous dirons plus loin qu*il 
en avait lu les principales œuvres et qu'il les appréciait avec 
goût (3). 

On a fait voir, en s*appuyant sur un passage où il parle des 
prêtres en homme étranger à leur caste, qu'il n'appartenait pas au 
clergé (4). 

Il ne semble pas non plus qu*il ait appartenu à la noblesse 
chevaleresque. La. chose parait démontrée, non pas tant par le 
titre de meister, qui lui était donné au moyen âge et que Ton a 
estimé avoir été réservé aux poètes d'origine roturière (5), que par 
une certaine indifférence que l'on constate dans son œuvre à 
l'égard des usages belliqueux de la chevalerie. Au lieu de décrire 
l'adoubement de Tristan, il passe en revue les auteurs de son 
époque. On peut découvrir une raison d'art à cette modification 
(p. ia4» n. 3) : elle dénote en tous cas des goûts de littérateur 
plut/^t que d'homme d'armes. Les combats qui se livrent dans son 
poème n'oflrent ni additions, ni altérations qui manifestent son 
intérêt pour les belles joutes ou qui fassent croire qu'il connaissait 
les règles de la lutte coui*toise (6). On n'ignore pas que le poète- 
chevalier Hartmann d'Aue a agi tout autrement. Un allument de 
nature différente a été mis en avant pour démontrer que Gottfried 

(i) « Voulant conter Thistoire de Tristan, Je m'appliquai à en chercher 
le droit et vrai récit dans les livres romans et latins » (v. i55-9). Son 
imitation du poème français démontre aussi qu*il possédait notre langue. 

(a) Les citations de Pégase, Orphée, etc., que nous trouvons dans la 
digression 4721 S8. ne lui étaient pas fournies par le poème français. Son 
érudition en ces matières n'était pa» cependant très sûre. V. Bahnsch : 
Tristan-Stadien, p. 9. 

(3) V. plus loinch. III, sous Gottfried critique, — Les réflexions sur la con- 
trainte que rétude impose à l'enfance (v. 2066-84) sont l'expression d'un 
amer souvenir que le poète avait gardé de ses années studieuses (p. 90). 

(4) « Les prêtres nous disent » (v. 17947). Ajoutons que la protestation 

célèbre au sujet du jugement de Dieu faussé ne peut, sous la forme que 
Gottfried lui a donnée, avoir été écrite par un membre du clergé. 

<5) V.W. Wackernagel : Gesch, d, deutsch, LHeratar*,hp. laS ; F. Grimme: 
Germania, 33, p. 44^ ss. ; mais cf. A. Schulte : Z. /. d. A., 39, p. a3a. Si 
M. Grimme, qui croit que le titre de meister pouvait s'appliquer à des poètes 
nobles, et M. Schulte {op. c , p. 25o) admettent que Gottfried était roturier, 
M. Golther est tenté de penser le contraire (v. éd. de Tristan, p. XI). 

(6) y. plus loin, ch. U, sous Esprit cheçateresque. 



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GARACriRE DE L*HOMBfE 3l5 

était de race rotarière : c'est le dédain qu'il paraît professer pour 
les formes usitées entre poètes nobles (i). 

Sensibilité et bonté 

Si le Tristan de Gottfried ne renseigne que fort mal sur la vie 
extérieure du poète, en revanche il met au jour certains côtés de 
son caractère. Tout d'abord sa sensibilité. 

En nous avertissant qu'il n'écrit pas pour les hommes sans idéal 
et attachés à la poui'suite de joies vulgaires ou de satisfactions 
grossières, mais que sa sympathie va aux âmes prêtes à l'émotion, 
aux cœurs capables des épreuves de la passion (v. 4^-70), il a fait 
un aveu très sincère. Ce n'est pas l'efiTet d'un hasard, mais d'une 
afiKnité certaine, s'il a choisi pour sujet la touchante histoire des 
immortels amants de Comouailles. Disons plus. Seul des poètes 
allemands contemporains que nous connaissons, il possédait les 
dons nécessaires pour mener à bien la délicate tâche qu'il a entre- 
prise, pour pénétrer d'un charme fluide et d'une molle tendresse 
le récit de Thomas, encore un peu sec et froid. 

Rappelons-nous comment les personnages que lui fournissait 
son modèle ont été transformés par lui. Il a mis en avant la douce 
Florete, la « bonne maréchale d, dont la maternelle et chaude ten- 
dresse éclaire d'un rayon de joie l'enfance de l'orphelin Tristan, 
et à qui son fils supposé fait une large place dans son cœur (p. 88 
s., 118, i3o, i38, 3o4). U a élevé le rôle et la condition de la fidèle 
Brangain, qui, de chambrière, dont les services sont payés, chez 
Thomas, est devenue chez lui la parente d'Isolde, artifice utile 
pour expliquer que la meschine ait, à l'égard de la jeune reine, 
l'aflection dont elle fournira divers témoignages : sa désolation 
après la méprise du « boire d (p. 338 s.), sa tristesse de la lan- 
gueur qui consume les amants séparés par les jaloux (?)(p. 356), 
sa frayeur quand Marc surprend Tristan et Isolde dans le ver- 
ger (p. 47). Enfin, il a détaché en vigueur la figure de la sympa- 
thique reine d'Irlande, faite par lui épouse aimante (p. 3o4), mère 
tendre (a) et affectueuse bienfaitrice (p. 180). 

<i) V. Kurz : Germania, i5, p. ai5 s. Contrairement àTusage de Wolfram, 
Gottfried ne fait pas précéder du titre de herr le nom des poètes qu*il cite 
et qai sont nobles. 

(a) V. plus loin p. 817. 



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3l6 GOTTFRIED : L*HOMM£ ET LE POETE 

La sensibilité du poète, jointe à son désir de fondre harmo- 
nieusement ses caractères, Ta amené à la conception d'une Isolde 
plus douce que celle de Thomas, plus innocente aussi. Nous mon- 
trerons qu'il a atténué les torts de la jeune femme et s'est appli- 
qué à la rendre plus sympathique (i). Pour cela il n'a pas craint 
de médire des femmes (p. aSi et v. ijgSS ss.). Et pourtant le doux 
Gottfried n'est pas leur ennemi ! Bien mieux que les Minnesinger^ 
dont l'attitude envers elles décèle quelque égoïsme, il s'est fait 
leur défenseur, et il use en parlant d'elles d'un ton tendre inconnu 
à Thomas (a). 

On voit la sensibilité de Gottfried se révéler, ainsi que sa 
naturelle bonté, dans le remaniement qu'il a fait subir au rôle de 
Marc. Rien n'est plus invraisemblable que de croire que Thomas 
— malgré le passage 1092-6 des fragments (3) — ait vu dans ce 
personnage autre chose que le peu intéressant mari trompé, dont 
les fabliaux offrent le type. Le poète allemand, au contraire, a 
mis à nu, dans le roi de Gornouailles, Fâpreté des souffrances 
de l'homme qui aime et qui est trahi. Effet d'art, dira-t-on. Oui, 
mais aussi manifestation d'une âme née bonne. En divers endroits 
du Tristan^ Gottfried laisse voir sa constante préoccupation de 
noter les chagrins de Marc et d'en témoigner de la compassion. 
Il n'a pas montré, comme le fait Thomas, le roi de Gornouailles 
trouvant dans les plaisirs de la chasse une consolation au départ 
d'Isolde (p. 288). En de belles et touchantes paroles, il a prouvé sa 
sympathie pour l'attristé mari d'Isolde, que le soupçon torture 
sans tuer en lui l'amour (p. fyj, îà49» ^^i s., 376 s., 294), et à qui 
il souhaite l'étemel doute plutôt que l'anéantissante certitude 
(v. 18229-34 et p. 47)- Son vif intérêt pour le roi trahi se montre 
dans des phrases comme celle-ci : « Le roi (sur le point de sur- 
prendre les amants) alla au devant de sa poigpante misère » 
(v. 14602 s.) (4). 

Aussi bien que par 1^ modification des caractères (et en partie 
comme conséquence de cette transformation), la sensibilité de 
Gottfried se dévoile dans le relief qu'il a donné aux sentiments 
d'affection. 

(1) V. plus loin, ch. III, sous Caractères, 

(2) V. Bédier, v. 339 ss., 2596-607. 

(3) V. p. 47, n. I. 

(4) Cf. le vers 18198, qui n*est certainement pas inspiré de Thomas. 



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CARACTÂRB DE l'hOMMB 3i7 

Plus apparent que chez Thomas est, chez lui, Tamour conjugal, 
dpnt Gormond et sa femme fournissent un bel exemple dans le 
Tristan allemand, où on les voit unis, confiants, partageant les 
mêmes soucis, alors que, dans le poème français, Gormond est 
pour la reine un étranger et même un maître m*enaçant(p. 304, ao6). 
Mieux traité est aussi Famour maternel. Gottfried le montre puis- 
sant et tendre chez la i*eine d'Irlande, que le souci de Tavenir 
réservé à sa fille remplit d'une poignante angoisse (v. 9276 ss.), 
détermine aux résolutions vigoureuses (v. 9802 ss.), prépare au 
pardon de Tinjure personnelle (p. 2i5) et dispose à une inquiète et 
prévoyante sollicitude (v. ii473 ss. et p. 226). La peinture des sen- 
timents d amitié est également plus abondante et plus vive chez 
Gottfried. Uaffection que Brangain et Kurvenal témoignent, Tune 
à Isolde, Tautre à Tristan, est, dans son œuvre, plus absolue et 
pénétrée d'une plus touchante douceur (v. 7499 ^s** 9^^^ s^** ^44^4 
s., etc.). Enfin Tamour qu'éprouvent Tun pour l'autre Tristan et 
Isolde se révèle avec plus d'intensité que chez Thomas, au moins 
dans les plaintes des amants lorsqu'ils sont séparés^. 56, 3o3 s.). 

On trouverait aisément d'autres preuves de la promptitude de 
Gottfried à Témotion. Dans certains de ses discours ou mono- 
logues règne une vibrante passion que nous pensons absente de 
l'œuvre de Thomas (p. 142, n. 4» i46, 258). Ses scènes de sépara- 
tion ont un ton endolori que le poète français n'a pas donné aux 
siennes (7382 ss. et p. 226). Enfin, le tour du langage décèle la 
sensibilité de Gottfried. M. Pope a remarqué que les épithètes de 
prédilection du poète sont schœne, sûeze, liep, sœlec, guot, qui, 
à l'exception de schœney sont d'un homme en qui les doux sen- 
timents dominent (1). Du même homme est l'idée de faire dési- 
gner par les gens de Marc le jeune étranger récemment arrivé à 
la cour, et qu'ils ont pris en afiection, à l'aide du gracieux pos- 
sessif « notre Tristan ». 

Aimant, sensible et bon était Gottfried. C'est lui qui a songé — 
pensée très délicate — au sort des captifs comouaillais en Irlande, 
qui a décrit leur émotion à la vue de leurs parents et leur a assuré 
les joies du retour dans la patrie (p. 222 s., 225). C'est lui encoi^e 
qui, après Eilhart, il est vrai — mais cette imitation trahit son 

(i) P. R. Pope : Die Anwendung der Bpitheta im Tristan Qoitfrieda von 
Strassbarg, p. 34. 



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3l8 GOTTFRIED : l'hOMME ET LE POETE 

humanité — s'indigne du cruel traitement infligé, sur l'ordre de 
Gormond, aux sujets de Marc jetés par les vents sur les côtes 
d'Irlande (p. i6a). 

On a constaté que les poètes allemands antérieurs à Gottfried 
ont pris à leur récit un intérêt personnel (i). Thomas aussi est 
intervenu dans Faction (a). Personne cependant, à notre connais- 
sance, n'a montré la débordante passion de Gottfried et ne s*est 
livré comme lui. Il se sent presque acteur dans le drame qui se 
déroule, et en suit les péripéties avec un palpitant attachement. 
Il injurie les adversaires de Tristan, non seulement les hommes 
(v. 11355, 16046, 16145, etc.), mais aussi les animaux. Ainsi il 
appelle le serpent « fils du démon » (v. 8976, cf. aussi v. 8998, 
go5a, etc.). Pour les choses inanimées même il a des qualificatifs 
amers : une langue est « funeste » (v. 9091), Tenvie est « maudite » 
(v. 83a3), la coupe est « odieuse et fatale » (v. 1 1697) (3). ^'^^ aborde, 
dans une de ses digressions, une question qui sollicite puissam- 
ment son intérêt, le ton s'échauffe, la phrase devient ardente, les 
personniûcatjpns et les images se pressent et donnent un vif coloris 
à la pensée. Telle est, par exemple, la véhémente apostrophe au 
faux amour (v. 12226 ss.). 

Noblesse (Tâme et délicatesse 

A la sensibilité et à la bonté, Gottfried allie la noblesse d*âme. 
Il en a donné le témoignage en modifiant les traits du récit où 
percent Fégoîsme et la dureté. C'est surtout le caractère de Marc 
qui a bénéficié de ces atténuations. Au gonflement de vanité qui, 
dans le Tristan français, remplit le cœur du roi de Comouailles 

(i) V. J. Bethmann : Vntersuchungen àber die mhd. Diehtnng i>om 
. Grafen Rudolf, p. i5i s. Pour Eilhart, la preuve se trouve dans les épithètes 
péjoratives dont Jl gratifie les personnages hostiles à ses héros, telles que 
a le méchant nain », et dans les malédictions qu'il lance aux gens 
antipathiques : « Que le diable le noie dans le Rhin » (v. 3i6a), « que Dieu 
le confonde » (v. 7697). Hartmann offrirait aussi de nombreux exemples. 

(a) Il est soulagé de ce que Mar.c et le nain surviennent trop tard pour 
surprendre les amants (Bédier, v. 6). 

(3) Le poète est à ce point dominé par son émotion qu'il commet ici une 
erreur d'exposition. Brangain, dit-il, lança la coupe dans les flots impétueux 
de la mer en furie. Fausse est cette association des éléments aux choses 
humaines : le vaisseau est à Tancre, dans le paisible abri d'un port. 



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CARACTERE DE l'hOMME 3i9 

contemplant la brillante assemblée réunie à Tintagel, le poète 
a substitué la satisfaction éprouvée par Teffet d'un mouvement 
d*affection fraternelle (p. 68). Le Mai*c du poème français se mon- 
tre, avant l'épreuve du fer rouge, rigoureux justicier ; Gottfried 
lui a donné une attitude apitoyée (p. 363). Chez Thomas encore, 
Marc accepte avec empressement que Tristan offre à Morholt le 
périlleux défi : dans le poème allemand, il s'efforce de détourner 
son neveu de sa téméraire résolution (p. i44 s-) (i). et il est 
assailli de mortelles angoisses en pensant aux dangers que va 
courir le champion de la Gornouailles (p. i5o). Plus tard, loi»s- 
que les envieux pressent Marc de prendre femme, au mépris 
d'engagements solennels, Gottfried prête au roi de Gornouailles 
une résistance plus longue et plus généreuse, ainsi qu'une protes- 
tation indignée quand Marc apprend que c'est en Irlande, c'est-à- 
dire à une mort presque certaine, que ses barons veulent envoyer 
Tristan (p. i8a-i86 et v. BSSg ss.). 

Comme Marc, les autres personnages du poème finançais sont 
enclins aux actes barbares. La vie humaine a peu de prix à leurs 
yeux. L'idée de la mort violente, du meurtre même, n'effarouche 
personne. Dans le Tristan allemand, l'humanité est plus douce de 
mœurs. Chez Thomas, Isolde elle-même réclame l'épreuve du fer 
rouge, se déclarant prête, avec un magnifique mépris de la vie, à 
monter sur le bûcher si son innocence n'éclate pas parle jugement 
de Dieu. Dans le poème de Gottfried, ce n'est pas la jeune femme 
qui demande l'épreuve — qu'elle sait périlleuse, se sachant cou- 
pable —, et il n'y est pas question de supplice (p. 263). La même 
répugnance pour les choses cruelles a déterminé Gottfried à 
modifier le sens des menaces de Marc dans la scène du verger 
(p. 48) et a contribué à lui faire éliminer la farouche apostro- 
phe de Gormond, qui, dans le Tristan français, déclare à sa 
femme qu'elle aura la tête tranchée si le champion qu'elle a 
promis ne descend pas dans la lice au jour fixé (p. ao6). C'est 
aussi pour une raison d'ordre analogue que le poète allemand 
n'a pas imité Thomas, qui conte que les gens de Marc sont 
prêts à tuer le pèlerin qui a laissé choir Isolde. Plus humain, il 

(i) Gottfried, il est vrai, n'est pas absolument original ici. Il a suivi 
Eilliart. Mais le fait qu'il a abandonné Thomas pour se rallier à Texposition 
de son compatriole est signilicatif. 



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SSO GOTTFRIED : L*U0MME Et LE POETE 

prête aux barons cornouaiUais le dessein de seulement châtier le 
jnaladroit (p. 1264). 

D'autres modifications mettent en lumière la générosité de 
Gottfried. 11 n'a pas donné à la préférence de Ruai pour son fils 
adoptif l'aspect déplaisant — caractérisé par la jalousie des enfants 
du maréchal — qu elle revêt dans le Tristan français (p. 90 s.). 11 
n'impute pas à Tristan et à ses compagnons, vainqueurs de Mor- 
gan, le cupide désir du butin (p. i36), et peut-être est-ce lui qui a 
songé à prêter aux gens d*Ermenie le souci d'ensevelir les morts 
et d'emporter les blessés (p. iSj). Il ne dit pas crûment que les 
marchands de Norwège enlèvent Tristan pour le « vendre » (p. 93). 
Il n'attribue pas à Marc l'égoïste dessein de faire de Tristan le 
charmeur de ses insomnies (S 24 : i3-i4« G 3726 s.). Il ne présente 
pas Gandin comme un chevalier orgueilleux, ce que fait Thomas 
sans nécessité (5 60 ; Sa s.), et il cherche à excuser Riwalin du 
seul défaut qu'il lui reconnaisse : la promptitude à venger l'outrage 
(p. 63). Son Tristan est un suzerain plus gracieux et plus attaché 
à ses vassaux que celui de Thomas (p. i38). Enfin l'Isolde fran- 
çaise, qui admire les qualités physiques de Tristan parce qu elle 
en attend le triomphe de son champion, diflère de l'Isolde alle- 
Oiande, à qui ce motif intéressé est inconnu (p. 207 s.). 

Plus noble que chez Thomas, est, dans le poème de Gottfried, 
la conduite des hommes vis-à-vis des femmes qu'ils aiment. Son 
Rinvalin manifeste à l'égard de Blancheflor une délicatesse dont le 
Riwalin français est dépourvu (p. 81 s.). Son Tristan aussi montre 
à deux reprises une supériorité morale sur le Tristan de Thomas : 
avant de quitter Isolde, il évite de' se plaindre égoïstement de 
l'adversité qui le menace (p. 48) ; après la séparation, il est plus 
généreux, plus ému, moins enclin aux reproches que le Tristan du 
poème français (p. 56 et 3o4). 

Comme les hommes, les femmes ont le cœur mieux placé dans 
le poème de Gottfried. Ici, Brangain accepte de sacrifier son hon- 
neur à Isolde, non en vue d'une récompense, ce qu'elle fait chez 
Thomas, mais poui* expier la faute dont elle est chargée et témoi- 
gner son dévouement envei*s Isolde (p. aaS s.), dévouement dont 
le poète allemand montre la grandeur en insistant sur l'efibrt qu'il 
impose à la jeune fille (p. 23^ s.). Dans la scène de la substi- 
tution de la fiancée, son Isolde fait voir une réserve de bon 



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CARACTJCRE DE L*HOMME 3si 

goût inconnue à celle de Thomas, laquelle, après la superche- 
rie, oublieuse de ses torts envers Brangain et envers Marc, se 
livre, dans le lit nuptial, à de gais propos avec Fépoux outragé 
(p. a38 s.). Plus loin, Tlsolde allemande donne une nouvelle 
preuve de tact. On ne la voit pas, comme Tlsolde française, repro- 
cher fort impudemment à Marc ses trop justes soupçons après 
qu elle s'est jouée du jugement de Dieu (p. ^69). 

Nous voyons une sorte de délicatesse d'esprit dans la répu- 
gnance qu'éprouve Gottfried à mapifester, les seutUments de ses 
personnages en exagérant la violence de leurs effets physiques. Il 
n'a pas imité Thomas, qui affirme que Blancheflor, sous l'influence 
de l'amour, frissonne et transpire (5 9 : a5 ss.,), ni dit, à l'exemplç, 
du poète français, qu'Isolde, reconnaissant le meurtrier de-son 
oncle, est couverte de sueur (il affirme simplement que la jeune 
fille rougit et blêmit, 5 53 : 17 s. 6 10093-6). 

Du même sentiment procède le souci, remarqué chez Gottfried, 
d'idéaliser le récit. Nous en avons trouvé diverses preuves dans la 
narration de la vie des amants dans la forêt (p. 3812 s., 386 s.), 
ainsi que dans le rejet d'une donnée offerte par Thomas : la justi- 
fication de l'amour de Marc pour Isolde par l'absorption du reste 
du « boire » (p. a!29). 

Sentiment de Vhonnenr 

Le poète allemand a, semble-t-il, une idée plus haute de Thon- 
neur que le poète français. S'il n'est pas avéré que ce soit lui qui 
ait imaginé la lutte que se livrent la passion et le devoir dans 
l'âme de Tristan victime du philtre (p. 3!29 s.), il est probable que, ' 
seul, il a songé à motiver le retour des amants à la cour de Marc 
par le désir qu'ils ont de regagner Testime du monde (p. 397).. 
Il est certain que c'est lui aussi qui a donné à l'adoubement de 
Tristan le caractère d'un acte de plus haute portée morale (p. 126). 
Enfin nous avons cru reconnaître qu'il n'a pas trouvé dans son 
original la raison invoquée à deux reprises pour empêcher Isolde 
de tuer Tristan, c'est-à-dire le déshonneur dont ce meurtre tache- 
rait la fille du roi d'Irlande (p, ai4). 



Unw, de Lille, Tr. et Mém. Dr, 'Lettres, Vasc, 5. 21. 



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II 



Les Idées de l'Allemand du xiii« siècle 



Gonception de Tamoar. — Esprit chevaleresque. — Sentiment religieux. 
— Courtoisie. — Bienséance. — Luxe. — Tendances modernes. 



Conception de Vamour 

La légende de Tristan est une histoire d*amour et nous avons 
dit que c'est par Teflet d'une naturelle inclination que Gottfried a 
entrepris de la conter. D faut donc nous attendre dès Tabord à 
constater que tout ce qui touche à l'expression de la passion a été 
l'objet préféré de Tattention du poète et a surtout donné lieu à des 
additions. C'est, en effet, ce qui s'est passé. Thomas a, certes, heu- 
reusement inspiré Gottfried, mais nous avons les plus sérieuses 
raisons de croire que les digressions, où se trouvent des réflexions 
sur l'amour, que la description allégorique de la grotte, qui est un 
code de la passion, et que maintes observations de détail, où se 
trahit Fexpérience d'un homme qui a aimé, découvrent la pensée 
intime du poète allemand. 

Nous avons remarqué que Thomas n'est pas expert en matière 
amoureuse. Non seulement le poète français témoigne dans son 
récit d'une naïveté qui décèle. son ignorance (p. 55 s., 6i s., 69), 
mais il confesse, dans les fragments conservés, qu'il n'a guère été 
touché par la passion, si toutefois il l'a été. Au sujet de ceux qui 
changent d'amour pour combattre une inclination vaine, il dit 
qu'il Ta « vu advenir ainsi à bien des gens » (v. 397). 11 n'a donc 
pas été dans cette situation. U n'a pas été non plus dans celle 
de Marc, qui possède le corps et non le cœur d'Isolde, ni de 
Tamant dédaigné, ni de l'amant éloigné de son amie par des 



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LBS IDEES DE l'ALLBMAND DU XlW SlicLB 3a3 

obstacles matériels. Il avoue en effet n'avoir éprouvé aucun des 
sentiments qui naissent de ces divers états (v. 1084-9). 

Il n*en va pas de même de Gottfried. Les aveux du poète alle- 
mand sont précieux. Nous savons par ses confidences que, s*il 
n*a pas connu uniquement Fidéale flamme (v. i^iao ss:), il en 
a éprouvé le bienfaisant effet. Il sait de quel prix elle est dans 
Fexistence et quel levier puissant elle fournit aux âmes qui ont 
quelque noblesse. Aussi vante-t-il l'amour pur» débarrassé d'im- 
probité, de calcul, d'égoîsme et de défiance. Ce qu'il recommande, 
c'est l'étroite union des âmes, l'abandon sans retour des cœurs 
(v. 111191 ss., i!2384 ss., 169227 ss.), la constance de l'affection 
(v. i8o55 ss., etc.). A cet amour élevé, qui comporte de graves 
et difiiciles devoirs, il attribue une influence ennoblissante, affir- 
mant qu'il fait aimer la vertu (v. 635-8), qu'il purifie le cœur (v. 
82294 ss.) et qu'il hausse l'âme aux sentiments d'honneur (v. 187- 
922, ii63i-5, 16957-66, etc.). En revanche, il honnit la passion 
vénale, avilissante, qui est une misérable contrefaçon de l'amour 
(v. 12222226 ss.), et il flétrit la basse sensualité (v. 17774 ss.). 

L'affection sexuelle est, à ses yeux, un sentiment d'essence 
mystérieuse, né d'un secret accord des âmes. Si, pour ne pas faire 
violence à la tradition, il a, moins visiblement que Thomas, laissé 
percer l'inclination de ses héros avant la consommation du 
« boire » (p. 2208), il a répudié l'influence du philtre sur Marc, 
montrant ainsi son mépris pour les charmes destinés à faire naître 
l'amour (p. 22229), et il a répété que l'amour ne peut être imposé 
(v. 17009-18, 179221-4). 

Il n'est pas rare d'entendre donner à Gottfried le nom de 
Minnesinger. Il y a plus d'erreur que de vérité dans cette dési- 
gnation. L'auteur de Tristan, il est vrai, a fait des emprunts au 
Minnesang. Il lui doit quelque subtilité de psychologie amou- 
reuse. Nous en avons vu un exemple dans la singulière raison qui 
fait que Blancheflor ne meurt pas de douleur en apprenant la 
blessure de Riwalin (p. 78). Ces traits, toutefois, sont rares dans 
l'oeuvre de Gottfried, et cela témoigne de son goût. Au Minne- 
sang il doit aussi la donnée de la huot, de la surveillance des 
maris jaloux. Mais, à son ordinaire, il a approfondi ce motif, il l'a 
humanisé en quelque sorte et a pénétré de vérité un thème con- 
ventionnel. Il exprime non la froide et artificielle plainte d'un 



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3^4 GOTTFRIED : L^HOMME £T LE POETE 

poète en quête dldées, mais Topinion d*un mprâlidte qui à sondé 
la plaie et en a cherché le remède dans le ôœui^ et la raison 
(v. 17821 ss.). Il s'est ainsi montré fort peu Minnesinger en ti'ai- 
tant l'un des sujets préférés du Minneaang. 

Esprit chevaleresque 

11 n'est pas pour sui'prendre que Gottfried ait mis si peu 
d'empressement à suivre la voie tracée par le Minnesang, On ne 
lui voit qu'un goût très modéré pour les manifestations de la vie 
chevaleresque. Il a certainement fréquenté des cercles courtois, 
et son poème s'adresse avant tout à la caste aristocratique. Mais 
nous avons remarqué qu'il n'était pas chevalier lui-même, aucune 
addition ne décelant son intérêt pour les tournois et les joules. 
On constate bien qu'il a dépeint avec plus d'abondance le duel 
de Tristan et de Morholt, et qu'il a donné de ce combat une des- 
cription plus vraie que celle de Thomas (p. 167 ss.). Mais, dans 
ce duel même, on remarque des détails qui ne concordent pas 
avec les usages chevaleresques : combat à cheval avec l'épée — 
ce qui est le fait d'un vilain, dit le poète-chevalier Hartmann (i); 
lutte d'un combattant à cheval contre un adversaire désarçonné 
— ce qui est une félonie, nous enseigne encore Hartmann (2); 
blessure faite au cheval de l'ennemi — infraction aux lois élé- 
mentaires du duel courtois. Nous n'avons pu distinguer si ces 
traits appartenaient à l'original ou s'ils sont des additions du 
poète allemand. Admettons que Thomas les ait offerts à son 
imitateur. Nous avons le droit de penser que Gottfried les aurait 
façonnés autrement si son sentiment des coutumes chevaleres- 
ques en avait été choqué. Son indépendance se fait jour dans 
d'autres occasions moins importantes. 

Sentiment religieux 

Très fréquemment le nom de Dieu paraît dans le poème de 
Xjottfried. Nombreux sont les passages où- la puissance de la 

(i) Iwein 71 16 ss. 

(2) Érec 8a3 ss. l\ est curieux de constater qu'en E, Tristan descend de 
cheval lorsqu^l en est sommé par Morholt jeté en bas de sa monture 
(v. 1067 88.). 



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LES IDÉES PE l'allemand DU Xlll® SIÈCLE 3:25 

Divinité est attestée, sa protection invoqaée, son secours reconnu. 
La Vierge, les phalanges célestes, le Christ sont aussi nommés 
par le poète. 

Cette constatation ne suffit pas cependant pour nous autorisera 
dire que Gottfried était animé d'un vif sentiment religieux. D'une 
part, ces appels au pouvoir divin sont le plus souvent de simples 
formules créées par l'usage et que l'auteur emploie, comme les 
poètes de son temps, sans y attacher d'importance. De l'autre, 
il est impossible de reconnaître exactement quels sont les cas où 
Gottfried reproduit son texte et de distinguer ses additions. 

Il parait cependant indiscutable que le Tristan allemand est 
empreint d'une ferveur religieuse étrangère au poème français. 
On peut appuyer cette opinion sur les habitudes de traduction de 
Robert. Comme le bon moine n'a pas négligé les témoignages de 
piété que lui offrait son modèle, mais qu'il les a plutôt multipliés 
(p. 35) (i), il est à supposer que lorsque la Saga, dans un déve- 
loppement reproduit par elle, ne présente pas une pensée pieuse 
rencontrée chez Gottfried, c'est ce dernier qui l'a introduite dans 
son texte. Si les cas où la preuve de l'intervention de Gottfried 
peut être faite ne sont pas très nombreux, ils sont, à notre avis, 
caractéristiques. 

On voit le poète allemand, dans des vers très poétiques, affir- 
mer la puissance de Celui qui disposa toutes choses et « à qui les 
vents, les mers et les êtres créés obéissent en tremblant » (p. 94). 
On le voit également faire état plus fréquemment que Thomas, 
et avec plus d'insistance, de la justice de Dieu, et reconnaître son 
ingérence dans les choses humaines (p. i44> ^49* i^^* ^^^) (^)* 
Les prières que ses personnages adressent à la Divinité pour 
implorer son assistance dans des circonstances critiques ont aussi 
un ton plus fervent (p. !à5S). Enfin, il insiste, plus que Thomas, 
sur les devoirs religieux de l'homme (p. 162). 

Se fondant sur la fameuse protestation inspirée au poète par la 
versatilité du Christ, qui protège le coupable comme l'innocent, 
certains critiques ont présenté Gottfried comme un esprit fort. 
Nous ne répéterons pas notre opinion au sujet de cette manifesta- 

(I) Cf. p. 86 ss. et p. 95. 

(3) Allégorie des trois auxiliaires de Tristan, qui compte d'abord sur le 
secours de Dieu. 



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3!l6 OOTTFRIED : l'hOMBIB BT LE POÈTE 

tion et rappellerons seulement que l'épisode tout entier du juge- 
ment de Dieu témoigne d'un sentiment religieux bien plus apparent 
dans le poème allemand que dans le Tristan français (p. a68). 

Courtoisie 

A son arrivée en Gomouailles, le Riwalin de Gottfided se 
félicite d'être venu dans un pays où la courtoisie est en honneur 
(p. 66). Gottfried souhaitait certainement pour son poème Féloge 
que fait Riwalin de la cour de Marc. II n'a rien omis de ce qui 
pouvait pénétrer son œuvre d'un parfum de décence, de bonne 
grftce, de politesse et d'élégance ; il. s'est efforcé de l'orner de 
formules choisies, adoptées par l'étiquette ou dignes de l'être, 
et de la rehausser de l'éclat que donnent aux personnages la 
distinction et la correction des habitudes. 

Thomas avait déjà fait un effort dans ce sens. Nous allons voir 
combien Gottfried est allé plus loin que son devancier. 

Les mœurs ont parfois dans le Tristan français une simplicité 
très patriarcale ou une verdeur âpre. Le roi Marc témoigne consi- 
dération et amitié à son hôte en l'invitant à manger dans sa 
propre écuelle (iS 6i : i s.) (i). Le Marc allemand s'abstient de 
cette preuve d'estime. U fait asseoir l'étranger à sa table, auprès 
de lui (G. i3i79 s.). Dans le poème allemand, Tristan ne boit 
pas le philtre le premier, mais tend d'abord la coupe à Isolde 
(p. 22228) (22). Nous voyons que, chez Thomas, Marc est pris de vin 
en entrant dans le lit nuptial. Gottfiied n'a pas accueilli ce ti*ait, 
qui rend cependant plus admissible le succès de la substitution de 
Brangain à Isolde (p. 2288). 

Le poète français ne recule pas devant un détail vulgaire. Gott- 
fried, aisément efi&rouché, abandonne ou corrige son texte. Il ne 
dira pas que la chemise d'Isolde a été salie de sueur (S. 69 : i3 s.), 
mais, plus discrètement, que la blancheur en a été ternie (v. 12806). 
Il évitera de faire savoir que ses personnages sont i*assasiés de 

(i) C'est là aussi une contome de l'Allemagne ancienne. Cf. RaodUeb, 
(éd. Seiler), XI, 18-30. 

(a) Déjà dans le RaodUeh il est de bon ton de se servir en dernier lien 
(Xin, 60) et de ne boire qu'après avoir offert la coupe à la maltresse de 
maison (Vil, ai, cf. op. c, p. 91). Notons cependant qu'Eilhart ne connaît 
pas cet usage (p. 228). 



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LES IDSBS DE L* ALLEMAND DU XIII^ SliCLB StÀJ 

noorritare (5 a6 : ii s.) et de s'attarder à parler de Tabondance 
de la chère (p. 68). Il ne comparera pas non plus la fantaisie 
amoureuse au goût de certains mets (p. ao5). 

Gottfried se détourne aussi des choses laides, susceptibles de 
blesser une imagination délicate, ou môme qui sont simplement 
dépourvues de noblesse. 11 s'abstient d'évoquer l'image d'un corps 
humain noirci et enflé (S 4? : 5). 11 supprime, comme indignes de 
l'attention d'un auditoire de choix, les réalités matérielles de 
l'existence. Nous faisons abstraction de la vie des amants dans la 
forêt, qui a été idéalisée pour des raisons diiréi*entes, mais nous 
retiendrons d'autres et significatives altérations. Le Tristan fran- 
çais demande que Marc acquitte ses gages (Bédier, p. aoi, n. i) ; 
Thomas énumère les marchandises que Tristan, partant pour 
llrlande, emporte sur sa nef (p. 187); il signale, parmi les objets 
mis en vente par les Norwégiens, des choses dont la vulgarité 
peut blesser le goût courtois, telles que cire, peaux de bœufs, 
huile (p. 91) ; il introduit Blancheflor chez Riwalin au moment 
où l'on nettoie la maison (p. 79). Gottfried, en rejetant ces traits, 
a montré son aversion pour ce qu'il estime trivial. 

Bienséance 

Recommander la bienséance et la distinction, tel est évidem- 
ment le but de Gottfried. Ne dit-il pas, dans un passage que nous 
avons tout lieu de croire personnel, que la morâliteit, c'est-à-dire 
la science des « belles mœurs», l'art -de se rendre agréable au 
monde, est une partie essentielle de l'éducation (p. 178)? Il aflirme 
ailleurs qu'il ne consent pas à se servir de terme qui ne soit pas 
« de la cour » (v. 7955-8). Dans les choses et les mots, dans les 
t>ensées et l'expression, il s'est fait une règle de rester un homme 
de bon ton. 

Ses personnages sont de rigoureux observateurs de l'étiquette. 
S'il n'a pas reproduit la solennelle arrivée de Riwalin à la cour 
de Marc, c'est pour éviter do décrire des usages surannés (p. 66). 
Il s'est d'ailleurs amplement dédommagé dans la scène magni- 
fique — et certainement originale (p. 2219 ss.) — où le sénéchal 
est confondu. Ici l'abondance des détails relatifs au cérémonial 
montre combien le poète avait à cœur de mettre au jour les habi- 
tudes des cercles aristocratiques. 



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,35l8 t flOTTIiîaiEI>l: l'homme et IiBPOÈÏB 

o ©'aati^s altérations -empêéhent 'de croire' que Xiottfiried ait 
éum le poète français quand il fait ressortir les belles manières 
de ses personnages -(i). Dans le Tristan de Thomas, les adver- 
saires recourent à Tinjure pendant la discussion, se û*aitant de 
coquin, mauvais truand, fils de ribaude — ou d*épithètes équiva- 
lentes qu*on ne peut retrouver à travers la traduction de Robert 
j(S aS : ao s., 55 : 27, 76 ; 3i). Chez Gottfried, ils se servent d'ex- 
pressions mesurées et qui sont « de la cour )» (p. i34 et v. 15985). 
n n'est même pas besoin d'un accès de fureur pour justifier le 
ton brutal des personnages de Thomas. Un chevalier accueille 
-Tristan, déguisé en jongleur» par un mot insultant (S 6a : ao). 
Isolde elle-même emploie des termes malséants {S 53 : 19, 53 : 23, 
60 :.8). On voit, chez Thomas, un duc oublier sa dignité au point 
de frapper l'homme qui lui adresse une réclamation (p. i34). Rien 
de pareil dans le Tristan allemand, où Ton chercherait vainement 
une grossièreté, soit dans les faits, soit dans les mots. 

Gottfried avait une telle appréhension d'offenser les esprits 
délicats qu'il va jusqu'à proscrire le vocabulaire de la médecine. 
Il estime que les termes « tirés du bocal de l'apothicaire y> blessent 
Foreille et l'âme (v. 7939-58, cf. p. 177), A plus forte raison rejet- 
tera-t-il une comparaison crue de Thomas : « comme une ribaude i> 
(S 48 : 35), ou telle autre qui est d'une rudesse réaliste : le pelage 
de Petitcrû est rouge « comme si la peau était tournée en dehors » 
(S 75 : i!2 s.), ou une locution à la fois trîviale et impolie : a Tu serais 
devenue folle de frayeur », dit le sénéchal à Isolde (S 5i : a5). 

Inutile d'ajouter que Gottfried l'emporte sur Thomas par le 
^ouci de la décence. L'Isolde allemande fait preuve d'une pudeur 
étrangère à l'Isolde française (p. 207). Kaherdin favorise l'amour 
de sa sœur et de Tristan avec plus de discrétion chez Gottfried 
que chez Thomas (p. 3ii). Ce n'est pas sans dessein que, dans le 
poème allemand, il est affirmé que les dames de la cour d'Irlande 
découvrent la langue du serpent, non dans les chausses de Tristan, 
comme le dit Thomas, mais sur la poitrine du chevalier (p. 19:2). 
Nous avons constaté, dans la comparaison des poèmes, que Gott- 
fried a rejeté un détail scabreux (p. îi5i), et noté qu'il est plus 
réservé dans le récit de l'incident qui permet à Isolde de fausser 
le jugement de Dieu (p. 264). 

(i) Les fragments de Thomas laissent apercevoir chez ce^poèle la rudesse 
attestée par la version norwégienne (Bédier, v. 1274» '^^> *545, i6oa). 



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LES IDÂBS BB l'allemand DU XIII^ SIECLE 3*^9 

• Luxe 

Cette recherche d'élégance s'étend aux choses extérieures et 
conduit Gottfried à rehausser le luxe dont s'entourent ses person- 
nages. Donner à l'action un cadre digne des héros qui s'y meuvent 
est une fréquente préoccupation des poètes courtois. On a remarqué 
que Thomas n'y a pas échappé (i). Mais, ici encore, il a été dis- 
tancé par son imitateur. Gottfried n'a pu se résoudre à dire que le 
verger du palais royal est entouré d'une simple palissade (p. 047). 
Il a remplacé la grossière corbeille à cendres, dont Brangain se sert 
pour masquer la lumière dans la chambre d'Isolde, par un échi- 
quier (ibid,). Les objets deviennent somptueux dans l'imagination 
du poète allemand. Il enrichit de pierres précieuses la harpe de 
Gandin, qui n'est que dorée chez Thomas (S 60 : 35. G i3iîi4)' H 
décrit — Thomas i*estant muet — le lit précieux qu'Isolde fait 
disposer dans le veiner (v. i8i5o-5), le magnifique échiquier des 
marchands de Norwège (v. 2219-25), les costumes superbes que 
portent Tristan et Isolde le jour du jugement (v. 10904 89, 11106- 
43). Enfin, il ajoute à la Grotte d'amour la richesse du marbre et 
de l'airain, l'éclat du cristal et des pierres précieuses (v, 16711 ss.). 

On devine que les conditions d'existence aussi sont relevées 
dans le poème allemand. L'isolde de Thomas promet aux serfs 
qu'elle charge de tuer Brangain la liberté et de l'argent ; celle de 
Gottfried fait aux palets dont elle attend le même office des propo- 
sitions plus brillantes (p. 240). Au lieu d'un marc d'or — somme 
indiquée par Thomas — c'est deux mares que, selon Gottfried, la 
reine d'Irlande donne à Tristan en guise de viatique (S 39 : 3^ s. 
G 8215-7). Ruai n'est pas, dans le Tristan allemand, malmené 
par un portier du château royal, mais, comme il convient à sa 
condition, obligeamment renseigné par un aimable vieillard 
(p. 117). Tristan est accompagné dans son voyage en Irlande, non 
plus par vingt barons, mais par une imposante escorte de cent 
hommes (p. 186 s.) (2). Pour plaire à un auditoire choisi, Gott- 

(i) V. Novati, op. c, p. 420 ss. 

(2) Il est vrai que le poète allemand n'a pas donné, comme Thomas, 
vinfçt compagnons à Riwalin se rendant en Cornouailles, mais douze 
seulement. Il m*est impossible de deviner le sens de cette altération, que 
Gottfried a introduite avec intention dans son texte (S 6 : 16. G 468-72). 



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33o GOTTFRIED : l'hOMMB BT LE PO&TE 

fried insiste sur les coutumes savantes de la chasse (p. io4 ss.). 
Autant que le luxe extérieur et l'orgueil du rang, le goût des 
choses de l'esprit distinguait les cercles courtois. Il ne faut donc 
pas s*étonner que Gottfried n admette pas que la jeune Isolde 
d'Irlande ait été absolument ignorante avant l'arrivée de Tristan à 
la cour de son père, mais Tait dite instruite déjà, en sorte que 
Tristan n'a qu'à parfaire une éducation avancée (p. 178). C'est 
aussi en partie poiir montrer que la cour d'Irlande n'est pas 
inculte qu'il a imaginé le personnage du clerc précepteur d'Isolde 
et de sa mère (p. 176). 

Tendances modernes 

Le poète aux prises avec un sujet traité de longues années avant 
lui est conduit naturellement à en moderniser les personnages et 
les mœurs. C'est ainsi qu'a agi Hartmann en adaptant son 
Grégoire (i). Gottfried n'a pas procédé autrement. 

On trouve dans le poème français des traits qui ont paru 
archaïques à Gottfried. Le Morholt de Thomas est une sorte de 
géant à la forte membrure» son Riwalin un baron batailleur et 
pillard. Le poète allemand s'est appliqué à façonner ces person- 
nages selon le type chevaleresque moderne, rabaissant la taille 
de Morholt, élevant les qualités de Riwalin, rapprochant l'un et 
l'autre du chevalier contemporain, qui doit satisfaire à d'autres 
exigences que le géant de la légende (a) ou le fruste et cupide 
soudard du passé (p. i5o, 64). 

Comme les personnages, les mœurs du conte ancien ont été 
mises en harmonie avec celles de l'époque contemporaine. Les 
barons de Marc n'ont plus l'attitude presque insolente que leur 
prête Thomas vis-à-vis de leur roi (5 4i :3s.); le Saint-Empire 
romain a été substitué par Gottfried à la Rome fabuleuse du poète 
français (p. 3o2 s.) ; la discussion de Tristan et de Morholt est 
devenue un débat politique, d'aspect moderne (v. 6265 ss. cf. 
p. 146) ; le holmgang a pris le caractère d'une ordalie (p. 149) ; 

(i) V. mon Etude sur Hartmann d*Aue, p. 3a8-33o. 

(a) Gottfried a conservé à Urgan sa nature de géant fabuleux. Il lui efkt 
été difiicile d'agir autrement. Il aurait fallu ici, non pas retoucher, mais 
transformer, ce qui était incompatible avec le procédé du poète. 



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LB8 IDÂBS DE l'ALLBMAND DU XIII* SlÂGLE 33l 

la déchéance du b&tard est utilisée comme ressort dans Faction 
(p. i35) ; les messages verbaux ont fait place aux lettres» qui sont 
l'usage d*ime époque plus instruite (p. a^S); Tattitude élégante d'un 
chevalier sur sa monture est curieusement étudiée (p. i53); les 
jeux chevaleresques qui ont coutume de suivre Fadoubement sont 
ajoutés au texte français (p. 1227), ainsi qu'une coutume existant 
au temps du poète : le chant d'une sorte d'hymne au départ du 
vaisseau (p. 226). Les relations de pays à pays étant plus fréquentes 
au moment où écrivait Gottfried, on est mieux informé de ce qui 
se passe à l'étranger. Aussi le roi de Gornouailles connaît-il de 
réputation le maréchal d'Ermenie (v. 43i4 s^.), et Tristan n'ignore 
pas Texistence d'isolde avant son voyage en Irlande (v. 7288 ss.). 
Pour ce qui est des idées, nous avons noté la constante préoc- 
cupation de Gottfried de faire prévaloir des conceptions plus 
modernes que celles de Thomas (p. 49* S^). Ses digressions sur la 
littérature du temps et sar les théories amoureuses, si actuelles, 
sont une nouvelle preuve de son désir d'intéresser les hommes 
de son époque en rapprochant d*eux les choses de son poème. Il 
a dit son mot sur la question du jugement de Dieu (p. a65 ss.), 
et peut-être a-t-il pris discrètement parti dans un débat ouvert sur 
les mérites respectifs d'Hartmann et de Wolfram (p. ia5, n. i)« 



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III 



Le Talent du Poète 



GoUfried Critiqae. — Vérité et vraisemblance. — Les motifs. — La 
clarté. — Ornements nouveaux. — Le précieux. — Les caractères. 
— L'étude psychologique. — GoUfried moraliste. — Humour et iro- 
nie. — Poésie et lyrisme. — Les discours. — Descriptions et sens 
du pittoresque. — Comparaisons et allégories. — Sentiment de la 
nature. 

GoUfried critique 

Le poète est, chez Gottfried, doublé d'un critiqae. Le prologue 
de Ston Tristan envisage l'intéressante question des rapports de 
Tauteur et du public. Gottfried y révèle la haute idée qu'il a de 
l'art, pour qui il demande, non Tassistance matérielle, le morceau 
de pain sollicité par tant d'autres, mais les encouragements judi- 
cieux (v. ai-îi8). Il reconnaît Futilité de la critique, pourvu qu'elle 
soit éclairée et dégagée de tout sentiment envieux (v. i^-Sô). Il a 
lui-même donné l'exemple de cette appréciation bienveillante, 
qu'il n'a pas trouvée chez Thomas, porté à dénigrer les conteurs 
anciens (v. ai5i-6), alors que Gottfried découvre en leui» faveur 
une indulgente excuse (v. i3i ss.). Dans sa digression littéraire il 
a pesé les mérites des poètes de son temps> et la postérité a ratifié 
ses jugements (i). 

De ces poètes — il s*agit des imitateurs d'oeuvres françaises — 
Gottfi:ied loue surtout le sens et la langue, 11 est utile, pour com- 

(i) S'il n'a pas rendu pleine justice à Wolfram, dont robscurité lui a 
masqué la profonde originalité et dont le tempérament forme avec le sien 
un parfait contraste, on ne peut dire qu'il se soit mépris gravement dans 
son appréciation de l'auteur de Parzival, 



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LE TALENT DÛ POETE 333 

prendre le rôle que Gottfried assigne aux adaptateurs, de fixer la 
valeur de ces termes. 

- ,^ A ne considérer que les vers 4826 ss. du Tristan, il semble que 
Gottfiied entende par sens la conception des idées et par langue 
leur expression. Mais cette interprétation n'est pas tout à fait 
exacte. Gottfried, qui n^accorde pas toujoui*s aux mots qu^il 
emploie une valeur bien définie et immuablement identique, prend 
ailleurs ces termes dans une autre acception. A langue il a donné 
auparavant la signification de talent poétique. Sa langue, dit-il en 
parlant de Bligger, mélodieuse comme la harpe, a la double félicité 
du mot et du sens (v. 47o3-5). En revanche, sens n'a pas toujours 
chez lui la vaste compréhension qu'on pourrait lui supposer d'après 
les vers 4B26 ss. D'Hartmann d'Aue il dit : « Ah ! comme lisait 
colorer et orner son poème au dedans et au dehors par les paroles 
et par le sens! Gomme il pénètre et rend dans ses vers l'esprit de 
J'aventure! Comme pures et nettes sont ses paroles de cristal!» 
(v. 46210-8). Ce passage, ainsi que celui qui est relatif à Bligger, 
nous enseigne que Gottfried entend par sens, non la faculté créa- 
trice, mais le don d'arrangement, l'intelligence de l'adaptation (i). 
N'oublions pas que l'auteur du Tristan allemand savait, à n'en pas 
douter, qu'Hartmann traduisait librement Chrétien de Troyes ou 
d'autres poètes, et que VeJdeke, dont il loue la facilité à « ajuster 
son sens » (v. 47^7)» était aussi un imitateur. Il n'a donc pu recon- 
naître ni à l'un, ni à l'autre, le mérite de l'invention. Quand il loue 
le premier d'avoir « pénétré l'esprit de l'aventure», on peut croire 
qu'il le félicite du bonheur de son remaniement : savante mise en 
valeur des données empruntées, souci de motiver les laits, vrai- 
semblance plus grande du récit, grâce d'ornements nouveaux, 
richesse des descriptions (a), etc. Ce sont ces qualités que Gottfried 
cherchait lui-même à introduire di^ns le poème dont il empruntait 
le fond à Thomas. Notre devoir est d'essayer de les mettre en 
lumière. 

(i) Cf A. E. Schônbach : Ueber Hartmann von Aue, p. 477. 

(2) Cest peut-être ce travail que Gottfried entend caractériser quand il 
donne aux poètes épiques le titre de peintres <v. 46^)> c'est-à-dire d'auteurs 
ajoutant à leur matière le charme d'un éclatant coloris. Cependant M. Ehris- 
mann, se fondant sur l'usage des colores, des fleurs de rhétorique imitées 
de- la littérature latine, restreint le sens de ce mot aux seuls effets de style 
(Z. /. d. PhiloL, 33, p. 396). 



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334 GOTTFRiBP : l'homme bt le POiTE 

Vérité et vraisemblance 

Thomas, déjà, s*est attaché à donner an poème de Tristan un 
air de vérité, qui fait défaut aux contes antérieurs. Il a critiqué 
et banni de son œuvre le motif du « cheveu d'or » (p. 187) ; il a 
également rejeté, à cause de leur invraisemblance, certaines don- 
nées de l'épisode de Tristan le Nain (v. 2107 ss.); il a aussi, 
croyons-nous, fixé un but précis au premier voyage de Tristan 
en Irlande, voyage que les autres conteurs représentent comme 
fabuleusement aventureux (p. i65 ss.). Gottfried lui-même a 
reconnu que c'est le caractère plus véridique de la version de 
Thomas qui l'a déterminé à s'adresser au « maître des histoires » 
(v. i49-54)- En adoptant la matière de Thomas, il n'a pas cependant 
abdiqué tout contrôle. Non content de « jeter au vent les fables » 
qui se sont mêlées au conte de Tristan (v. 18467 s.), il exerce sa 
critique vis-à-vis de son modèle lui-même. Nous l'avons vu entrer 
en polémique avec Thomas sur plusieurs points. et donner par 
là des témoignages de son souci de la vérité (p. 9 ; cf. p. 278, 
n. I et p. 281) (i). 

Le plus souvent, cependant, Gottfried a altéré son original sans 
indiquer sa divergence. Les cas sont très nombreux où le poète 
allemand a silencieusement corrigé son devancier. Voici quelques 
exemples qui donneront à notre affirmation l'autorité voulue. 

Par des additions à son texte, Gottfried a rendu plus croyables 
certaines données du récit. Il énumère les précautions dont on 
use afin que le secret du départ de Tristan pour l'Irlande ne 
soit pas dévoilé (p. 173), ainsi que les mesures de prudence con- 
seillées par Tristan à ses compagnons et celles qu'il observe lui- 
même à l'arrivée à Dublin (p. 188 s.); le prévoyant sénéchal 
imagine de rapporter à la cour de Gormond qu'un aventurier a 
affronté le serpent avant lui (p. 194); la reine découvre à l'aide 
de son savoir magique la supercherie du prétendu vainqueur du 
dragon (p. ig6 s.); Tristan est, comme on doit le supposer, 
informé pendant son séjour en Irlande des ravages qu'exerce le 

(i) Le rationalisme de Gottfried apparaît aussi dans une manifestation 
faite contre Eilhart. Le poète récent conteste que le nain Melot soit, comme 
le prétend son devancier, on astrologue habile à découvrir dans les étoiles 
le secret des choses terrestres (p. s53 s.). 



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QoO^Qi 



i 



UB TALENT DU POÈTE 335 

serpent dans le pays et de la promesse faite à celui qui en débar- 
rassera la contrée (p. 190 s.); le vainqueur de Morholt prend soin 
de cacher sa blessure aux Irlandais après sa victoire (p. 160). 

Le poète allemand a rejeté plusieurs traits qui nuisent à la 
vraisemblance : la présence du nain dans la scène du verger 
(p. 4s s*)» 1a quotidienne fréquence des apparitions du serpent 
dans la capitale de l'Irlande (p. 190), la connaissance attribuée à 
Morgan du séjour de Tristan à la cour de Marc (p. 134)9 la suppo* 
sition faite par Tristan que les pèlerins aperçus sur la route de 
Tintagel sont des étrangers (p. 99, n. a), les jeux et entretiens 
courtois des barons comouaillais avec les chevaliers irlandais à 
DubUn (S 44 : 8 s.). 

Enfin, cas très fréquent, Gottfried a corrigé, au profit de la 
vérité, Texposition de Thomas. Les soi-disant marchands de 
Flandre ne se rendent pas, chez lui, en grand appareil au palais 
de Gormond (p. aao); Tentretien de Tristan avec les pèlerins a 
une tournure plus naturelle (p. ioi-io3) ; le cheval de Tristan est, 
pendant le combat avec le serpent, tué par le choc et non étouffé 
par la fumée (p. 191) ; Fécu du héros ne garde pas ses dorures 
intactes après avoir été exposé à la vapeur et au feu vomis par le 
monstre (p. 198). Les incidents de diverses scènes ont subi des 
remaniements qui les rendent admissibles. Tels l'épisode de 
Brangain livrée aux serfs (p. o^q s.), la ruse du nain (p. 261, 
a« et 5<>), la découverte de Tristan après sa victoire sur le serpent 
(p. 199), la description du hohngang (p. iSj), la narration du 
« boire » (p. aaS). 

Thomas ne se défiait sans doute pas de la critique de ses 
lecteurs. En réfléchissant, ceux-ci auraient pu s'étonner de 
quelques invraisemblances qui ont choqué Gottfried. Pourquoi 
Tristan, mis une première fois en présence du sénéchal, ne réduit- 
il pas Fimposteur au silence en montrant la langue du serpent 
(p. 220a)? Comment se fait-il que les deux Isolde, trouvant Tristan 
inanimé près de la mare, ne reconnaissent pas en lui le précep- 
teur Tantris (p. 199) ? Qui croira que Marc et ses barons aient la 
défaillance de mémoire que leur suppose Thomas (p. 2203, n. a)? 
Qui admettra que Gandin, seigneur irlandais bien connu dlsolde, 
puisse se faire passer pour un jongleur à la cour de Marc (p. ^^i 
s.)? que les marchands norwégiens, ignorant la langue parlée 



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QoO^Qi 



336 GOTTFRIED : l'hOMME BT le* POETE 

en Ermenie, soient en état de trafiquer avec les gens du pays 
(p. 9a) ? que Tristan pénètre sans encombre dans le palais de 
Morgan avec une nombreuse escorte en armes (p. i3os.)? que 
le prétendu marchand, qui a tué le serpent, puisse aspirer à 
la main d'Isolde, réservée à un chevalier (p. i^o) ? Uattentif 
Gottfried a préservé son poème de toutes ces taches. Il n'a pas 
davantage admis que Blancheflor, la vierge ingénue, surprise 
par Tamour, discerne si promptement ce qui se passe dans son 
cœur (p. 76), que Tristan, sous le charme du grelot magique, 
songe à faire don de Petitcrû à Isolde.(p. ^71), que la Grotte 
d*amour soit dominée par un tilleul touffu et que le soleil cepen- 
dant y pénètre (p. 281), que Gormond croie à la mission de 
Tristan sans avoir d'autre témoignage que Taflirmation de celui 
qui se dit le neveu de Marc (p. ao3), enfîn que Marc oublie 
que ce n'est pas sur le rapport des calomniateurs qu'il a banni 
les amants (p^ 297). 

Les motifs 

Il ne faudrait pas s'exagérer le mérite de Gottfried. 11 lui était 
assez aisé, après tout, de reconnaître les fautes de l'ouvrage qu'il 
avait sous les yeux et ce serait lui faire injure que de supposer 
qu'il lui coûta beaucoup de peine pour les écarter de son œuvre. 
Mais il n'est que juste de lui donner acte de ses corrections, qui 
témoignent de son attention, de son désir de vérité, et, comme il 
le dit, de son « sens x>. 

Ces mêmes qualités l'ont conduit à imaginer des motifs plau- 
sibles aux actes de ses pei*sonnages lorsque — ce qui arrive assez 
fréquemment — Thomas s'est abstenu d'en chercher. Il a justifié: 
l'évanouissement de Blancheflor (p. 80 s.), le redoublement des 
craintes de Tristan exposé sur un rivage inconnu (p. 97), l'outrage 
adressé par Morgan au fils de Blancheflor (p. 83), la demande de 
congé faite par Tristan à la reine d'Irlande (p. 179 s.), l'idée de la 
recherche, sur le lieu du combat, de l'homme qui a tué le serpent 
(p. 196 s.), la connaissance des langues étrangères acquise par 
Tristan (p. 89), l'espoir qu'a le neveu de Marc de conquérir Isolde 
pour son oncle (p. 190 s.), le désir d'Isolde, qui amène l'aventure 
du verger (p. 4?), la précaution de l'épée nue placée entre les 
amants (p. 291 s.), l'interruption de la chasse de Marc (p. 296), 



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LE TALENT DU POÈTE 33'J 

l'abandon de la Grotte d'amour par Tristan et Isolde (p. 297), le 
dessein que forme Marc de se rendre à la chasse (p. 288), Tardeur 
du roi à poursuivre le cerf lancé (?) (p. 288 s.), l'accueil de la 
prière que fait Tristan à Gandin de l'emmener en Irlande (p. 245), 
l'habitude qu'ont Tristan et Mariadoc de reposer côte à côte 
(p. 247)» l'inquiétude des amants qu'on ne vienne à découvrir leur 
retraite (p. 277), l'animation du teint d'isolde endormie dans la 
grotte (p. 294 s.) (i). 

Il est même arrivé au poète allemand de doubler un motif de 
Thomas. Nous avons au moins deux exemples de cette surabon- 
dance. 1" Les pèlerins gardent le souvenir de Tristan, non seulement 
à cause du somptueux costume dont il est vêtu, mais aussi parce 
qu'ils ont été frappés de son intelligence (p. io3). 2^ La brèche 
faite à l'épée de Tristan n'a pas été considérée par le rigoureux 
Gottfried comme un témoignage suffisant de l'identité du meurtrier 
de Morholt, et il a ajouté à cet indice une autre preuve (p. 209 s.). 
D'autres fois il a modifié, pour la rendre plus juste ou plus 
forte, une explication du poète français. Ainsi, ce n*est pas afin 
d'éviter la chaleur, mais pour tromper un espion pressenti que 
Tristan et Isolde reposent dans une attitude chaste lors de la 
découverte (p. 292). En complotant la perte de Tristan, les barons 
de Marc obéissent, non à une crainte peu fondée, mais à un senti- 
ment d'envie (p. 182). Marc, voulant faire pièce à ses gens, n'exige 
pas qu'ils lui donnent comme épouse une femme de grande nais- 
sance et de hautes qualités, mais Isolde d'Irlande, qu'il croit ne 
pouvoir pas obtenir (p. i85). 

Gottfried a été dominé par le souci de motiver les faits au 
point de chercher une raison à un trait emprunté à Eilhart (p. 220). 
D lui est aussi arrivé de sacrifier la vérité des choses au souci 
d'explication. C'est ainsi qu'il a fait violence à la donnée légendaire 
en cherchant une cause à la culpabilité supposée de Brangaia 
envers Isolde (p. 240), et il semble bien — si une corruption du 
texte n'est pas responsable de l'erreur — qu'il prétende à tort que 
Tristan vit, à la faveur de la lumière, la farine répandue par le 
nain sur le sol (p. 261). 

(i) Peut-être faut-il voir un désir d'explication dans le soin qu*a pris le 
poète allemand de déclarer que la trêve conclue entre Morgan et Riwalin 
doit avoir la durée d'une onnée (p 65). 

Unii^, de Lille. Tr. et Mém, Dr, -Lettrée, Fasc. 5. 22. 



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338 GOTTPRIED : L*HOMMB ET LE POÈTE 

La clarté 

Aussi bien que de logique, Gottfried est épris de clarté. Il a 
remarqué les obscurités du poème français et s^est attaché à les 
dissiper. Nous le voyons, pour atteindre ce but, remanier son ori- 
ginal : transformer la suite des scènes qui aboutissent à la décou- 
verte de rimposture du sénéchal (p. aoa ss.), modifier le caractère 
de la visite faite par le nain à Tristan (p. a56 s.), supprimer la 
description des sentiments de Ruai retrouvant son fils adoptif 
(p. 117 s.), déclarer dès Tabordque Tristan, venu àCarlionsur la 
demande d'Isolde, est déguisé en pèlerin (p. 264)> donner un autre 
tour à Ténigmatique aveu de Blancheflor (p. 71, n. a), introduire 
dans son récit une question, nécessaire, de Morholt à Marc et à ses 
barons (p. 146 s.)- enfin, jeter de la lumière sur une obscure allu- 
sion du poète français (p. 294 s.). 

Si Fexposition de Gottfried manque parfois — pour nous, au 
moins — de lucidité, il faut chercher la raison de cette insufiisance 
dans l'usage d'un vocabulaire très personnel (i) et dans notre 
ignorance des nuances de sens que présente parfois la langue 
du XIIP siècle et surtout celle de notre poète. 

Ornements nouveaux 

Comparant le Tristan de Thomas avec le poème de Horn, 
M. Sôderhjelm a fait voir comment telle situation identique 
a inspiré à l'auteur de cette dernière œuvre une narration vivante, 
animée, riche en détails pittoresques et d'un puissant i*elief, alors 
qu'elle a été traitée par Thomas de telle façon qu'on voit que les 
qualités du poète de Horn manquaient à celui de Tristan (q). 
Gottfried a éprouvé l'insuffisance de son modèle. Il a cherché à 
remédier à ses défauts et à donner à l'œuvre qu'il composait la 
vie, le coloris, l'éclat et l'abondance des détails caractéristiques 
qu'on cherche vainement chez Thomas. Procédant à la manière 
d'Hartmann, il s'est pénétré de son sujet, il a laissé les situations 
agir sur sa fantaisie et en a exploité les données fécondes, autant 

(i) y. plus loin, ch. IV, sous Jeux de mots, 
(a) Romaniay i5, p. 583 ss. 



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LE TALENT DU POÈTE 33g 

du moins que peut le faire un imitateur lié par le ferme dessein 
de respecter les données importantes de son texte. 

Instructif serait Texamen de quelques scènes que nous voyons 
esquissées seulement dans le poème français, mais largement 
traitées par Gottfried : la piquante narration des gestes et attitudes 
du sénéchal après la mort du serpent (p. 193) ; la surprise des 
amants dans le verger, relevée de traits colorés (p. 48) ; le juge- 
ment solennel, corsé par la description des costumes de Tristan 
et dlsolde, les impressions des assistants et la jolie discus- 
sion de la reine et du sénéchal (p. 1121 ss.) ; la bataille, fertile en 
détails tactiques, de Tristan et des ennemis du duc de Bretagne 
(p. 3o5 ss.) (i) ; l'arrivée de Ruai à Tintagel, pourvue d'incidents 
ayant un caractère courtois (p. 117), et l'intéressante lutte de 
Tristan et des envieux (p. i83 s., i85 s.). 

Très nombreux sont les détails que le poète allemand a ima- 
ginés pour donner plus de charme, ou de force, ou d'intérêt à 
l'action. Citons seulement les réflexions sur les amis perfides 
(p. 2160), l'expression de l'effet produit par Kurvenal sur Brangain 
et les deux Isolde(p. 2117) et la supposition faite par la jeune Isolde 
du meurtre de Tristan (p. 198 s.). 

Les traits ajoutés par Gottfried à son original décèlent un 
observateur attentif et un conteur à la souple fantaisie. Ils révè- 
lent aussi un esprit ingénieux. Le poète orne le heaume de Tristan 
d'une flèche qui en forme le cimier et qui est l'emblème de 
l'Amour, maître de la vie de Tristan (p. i5i s.). Ce n'est pas un 
hasard, mais la volonté du Destin, qui fait qu'Isolde découvre 
Tristan dans l'étang où il est évanoui (p. 198). Le breuvage nup- 
tial est réclamé par Marc, non par l'effet d'un caprice de roi, mais 
par obéissance h la tradition (p. aSS). Tristan dit avec beaucoup 
d'à-propos à Gandin que le salaire promis, c'est-à-dire apparem- 
ment la plus belle des robes de l'Irlandais, mais en réalité Isolde 
elle-même, est dès maintenant en sa possession (p. ^S), 

Cette habileté a servi à Gottfried pour justifier la suppres- 
sion de scènes de gémissements (p. 84, 161). Il est inutile de 
rappeler quel adroit prétexte il a trouvé pour ne pas décrire 
l'adoubement de Tristan (p. 1^4 s.)* 

(i) Gottfried, nous l'avons dit, doit beaucoup de ses additions à Eilhart 
dans cet épisode. 



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34o GOTTFRIED : l'hOMME ET LE POÈTE 

Le précieux 

Si Gottfried a su éviter la fi'oideur et la sécheresse de Thomas, 
il n'a pas su segai'der de l'excès du joli et il est tombé dans le pré- 
cieux. On est choqué de la discussion qui nait entre Ruai et 
Tristan au sujet des pères perdus et gagnés par ce dernier, la 
situation ne se prêtant pas à ce jeu d'esprit (p. 121). 11 est bizarre 
d'entendre Tristan, sortant d'un évanouissement où il a failli 
laisser la vie, faire, en reprenant connaissance, un compliment 
galamment tourné aux dames qui s'offrent à sa vue et qu'il 
compare au soleil, à l'aurore et à la lune (p. 199). Le jeu de mots 
sur 8olt et golt est un bs[dinage que ne comporte guère le récit 
(p. 189), et celui sur le cuivre et l'or que Marc trouve en Bi^angain 
et Isolde contraste de façon déplaisante avec le ton du contexte 
(p. a38, a39). Faire deviner à Isolde que les noms de Tan tris et 
et de Tristan s'appliquent au même personnage est une idée ingé- 
nieuse. On s'étonne seulement que la jeune fille, qui est en proie à 
une extrême agitation, nous dit le poète, possède assez de calme 
pour se livrer à cet exercice de divination (p. 209-211). L'idée de 
l'échange des corps est d'un effet bien froid dans une scène d'ail- 
leurs pleine d'émotion (p. 49) et dans un monologue sans cela très 
pathétique (p. 3o3 s.). 

Ces fautes de goût sont, heureusement, rares et elles frappe- 
raient moins si l'ensemble du poème n'était d'un exact coloris. 

Les caractères 

On comprendrait mal que Gottfried, si soucieux de donner aux 
détails de son récit cohérence, harmonie et vraisemblance, n'eût 
pas cherché à étendre ces qualités aux caractères du poème. 11 
s'y est essayé. Mais la tâche était lourde et le but n'a pas tou- 
jours été atteint. Le poème de Tristan est, en somme, la l'ésul- 
tante de la contamination d'aventures diverses. Comment rendre 
consistants des personnages qui jouent, dans les récits différents 
fondus en un poème, des rôles dissemblables? L'effort de Gott- 
fried n'a pas été vain cependant, et le poème allemand offre des 
caractères plus vrais et mieux conçus que le Tristan français. 

Nous avons remarqué que, chez Gottfried, le rôle de la reine 



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LE TALENT DU POÈTE 34l 

d*Irlande est approprié à son âge, à sa qualité de mère et à sa 
condition de reine (p. 196 s.). Nous avons aussi montré que celui 
de la blonde Isoide était devenu, dans la première partie du 
poème, plus conforme à ce qu'on attend d'une jeune fille (ibid.), 
et constaté que chacune des deux femmes entre en scène quand 
la vérité des choses l'exige (p. 198). Gottfried a aussi essayé de 
masquer les disparates qui se révèlent dans le caractère de l'amie 
de Tristan. Observant que la jeune fille sans expérience qui parait 
avant la scène du philtre se transforme soudainement en une 
femme apte aux loises les plus déliées, il a cherché à pallier le 
désaccord. Pour cela il invoque une évolution de caractère, que 
justifie l'effet de l'amour (v. ïî243i-56). Il a été choqué d'autres 
contrastes et s'est attaché à les atténuer. Afin que la sympathie 
que doit nous inspirer son héroïne fût moins compromise, il Ta 
excusée de son dessein de faire périr Brangain (p. aSg), de 
recourir à l'hypocrisie des larmes (p. îî5i), enfin, de tromper Marc 
(p. Q98). 

Cette dernière tentative d'absolution d'Isolde a lieu aux dépens 
de son époux, et cela n'est pas sans porter atteinte à l'unité du 
caractère de Marc. Gottfried, nous l'avons vu, a témoigné un vif 
intérêt à l'oncle affectueux et au mari trompé (p. i45 ss. et p. 3i6). 
Il est fôcheux qu'afiu de tempérer la faute d'Isolde et de mieux 
expliquer la réconciliation, il ait gratifié le roi de Cornouailles 
d'une basse sensualité et d'une complaisance répugnante (i). Cette 
faute n'a cependant rien de très surprenant. Nous avons, à maintes 
reprises, vu que Gottfried, à peu près impeccable quand il corrige 
le texte français, erre aisément lorsqu'il ajoute à son original. 

De Tristan il y a peu de chose à dire. Lié par le texte, Gottfried 
n'a pu qu'attribuer à son héros les faits mis à son actif par Thomas, 
et qui déterminent son caractère. Le poète allemand s'est ingénié 
seulement à le grandir, le disant habile parleur (v. 8164 ss.), 
conteur intéressant (i348o ss.), camarade aimé de ses compa- 
gnons (v. 2i4î>-6) et amant plus tendre que ne l'a fait Thomas 
(p. 48 et 56). Au fond, il n'a pas modifié sa physionomie. 

11 eu va tout autrement de Brangain, à qui il a donné un rôle 

(1) n est fort probable que l'idée de cette attitude prêtée à Marc se 
trouvait dans le texte français. Gottfried a, pour le motif que nous 
signalons, appuyé sur la donnée (p. 298). 



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34a GOTTFRIED : L*HOMME ET LE POÂTB 

bien plus important que son modèle. La jeune Irlandaise intervient 
dans Faction de son Tristan en divers endroits où elle ne parait 
pas dans le poème français ; et, quand il la met en scène à l'exemple 
de Thomas, il la montre plus directement intéressée aux événe- 
ments (p. 47. 2i5 ss., 219, 2M, 2q5 s., 2128 s., a4i C?)i 2i55 s.). En 
donnant ainsi un plein relief au caractère de Brangain, en fai- 
sant d'elle la parente d'Isolde et en la reconnaissant coupable 
de la méprise commise au sujet du philtre, Gottfried a accusé son 
intention de relever le caractère dramatique du poème. C'est sous 
Teffet de la même préoccupation qu'il a transformé Mariadoc, 
simple envieux dans le Tristan français, en un amoureux d'Isolde 
et un rival de Tristan (p. 247). 

L étude psychologique 

On a depuis longtemps vu que les poètes allemands du moyen 
âge qui imitaient les Français, tendaient, dans leurs adaptations, à 
étudier plus attentivement les sentiments, à examiner plus curieu- 
sement les états d*âme, à mettre en plus vive lumière la vie inté- 
rieure de leurs personnages. Gottfried n'a pas résisté au courant. 
Chez lui aussi, on découvre le souci psychologique. A la vérité, il 
n'est pas toujours aisé d'en discerner les manifestations. Comme il 
se témoigne surtout par des additions, et que ce genre d'altéra- 
tions est celui dont la démonstration est la plus difficile et la moins 
sûre, nous ne pouvons acquérir la cei'titude que Gottfried a 
toujours obéi à son penchant quand il se livre à l'analyse morale. 

Les preuves décisives de son originalité ne manquent pas cepen- 
dant. Nous en avons trouvé en étudiant les passages de Thomas 
qui ont été traduits par Gottfried (p. 46 s., 55 s.). Nous en ren- 
controns une autre encore au début du poème allemand, où le 
tableau des agitations de Blancheflor, presque pathologique chez 
Thomas, est devenue une fine et délicate étude de la naissance et 
des progrès de la passion dans un cœur de jeune fille (p. 75 s.). 
Nous pourrions citer d'autres exemples. Il est préférable de nous 
arrêter à caractériser les additions de cette nature apportées — 
certainement ou fort probablement — par Gottfried à son texte. 

i^ Le poète allemand se plaît à découvrir les sentiments de ses 
personnages dans une situation donnée. Il décrit : la suite des 



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LA TALENT DU POÂTE 343 

impressions de Mariadoc pénétrant le secret des amours de 
Tristan et de la reine (p. 247), Témotion de Tristan apprenant le 
mystère de sa naissance (p. 119, lao), les inquiétudes des amants 
pendant la chasse de Marc (p. 291 s.), l'état d'esprit de Tristan 
ayant le bond périlleux (p. îi6i), les incertitudes de Marc devant le 
lit ensanglanté de la reine (p. 361 s.), les sentiments d'Isolde et de 
son époux avant le jugement de Dieu (p. aQo), 11 est seul à relater 
la tristesse du roi après le bannissement des amants (p. 288), les 
regrets qu'éprouve Gilan de la perte de Petitcrû (p. 273), la dou- 
leur que Brangain fait paraître à diverses reprises (p. 256 (?), 
V. i666f-74 ^t P- ^76)» ainsi que l'affliction de Tristan éloigné 
d'Isolde (p, 3o2). Le mystérieux instinct, la voix du sang, qui 
rend raison de la sympathie qui pousse l'un vers l'autre Tristan 
et Marc avant que leur parenté ne soit révélée (p. m), est aussi 
un motif psychologique. 

20 Thomas, déjà, aimait à distinguer des états d'&me doubles 
et à peindre les luttes morales de ses persopnages. Gottfried a mul- 
tiplié — sauf en un cas où le balancement de sentiments lui a 
semblé confus (p. 117 s.) — ces analyses complexes. Il a montré 
Riwalin partagé enti*e le doute et l'espoir d'être aimé (p. 72 s.), 
Tristan joyeux de se savoir le fils du seigneur d'Ermenie et affligé 
de la mort de son père (p. 128), Marc satisfait d'être convaincu de 
rinnocence des amants et désolé de les avoir soupçonnés injuste- 
ment (p. 294), Tristan et son amie heureux par leur amour, mais 
tourmentés des chagrins qu'un avenir prochain leur réserve 
(p. 234), Marc allant de la confiance au doute et du doute à la 
confiance (p. 249, 276, etc.), Isolde, enfin, luttant contre sa pas- 
sion et la chaleur du jour, et imaginant une défense qui lui 
réussit mal (p. 47)» 

30 Probablement à l'imitation d'Hartmann — Thomas n'offre 
aucun exemple de ce procédé — Gottfried a fait le total des senti- 
ments qui se partagent l'âme d'un personnage. Blancheflor a trois 
sujets de désespoir (p. 81), Marc et Melot connaissent deux espè- 
ces de chagrin (p. 269), Isolde est tourmentée de deux sortes de 
soucis (p. 263 s.) et les sujets de Marc ont trois motifs d'affliction 
(v. 1828 ss.). 

4"" Plus fréquemment que Thomas, le poète allemand a exprimé 
les émotions de personnages indirectement intéressés, ou même 



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344 GOTIFRIED : l'homme ET LE POÈTE 

étrangers à Faction. Les barons irlandais témoignent leur éton- 
nement de l'exploit du sénéchal (p. 2o4) ; les veneurs de Marc 
contemplent avec curiosité et admiration Tristan se préparant à 
défaire le cerf (p. io5) ; la cour de Gomouailles est émue de 
la loyauté du Foitenant (p. lao); les gens de Marc s'amusent 
d'apprendre que Tristan a dupé la reine d'Irlande, et ils écoutent 
avec sympathie l'éloge qu'il fait de la fille de Gor moud (p. i8i); 
le duc Gilan est rempli de crainte au sujet du danger que 
court Tristan, puis de joie après le succès de son ami (p. aj'à) ; 
Brangain est saisie de douleur lorsqu'elle prévoit la surprise des 
amants dans le verger (p. 48)* C'est sans doute afin de fatee naître 
l'occasion de cette manifestation de sentiments que le poète alle- 
mand a introduit Tristan dès le début de la scène où les gens de 
Marc, menacés de perdre leurs enfants, se livrent à leur deuil 
(v. 6042-62 et p. 142), et qu'il a fait paraître le géant irlandais dans 
l'assemblée des Cornouaillais harangués par Tristan (p. 142, n. 3). 

50 Le désir de rehausser la valeur morale de ses personnages 
— mais aussi d'amener une exposition de sentiments — détermine 
de temps à autre Gottfried à dire qu'ils inspirent l'estime et l'affec- 
tion à leur entourage. Riwalin, Isolde, Brangain, Tristan sont 
aimés et honorés par la cour de Marc, que séduisent leurs belles 
qualités (v. Soj ss., 8320 ss., 12953 ss., i3o93 ss., 13455 ss., 
16409 ss.) (1). De même le duc Jowelîn et les siens tiennent Tristan 
en grande considération (v. 18953 ss.) Il convient de i*econnaltre 
que le poète allemand ne s'est pas appliqué à de minutieuses des- 
criptions dans ces cas. C'est simplement une tendance, qui nous a 
paru intéressante, que nous avons prétendu souligner. 

Les faits que nous venons de citer sont des additions de détail. 
Une différence, née du tempérament respectif des deux poètes, 
frappe le lecteur qui examine attentivement les études psycholo- 
giques de Thomas et de Gottfried. Le premier, froid et didactique, 
expose des états d'âme et des sentiments pour y trouver un ensei- 
gnement plutôt qu'un sujet d'émotion. 11 aime les problèmes 
généraux, les grandes questions qui conduisent à une doctrine. Il 
se tient à l'écart ou au-dessus de ses personnages, et exploite pour 
l'édification de ses lecteurs les situations qui peuvent fournir le 

(i) Les vers 3484 ss. ne peuvent être invoqués, l'idée s*en trouvant chez 
Thomas. 



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LK TALENT DU POÈTE 345 

^hème d'un débat. C'est plutôt un historien qu^un peintre des pas- 
sions, un raisonneur qu'un évocateur, un moraliste objectif qu'un 
affectif prompt à se livrer. Tout autre est Gottfried. Sa profonde 
sensibilité le fait entrer dans les sentiments de ses héix)s et vivre 
en quelque sorte leur vie morale. Il éprouve le contre coup des 
chocs qui les frappent et il réagit avec eux. Aussi sçs peintures 
morales sont-elles plus colorées, plus animées; plus intenses d'effet, 
plus émouvantes que celles de Thomas. La chaleur de la passion 
pénètre et enflamme ses expositions psychologiques ; elle en ban- 
nit la sécheresse et en fait supporter la longueur, qui, sans cela, 
risquerait de paraître excessive à notre goût. 

Gottfried moraliste 

La Saga et les fragments conservés de Thomas sulllsent à 
démontrer que le poète français se plaisait à généraliser et tirait 
des faits de sa narration des considérations morales. Il est non 
moins assuré que le tour d'esprit de Gottfried le disposait aussi à 
la réflexion et à Teflort didactique. 

Si nous n'avions à redouter de faire tort à la fois au modèle et 
à l'adaptateur, en imputant au second ce qui est la propriété du 
premier, nous pourrions appuyer notre opinion d'exemples nom- 
breux. Toutefois, laissant de côté les cas où notre critique est 
impuissante à retrouver la pensée de Gottfried, nous découvrons 
assez de traits probants. 

Si le poète allemand s'est inspiré des idées courantes en tra- 
çant les devoirs du chevalier (p. 126), il est plus original quand il 
a étudié les cas où la condition sociale et les « biens de fortune » 
jouent un rôle dans son récit. Dans une discussion entre Tristan 
et Isolde, il se préoccupe de savoir s'il vaut mieux être humble 
et heureux dans le pays natal que de chercher gloire et adversité 
à l'étranger (p. 227). La conduite de Ruai et de Tristan, lors de 
l'adoubement de ce dernier, est mise à profit par le poète pour 
opposer la fougue dépensière de la jeunesse à la prudente écono- 
mie des vieillards (p. 122 s.). 

Gottfried est, croyons-nous, également original quand il 
flagelle certains défauts humains. S'il ne fait que mentionner, 
sans s'indigner, la tendance des hommes à écouter les médisances 



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346 GOTTFRIED : L*HOMME ET LE POÈTE 

(p. ti6a S.) (i), il flétrit vigoureusement les passions basses, Tenvie 
et r hypocrisie. Par la bouche de Marc, il exprime sa dédaigneuse 
indifiiérence à Tégard de l'envie, qui sans cesse poursuit le mérite, 
mais aussi lui donne sa consécration (v. 8397-4^5 et p. i85). En son 
propre nom il maudit l'hypocrite attitude de l'ami perfide, plus 
dangereux que l'ennemi déclaré (p. a6o, 374)- Le ton animé de 
Gottfried dans les passages où il s'élève contre les faux semblants 
dénote, non l'observateur désintéressé, mais l'homme qui, dans 
les luttes de la vie, a éprouvé le dégoût que fait naître la duplicité, 
et a été victime des « colombes cachant une queue de serpent )». 

L'histoire de Tristan était une aventure d'amour, et Gottfried 
ayant, comme nous l'avons dit, choisi ce sujet par secrète S3rmpa- 
thie, nous voyons, sans nous étonner, le poète théoriser à propos 
de cette passion, recommander aux amants la loyauté, la cons- 
tance, et faire le procès à la huot comme à l'amour vénal (v. IQ187 
ss. et p. 23q ss.). Il trace les devoirs de ceux à qui les obstacles 
matériels interdisent toute autre marque d'aflection que « le bon 
vouloir », et il s'est livré à d'ingénieuses réflexions sur la jalousie 
— assaisonnement de l'amour partagé — et sur le soupçon — 
torture d'un cœur véritablement épris et inquiet à juste titre 
(v. i3o53-75 et p. 24^, v. 13781-846 et p. 260, v. 182124-34). 

Le moraliste use volontiers des maximes et proverbes. CTest ce 
qu'a fait Thomas. Les fragments conservés témoignent de ce goût, 
et Robert n'a pas été assez abréviateur pour ne pas le laisser 
deviner à travers sa traduction. La Saga offre môme des 
exemples que Gottfried n'a pas reproduits (S 8 : i3-i5, 8 : 3i s., 
9 : 3o, 10 : 25 s., 25 : i4-i6, 3o : 33-35, 32 : 27-33 : 2, 37 : 3o-32 (2), 
83 : 36). D'un autre côté, le poème allemand contient des maximes 
qui sont certainement des additions de Gottfried, soit qu'elles 
lui aient été inspirées directement ou indirectement par Publilius, 
soit qu'elles portent une empreinte allemande (3). Que conclure 
de ces observations ? Rien d'assuré. Nous ne pouvons dire, dans 
la plupart des cas où Gottfried présente des l'éflexions, maximes 
ou proverbes inconnus à la Saga, que c'est lui qui le^ a introduits 

(i) Le poète allemand se borne d'ailleurs ici à commenter Thomas, 
(a) La réflexion faite en 5 (4i : ^a s.) se retrouve en G, sous une forme 
un peu différente (v. 8369-71). 

(3) V. Preuss, op, c, p. 67 ss. et Hertz, op. c, p. 5i7, n. 48 et p. 5a4, n. 66- 



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I 

i 



LE TALENT DU POÈTE 34? 

dans le poème ; à plus forte raison devons-nous nous résigner 
à ignorer le caractère des additions dont il se pourrait qu'il fût 
responsable. 

Humour et ironie 

Thomas savait, quand il le voulait, donner un tour ironique à 
sa pensée. On le voit par les paroles sarcastiques de Tristan à 
Morholt expirant et aux Irlandais emportant le corps de leur 
chef (p. iSg). Mais il ne semble pas qu'il ait. possédé la verve 
humoristique qui se fait jour dans le Tristan allemand. Déjà dans 
la comparaison des fragments de Thomas avec le poème de 
Gottfried, nous avons vu se trahir la malice rieuse de Fauteur 
allemand, qui, sous couleur d'ignorance, fait passer une pensée 
risquée (v. 18218 et p. 48). De même nature est la remarque des 
vers 10918-20 sur un vêtement dessinant les formes féminines et 
des vers i3436-4i sur la conduite des amants revenant à la cour de 
Marc (p. 245). 

C'est avec un gracieux enjouement que Gottfried prétend 
réparer un oubli qu'il a commis en négligeant de rapporter la 
joie de la bonne Florete au retour de son cher Tristan (p. i3o), 
qu'il feint de se rappeler après coup la cause de la fatigue d'Isolde 
(p. 294 s.) et qu'il se plaît à confondre le lecteur par une question 
insidieuse (p. 137 s.). 

Léger et souriant est aussi son humour en maints endroits. En 
présence d'Isolde aux Blanches Mains, Tristan se dit «Isoté » pour 
la seconde fois (p. 3io). L'amant d'Isolde, à qui l'on apprend que 
le « boire » sera sa mort, répond plaisamment qu'il est prêt à 
mourir éternellement de telle façon (p. 237) (i). Brangain exprime 
son désir de donner, elle aussi, le baiser de paix à Tristan « bien 
qu'elle ne soit pas reine » (p. 216). Le poète a exercé sa verve sur 
le personnage, poussé à la bouffonnerie, du sénéchal irlandais. 
Il le montre fuyant « un peu plus vite qu au trot » en enten- 
dant les mugissements du serpent (p. 191, n 2), s'escrimant 
vaillamment sur le cadavre du monstre tué par Tristan (p. 193), 

(i) La situation, cependant, ne se prête pas à un effet d'humour dans 
ces deux cas. Nous avons déjà relevé cette faute de goût de Gottfried 
(p. 3io, n. I). 



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348 GOTTFHIED : i/hOMME ET LE POÂTE 

et piteusement déconcerté par les railleries de la reine (p. ^qq). 
Plus âpre est Tironie quand le poète, dans la digression litté- 
raire, en vient à critiquer Fauteur obscur, dont les œuvres exigent 
Faide d'un commentateur et des recherches dans les grimoires 
(v. 4681-8), ou dans l'apostrophe d'un combattant escomptant 
une victoire douteuse (v. i6o34-4o et p. aji s.). Elle a même un 
caractère violent lorsque Gotlfried emploie Pimage « trophée de 
chasse » (prisant) pour désigner le cadavre de Morholt (p. 160). 

Poésie et lyrisme 

De la description de la vie des amants dans la forêt M. Bédier 
a dit qu'elle est l'un des plus rares joyaux de la poésie du Minne- 
sang et de toute poésie (i). Nous avons reconnu que cette descrip- 
tion est, pour la plus grande part, l'œuvre de Gottfried. C'est 
donc au poète allemand que s'adresse Téloge du critique. Mais il 
n'est pas besoin de cette preuve, obtenue par la comparaison des 
textes, pour nous convaincre que Gottfried est un poète lyrique 
rarement doué. Il a donné la mesure de son talent dans la digres- 
sion littéraire, empoi-tée d'un rapide mouvement, vibrante de 
passion, traversée de l'éclat d'images neuves et saisissantes. 

Les mêmes qualités apparaissent dans d'autres digressions, 
que nous avons toute raison d'accorder à Gottfried. Remarquable 
entre tous est le passage lîiigi-SOi de la scène des aveux, où, 
avec tant d'ardeur, de délicatesse, d'émotion et de relief d'expres- 
sion, l'auteur exprime, non plus les conventionnelles plaintes du 
Minnesang, mais les sensations pei»sonnelles et sincères d'un 
poète frappé par le choc de la réalité. 

Gottfried est indubitablement un plus grand lyrique que 
Thomas. La comparaison des vers qui nous sont restés du poème 
français avec les passages originaux du Tristan allemand le fait 
voir clairement. Aussi est-ce sur les parties du poème qui permet- 
taient Tessor à l'inspiration que Gotlfried a porté l'effort de sa 
rénovation. Mais il a aussi animé de sa verve aisée et brillante 
la plupart des épisodes purement narratifs et il a échauffé l'œuvre 
tout entière du feu de son génie (p. i85, n. 2, ao5, 216, etc.). 

(i) Bédier, p. 234. 



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LE TALENT DU POÈTE 



349 



Les discours 



On trouye un certain nombre de discours dans le Tristan 
français. Gottfried les a reproduits. Mais il les a soumis à une 
attentive révision et en a souvent modifié la physionomie. La 
plupart de ses altérations ont été examinées dans notre 3" partie. 
U convient cependant, afin de se former une idée de la nature et 
de l'importance de ses divergences, d'observer Tun d*eux en 
particulier. Nous choisissons celui qui a été tenu à Marc par 
Févèque de Londres. Malgré sa brièveté il fait saisir le caractère 
des altérations de Tauteur allemand (i). 



Saga (71 : 8-26) 

I Entendez mes paroles et ap- 
prouvez-moi si ce que je dis est 
juste. 



a On accuse Tristan sans prou- 
ver sa faute. 



3 Puisque vous nous consultez, 
il convient que nous vous don- 
nions de sages avis. 



4 Ce n'est pas à vous d'accuser : 
vous n'avez pas pris les inculpés 
sur le fait. 

a 11 ne vous appartient pas de 
condamner votre neveu et votre 
femme légitimement épousée, si 
vous ne possédez pas de preuves 
manifestes. 



Gottfried (i5354-4aa) 
I* Écoutez-moi. 



3 Vous nous avez convoqués 
pour nous demander conseil. 



a Ma situation et mon âge me 
donnent le droit de parler. 



V Je vais exprimer mon avis ; 
s'il vous convient, vous le suivrez. 

b Tristan et Isolde sont accusés 
sans preuves. 

4 Gomment pouvez-vous les 
condamner s'il n'y a pas d'évi- 
dence ? 



(i) Les motifs précédés de lettres sont particuliers à l'une et à l'autre 
version. — Ce n'est pas une traduction, mais seulement un résumé schéma- 
tique des deux textes que nous donnons. 



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35o 



GOTTFRIED : L*HOMME ET LE POÈTE 



5 Mais vous avez pourtant le 
devoir de poursuivre cette affaire 
à cause des bruits diffamants, fon- 
dés ou non, qui ont été répandus. 



6 Le monde croit plutôt le faux 
que le vrai. 



b A cause de la honte que vous 
avez patiemment supportée. 



7 il convient que la reine com- 
paraisse devant nous, et, après sa 
réponse, 



8 nous jugerons qu'elle doit être 
écarlée de votre lit jusqu'à ce 
qu'elle soit lavée de tout soupçon. 



a On charge Tristan d'une faute 
sans démontrer qu'il soit coupable. 



On accuse de m6me iFolde 
sans témoignage convaincant. 



5 Mais, puisque la cour a ces 
soupçons. 



8 vous ne partagerez pas le lit 
ni la table d'Isolde avant qu'elle 
ne soit lavée des accusations 



6 répandues par les gens, enclins 
à médire d'autrui à tort ou à 
raison. 



7 Mon avis est que la reine com- 
paraisse devant nous. 



Avant de tirer les conséquences de cette confrontation des 
textes il faut répondre à une question. La traduction de Robert 
reproduit-elle fidèlement le poème français ? On n'en saurait 
douter. Le fond des idées est le même chez Gotlfried que dans 
la Saga. I-.es modifications du poète allemand comportent 
moins des additions, qui seules pourraient lui être contestées, 
que des transpositions, des suppressions et des altérations de 
données (i). 

1° Ordre du discours. L'enchaînement des idées est chez 

(i) Sur la légitimité de ratlribution de Texorde à Gottfried, v. p. !>63. 



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LE TALENT DU POÈTE 35l 

GottMed rigoureusement logique : exorde, démonstration, con- 
clusion. Un simple coup d'oeil fait voir qu'il n'en est pas de même 
dans le poème français. 

La pensée 3 de la Saga, qui appartient évidemment à l'exorde, 
a été placée par Gottfried à l'endroit voulu. 

Pour des raisons qui seront données tout à l'heure, 8 de la 
Saga devrait précéder 6. 

a<> Suppressions. Insister, comme le fait la Saga (a), sur la 
qualité d'époux de Marc est inutile, ainsi que répéter l'argument 
tiré de l'absence de preuves (S a=t S 4). 

Il existe dans la Saga une contradiction aperçue et éliminée 
par Gottfried. L'évêque proclame qu'il n'existe aucune preuve de 
l'accusation portée contre Isolde (S 4). Puis il dit à Marc que « à 
cause de la honte patiemment subie » il convient de faire compa- 
raître la reine (S b). Il est aisé de concevoir qu'il ne peut être 
question de « honte » si l'adultère n'est pas certain (i). 

3° Additions. Le discours est attaqué gauchement par la Saga. 
Gottfried a ajouté un exorde, qui est utile, en donnant les raisons 
qui autorisent l'évêque à prendre la parole. 

Dans le poème français, l'incertitude de l'accusation est appli- 
quée successivement aux deux inculpés, alors que, dans le Tristan 
allemand, elle est dès l'abord et simultanément reconnue à l'égard 
de l'un et de l'autre. 

4<* Altération. Chez Thomas, l'évêque termine son discours par 
cette singulière déclaration : « la reine va comparaître devant 
nous ; vous entendrez mes questions et sa réplique ; lorsqu'elle 
aura répondu, nous lui interdirons, comme juste sentence, de 
partager le lit du roi tant qu'elle ne se sera pas justifiée. » Il saute 
aux yeux qu'il est parfaitement inutile- d'interroger la reine pour 
porter une sentence connue d'avance et qui d'ailleurs n'est pas un 
jugement. C'est avec peine qu'on se décide à rendre Thomas res- 
ponsable de cette erreur. Mais la pensée est si étroitement 
enchaînée au contexte qu'il faut bien reconnaître que c'est lui 

(i) Il serait cependant imprudent d'attacher grande importance à cette 
remarque. La Saga peut avoir infidèlement rendu le texte français en 
donnant trop de valeur au mot traduit par honte, Gottfried est peut-être 
plus près de Thomas quand il dit que la nécessité du jugement se justifie 
par le tort que font à Marc les bruits qui courent (v. i54io-52). 



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35q gottfbied : l* homme et le poète 

et non Robert qui en est Fauteur. Après réflexion, le poète 
allemand a vu la faute et Ta corrigée. Il a placé ce motif plus 
haut, et sans le donner comme sentence. C'est, chez lui, une 
proposition transitoire, sans corrélation avec le jugement défi- 
nitif, lequel sera prononcé seulement après la comparution de 
la reine. 

Le discours du Tristan allemand montre donc plus d'art que 
celui du poème français. Nous y trouvons un exorde mieux 
entendu, modiûcation coutumière à Gottfried (v. 1609 s., 14030 
ss., i543q ss. et p. 146, n. i), une disposition plus logique Ci) 
et une conclusion plus précise. Cependant nous n'y rencontrons 
pas — la situation ne s'y prêtant point — comme dans d autres 
harangues du poème allemand, la chaleur et la véhémence qui 
font défaut au peu pathétique Thomas (v. 6067 ss., 6q65 ss., et 
p. 146, etc.). 

Description et sens du pittoresque 

Gottfried a écourté une description de tempête, phénomène 
qui lui est inconnu (p. 94), et supprimé un passage où Thomas 
expose Tétat de TAngleterrc, sujet sans intérêt pour ses lecteurs 
(p. 65). Mais il faut se garder de croire qu'il ait de la répugnance 
pour le procédé descriptif. 11 en fait, au contraire, un usage plus 
fréquent que Thomas (2), et il n'a pas eu recours à l'artifice de 
Wolfram pour le dissimuler (3). Il est toutefois doué d'un sens 
littéraire trop fin pour en abuser ou pour l'employer en un lieu 
impropre. Lorsque son devancier Hartmann énumère les qualités 
du palefroi d'Énide, il est languissant, car ce tableau est un 

(i) La recherche du même mérite se rencontre dans le discours de Tristan 
aux gens de Marc (p. i43), où le motif i' de Thomas est placé après »• par 
Gottfried, afin de servir de transition pour amener 3". V. aussi la harangue 
de Tristan à Morholt (p. 147). 

(2) Les fragments du poème français ne contiennent, à cet égard, rien 
qui puisse êlre comparé aux tableaux que l'on rencontre dans le Tristan 
allemand. Thomas y donne bien une esquisse de Tristan déguisé en 
lépreux, mais cette tentative est insig^iiiante ; il a laissé passer, sans les 
utiliser, deux occasions de descriptions intéressant la vie courtoise : le 
mariage de Tristan avec Isolde de Bretagne (v. 4^1 ss ) et les jeux chevale- 
resques donnés à la cour de Marc (v. 3067 ss.). 

(3) V. E. Mai lin, op. c , H. p. LXXI. 



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LE TALENT DU POÈTE 353 

hors-d'œuvre ; lorsque Gottfried détaille les riches costumes 
d*Isolde (y. 10904 ss.) et de Tristan (y. iiioq ss.), ayant la 
scène du jugement, il yise à un effet qui sert à la narration : le 
poète dirige Tattention sur les deux personnages qui, dès ce 
moment, deyiennent les héros essentiels de son récit. 11 serait 
facile, mais sans utilité, de justifier les descriptions que Gottfried 
a ajoutées à son original : les deux portraits de Tristan, le 
premier ayant Farriyée du héros à la cour de Marc (p. iio), le 
second ayant le holmgang (p. i53), celui de Ruai (p. 118), 
celui dlsolde dans la Grotte d'amour (p. 295) et des deux amants 
dans le yerger (p. 48). 

Dans ces cas, Gottfried est très probablement original. 
Ailleurs, il a déyeloppé un germe qu'il trouyait chez Thomas. 
Telles les peintures du printemps qui embellit le tournoi de 
Marc (p. 66 s.), du cheyal de Tristan (p. 162 s.), du combat de 
Tristan contre le serpent (p. 191 s.), dlsolde affi*ontant Tépreuye 
du fer rouge (p. s64 s.) et de la grotte qui sert de refuge aux 
amants (p. 279 ss.). 

Les descriptions de Gottfried sont colorées et releyées de 
traits bien choisis. Ceci n'est pas pour surprendre, le poète 
possédant au plus haut point le sens du pittoresque. C'est une 
éyocation saisissante de yérité que celle de Téyêque de Londres, 
de noble stature, de grand âge, le chef blanchi, soutenant d'une 
béquille son corps chancelant (y. i535o ss.), ou celle d'Isolde ayant 
Tayeu, appuyée de son coude sur l'épaule de Tristan, les yeux 
noyés, le cœur gonflé, les lèyres frémissantes, la tête inclinée 
(y. 11974 ss.). 

Ces exemples et d'autres, tels que l'éyanouissement de 
Blancheflor (p. 79), l'attitude de Brangain pendant la scène de la 
surprise (p. 4B)> l'apparition de la fidèle meschine au moment où 
Tristan est menacé par les deux Isolde (p. ai 5 s.), sont certaine- 
ment, ou fort probablement, des additions de Gottjried et attes- 
tent en lui l'artiste doué d'un sûr instinct d'obseryation et d'une 
extrême habileté de main. 

U semble que nous puissions reconnaître au poète allemand un 
procédé nouyeau de description. Après ayoir mis sous les yeux 
les détails d'un objet, il en donne une impression générale par 
une.yue d'ensemble (y. 11144-9 ^^ p, i5q, i53 s., 283). 

Univ, de Lille, Tr. et Mém. Dr.-Leitreê, Fasc. 5. 23. 



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354 ooTTFRiED : l'hommb et le poète 

Comparaisons et allégories 

La comparaison étant un détail de forme, il est rare qa'nn 
critère sûr permette de distinguer, parmi les nombreuses images 
dont Gottfned a rehaussé la beauté de son poème, celles qui lui 
sont personnelles de celles qu'il a empruntées à Thomas. Il est 
certain cependant que Gottfried a remplacé une pensée abstraite 
du Tristan français par une métaphore poétique (p. i8q, n. 4) et 
très vraisemblable qu'on puisse lui attribuer les comparaisons 
des vers 276, 276 s., gaS, et bien d'autres. Les passages originaux 
du poème allemand attestent que Gottfried avait le don de 
rimage vive, neuve, saisissante, bien plus caractéristique que 
celle de Thomas. On y voit aussi que le poète strasbourgeois 
aimait à emprunter ses comparaisons à la nature, et, plus 
particulièrement, à la chasse et au règne animal. Dans ce qui 
nous est resté de Thomas, rien ne décèle ni la rechei'che ni le 
bonheur de la métaphore. On peut croire que les autres parties 
du poème français offraient une semblable parcimonie. Robert, 
en effet, a dû conserver les images de Thomas dans les pas- 
sages qu il a traduits, puisqu'il n'en a supprimé qu'une seule 
dans la reproduction des 3i44 vers qui nous sont restés de 
l'original (p, 34). 

Le talent de Gottfried, plus frais, plus concret, plus facilement 
impressionné par le monde extérieur, plus ardent aussi, allait 
naturellement à .Fimage (i), alors que Thomas, plus didactique 
et plus froid, ne s'aidait guère de la comparaison que pour 
expliquer sa pensée (a). 

La comparaison conduit à Tallégorie, et celle-ci importe à 
Gottfried. S'il est probable qu'il a trouvé dans son original l'idée 
première de l'allégorie relative aux vêtements endossés pour 
l'adoubement (p. 124)7 s'il est possible aussi que Thomas lui 
ait fourni le motif de l'interprétation figurée du costume de 
Tristan (p. 126), s'il est assuré qu'il doit à Hartmann l'idée de 
l'assimilation de vertus guerrières à des auxiliaires humains 

(i) V. par ex. les comparaisons plus nombreuses de Gottfried, p ayo s. 
(a) V. Bédier, v. 858, 883, 890, i656 s., 1667, a2ia, a6a6. — Il faut aussi 
noter que Gottfried a éliminé quelques images de goût douteux (p. 327, 3a8). 



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LK TALENT DU POETE 355 

(p. i56 S.) (i), il est, en revanche, certain que c'est lui qui a donné 
à la Grotte d'amour son ingénieux symbolisme (p. ^83 ss.). On 
ne saurait non plus lui refuser d'autres allégories d'importance et 
d'effet moindres : la chasse figurant la poursuite d'amour (v. 17104- 
11) et les plaisirs de la vie des amants représentant la nourriture 
matérielle (v. 16819-40). Cette dernière est, à vrai dire, fort indé- 
cise. A peine indiquée est celle des ai^mes du serpent,^ s'offrant à 
l'esprit comme une troupe belliqueuse (v. 9020 ss.). 

Le poète allemand a donc ajouté aux allégories du Tristan 
français. Il a ajouté aussi aux personnifications, si même il n'est 
pas l'auteur de toutes celles qu'ontrouve dans son œuvre. Thomas 
a peut-être personnifié l'amour. Mais Gottfried a tiré de cette 
représentation de remarquables effets inconnus au poète français 
(v. IQÎ295 ss., 17540 ss.). A côté de Minne, on voit chez lui la 
Fortune (v. 943o), le Désir (v. 10902), la Mesure (v. 10929 et 
18017), l'Honneur (v. 11766 ss.), la Fidélité (ibid.), la Surveillance 
(v. 12200 s.), l'Insuccès (13496 ss.) et la Constance (19260). 

Sentiment de la nature 

D est douloureux de ne pouvoir toujours rendre justice à Gott- 
fried. La crainte de le louer de mérites étrangers contraint à laisser 
dans l'ombre des beautés dont on a tout lieu de croire qu'elles 
sont bien à lui. Plus qu'ailleurs, cette inquiétude est pénible quand 
il s'agit d'apprécier son sentiment de la nature. Les plus belles 
pages du Tristan allemand sont, sans aucun doute, celles que le 
poète a pénétrées d'un parfum agreste, où il a mis en scène le doux 
tilleul, les gentils oiselets, le ruisseau murmurant, qu'il a animées 
de l'éclat des fieurs riantes et du gazon verdoyant. Mais ces vers 
d'une si fraîche et si sincère poésie sont-ils jaillis de la fantaisie de 
Goltfried ? Le lecteur qui a considéré avec attention les œuvres 
de Thomas et de son imitateur n'hésitera guère à répondre affirma- 
tivement à cette question. Ce jugement ne repose cependant que 
sui* une impression. Nous avons cru pouvoir prétendre que la 
description du printemps, qui éclaire le début du Tristan, et celle 

(i) Hartmann avait aussi, dans son i. Bachlein, représenté quelques 
vertus sous forme allégorique (v. 1275 ss.). 



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356 GOTTFRIBD : L HOMME ET LE POÂTE 

de la yie des amants dans la forêt ont été développées par Gott- 
fried (p. 66 s., Q91). Nous remarquons aussi que l'auteur allemand 
fait, plus volontiers que son modèle, usage des comparaisons 
tirées de la nature (i). Nous croyons pouvoir conclure de ces obser- 
vations que Gottfried était, plus que Thomas, sensible à la poésie 
du monde extérieur et qu'il Ta exprimée avec un charme dont le 
poème français était dépourvu. C*est, hélas ! tout ce qu*il nous 
est permis ae dire. 

(i) Voir les vers 4749 >>• ^t 4791 ss- àa passage de critique littéraire et 
noter Tabondance de ces images dans les digressions. 



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IV 



L'Art de l'Écrivain 



Intérêt de Taction. — Science des effets. — Incohérences. — Transpo- 
sitions. — Concision. — Transitions. — Vivacité de l'exposition. -- 
Antithèses. — Allitérations. — Jenx de mots. 



Intérêt de l'action 

Gottfried, qoi a respecté le plan de Thomas, ne peut répondre 
de l'ordonnance du récit. Ce qui est sa propriété, c'est la modifica- 
tion des détails, soit dans leur nature, soit dans leur disposition. 
Il a laissé intact le gros œuvre de l'édifice, mais il en a parfois 
changé l'aménagement. L'idée d'où procèdent plusieurs de ses 
variations est aisée à découvrir : il cherche à accroître l'intérêt 
de l'action. 

On reconnaît cette tendance dans l'annonce voilée des consé- 
quences d'un acte. Le poète, sans anticiper sur sa narration, ce 
que fait quelquefois Thomas (p. j5, 79), laisse entrevoir la des- 
tinée future de ses héros, rattachant ainsi le présent à l'avenir et 
donnant aux choses actuelles l'importance que leur assure leur 
répercussion sur les faits prochains (v. iSag ss., qi63, jiSg, 7198 s., 
9873 ss., 15196SS.). 

L'art de Gottfried apparaît aussi dans les dispositions prises 
en vue d'une savante gradation de l'intérêt. Le poète enchaîne les 
choses de façon à mettre en dernier lieu les éléments les plus 
frappants, les arguments concluants, les faits décisifs. C'est dans 
cet esprit qu'il a remanié la description de la naissance de la 
passion dans le cœur de Blancheflor (p. 70 s.), des amours de 
Riwalin et de la sœur de Marc (p. 79 s.), de l'altercation de Tristan 



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358 GOTTFRIED : L*HOMMB ET LE POÈTE 

et de Morgan (p. i34 s.) et de la scène du bain (p. 2i5). Il ne servi- 
rait de rien de répéter que le même souci se manifeste dans la 
disposition des discours du Tristan allemand. 

Science des effets 

On doit attendre d'un poète savant comme Gottfried qu'il mul- 
tiplie les effets ou accroisse la valeur de ceux que fournit Toriginal. 

De cette préoccupation de Gottfried est née sa plus audacieuse 
— et aussi sa plus heureuse — altération, c'est-à-dire la transfor- 
mation des scènes qui précèdent la confusion du sénéchal (p. ao3) 
et de cette scène elle-même (p. aaS). Le poète allemand n'a pas, 
comme son modèle, atténué l'effet de la découverte de Mariadoc 
en laissant deviner dès l'abord le résultat des investigations du 
jeune chevalier (p. a4^)- ^^^ ^^^ heureuse combinaison, il a su 
donner à la lutte de Tristan et des envieux la variété et l'imprévu 
d'une savoureuse intrigue (p. i85 s.). C'est peut-être afin de pro- 
duire un effet de surprise qu'il n'a pas parlé de l'éducation musicale 
de Tristan au même endroit que Thomas (p. ii3 s.) C'est enOn 
pour concentrer l'intérêt sur des personnages de premier plan 
qu'il a fait de la discussion qui précède le holmgang une sorte de 
lutte personnelle entre Tristan et Morholt (p. ifyf)* 

En vue de l'effet encore, Gottfried a exagéré certaines don- 
nées du poème français. Le serpent d'Irlande est, chez lui, d'une 
taille monstrueuse (p. 191 s.); Tristan tombe évanoui dans l'eau 
de l'étang et non sur le bord (p. 192) ; la lutte entre Tristan et 
Urgan a pris un caractère dramatique (p. 272). 

Par une ingénieuse préparation et un rigoureux enchaînement 
des faits, le poète a également réussi à accroître l'impression de 
vigueur donnée par la narration. Voici quelques exemples. 

La confidence de Morholt, relative à la guérison que Tristan 
peut trouver en Irlande, est amenée par -une tentative de conci- 
liation que fait le géant irlandais avant le duel (p. 1 55 s.). Le 
charme qu'exercera Isolde sur divers personnages est à prévoir 
d'après le portrait qui est fait d'elle (p. 1 79). La tristesse des Cor- 
nouaillais au départ de Riwalin (v. i570-5) est un trait presque 
attendu, le poète ayant dit auparavant que le jeune seigneur a 
gagné l'affection des gens de Marc (v. 507-17). Le triomphe d'Isolde, 



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l'art de l'écrivain 359 

lors du jugement de Dieu, est préparé par Tattitude repentante et 
pieuse de la belle pécheresse (v. i5548 ss.). Pour que Tristan ait le 
droit d'invoquer la parole de la reine, afin d'échapper à la mort 
dans la scène du bain, Gottfried met cette promesse dans la 
bouche d'Isolde dès que Tristan est découvert (p. 201). Dans les 
trois discoui's que fait Tristan pour sauver sa vie menacée par 
les deux Isolde l'intérêt est savamment ménagé (p. ai 5). 

Ces observations montrent que Gottfried a étudié avec atten- 
tion la disposition du poème français et l'a corrigé après un effort 
de réflexion. Ses remaniecàents ne sont pas l'effet d'une inspi- 
ration soudaine et limités à un seul moment du récit. On voit, au 
contraire, qu'une modification introduite k un point donné de 
l'action rejmrait plus loin et se lie fortement à l'ensemble. Ainsi, 
le soin pris par Tristan de cacher sa blessure aux Irlandais (^. 160), 
l'intervention, dans le récit, des captifs cornouaillais en Irlande 
(p. aaa s. et aaS), le motif de la lutte de Tristan et des envieux 
(p. i85 s.) et l'allégorie des trois auxiliaires de Tristan (p. i56 s.) 
sont des traits qui, par l'usage répété et efficace qui en est fait, 
accusent un dessein attentivement poui*suivi. 

Aussi le poète allemand a-t-il presque toujours gardé le souve- 
nir de ses modifications, surtout de celles qui entrent vigoureuse- 
ment dans l'organisme de l'œuvre. Rappelons seulement, afin de 
ne pas multiplier les exemples, que son Isolde, dans la scène de 
l'aveu, évoque divers incidents ignorés de Thomas (p. aSa) ; qu'il 
n'a pas fait reconnaître en Tristan un étranger par l'aspect de l'écu 
du jeune chevalier, ayant dit auparavant que cet écu avait été 
brûlé (p. 198) ; que, changeant l'heure du jour à laquelle Tristan 
est abandonné sur la côte de Cornouailles, il a évité par la suite de 
revenir à la donnée du poète français (p. 97) et que, ayant imaginé 
un moyen convenable d'assurer à Tristan la conquête d'Isolde 
(p. 190 s.), il s'est abstenu de conter, d'après Thomas, que Tristan 
songe à attirer la fille du roi sur sa nef pour l'enlever ensuite 
(p. 187). 

Incohérences 

Soit défaillance de mémoire, soit excès de concision, soit pour 
toute autre raison, Gottfried n'a pas cependant échappé complète- 
ment à l'erreur. On a, avant nous, relevé quelques-unes de ses 



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36o GOTTFRIED : L*HOMMB BT LE POÈTE 

fautes. Mais il convient de faire nne distinction généralement 
négligée. Des reproches c[u'on a adressés ou qn'on pourrait adres- 
ser à Gottfried, il en est qui doivent aUer à Thomas, visant des 
incohérences dont celui-ci est responsable. Pour cette raison il 
n'y a pas lieu de s'arrêter aux critiques suivantes. i<> Le poète 
allemand a omis de dire que Tristan a été banni de la cour après 
le demi-succès de la ruse du nain, ce qui rend injustifiée sa pré- 
sence à Carlion (v. i5554 ss., cf. S ch. LVIII). a* Après Pépreuve 
du fer rouge, Tristan n'a pas à se réfugier eu « Swâles », l'inno- 
cence d'Isolde — et en conséquence la sienne — ayant été reconnue 
(v. 16769 ss., cf. Sch. LXI). 3** Ce n'est pas à trois ruses, comme 
le dit étourdiment Thomas, et comme le répète Gottfried, que 
recourt Marc pour éprouver la fidélité d'Isolde (p. a5i). 4* H est 
inad^iissible que le veneur de Marc, qui, selon toute apparence, 
a maintes fois vu Tristan et Isolde, ne les reconnaisse pas dans la 
grotte (v. 17444 ss., cf. S ch. LXV) (i). 

Il ne sied pas non plus d'attacher trop d'importance à de légères 
imperfections de rédaction. 1° Un critique voit une contradiction 
entre les vers 71-100, où Gottfried déclare qu'il écrit son poème 
pour distraire les amants, et les vers loi-iaS, où l'auteur recon- 
naît que, s'occuper de choses d'amour, c'est, pour un cœur épris, 
nourrir son tourment (a). La contradiction que l'on voit ici 
existerait en effet si Gottfried avait affirmé, comme on le lui fait 
dire, que la lecture de récits d'amour « donne le repos aux cœurs 
blessés ». Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut entendre la pensée 
du poète. Il recommande les nobles histoires d'amour, comme 
une bienfaisante occupation, aux hommes touchés par la pas- 
sion. Puis il précise la nature de l'adoucissement que l'on peut 
attendre de ce remède : c'est une douce peine mêlée de grande 
joie. Il n'y a donc pas de contradiction. Tout au plus peut-on 
blâmer le poète de n'avoir pas été dans ces vers aussi clair que 
d'habitude. 2° Dans leur rapport fait à Ruai, les pèlerins disent 
qu'ils ont vu Tristan à Tintagel, ce qui n'est pas rigoureusement 
exact, mais fort près de la vérité cependant (p. io3, n. i). 
30 Gottfried a omis, dans l'épisode où il rapporte la rencontre 
de Tristan et des pèlerins, de faire savoir que Tristan a surpris 

(i) Cf. Heinzel, Z./. d. A, 14, p. a85 s. 
(a) Bahnsch : Tristan-Studien, p. ao. 



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l'art de l'écrivain 36i 

les pieux voyageurs par ses talents de polyglotte, motif qu'il 
utilisera plus tard cependant. Ce n'est là qu'une ellipse un peu 
forte (p. io3, n. 3) et peut-être voulue (p. ii4, n. i). 4** Nous 
pensons avoir démontré que la visite du nain à Tristan, avant 
la scène du rendez-vous épié, n'est pas, comme on l'a déclaré, 
inutile (p. a57). 5® Tristan reproche à Morgan d'avoir tué 
Riwalin. Ce grief surprend, Gottfried n'ayant pas dit aupara- 
vant que le père de Tristan soit tombé sous les coups du duc 
breton (v. 54^)' Ici encore, c'est un défaut de précision et non 
une incohérence qu'il y a lieu de relever. En contant la mort 
de Riwalin, le poète a simplement omis d'en désigpier l'auteur 
(v. 1674 ss.). 60 Gottfried semble tomber dans une contradiction 
quand il déclare que le sénéchal irlandais trancha la tête du 
serpent, attendu qu'il a affirmé auparavant que le couard est 
incapable de cet acte. M. Bédier a déjà reconnu qu'on est ici 
en présence d'une ellipse très excusable (v. Bédier, p. i3o s.). 
7» Enfin, comme l'a fait voir Bechstein, c'est à tort que certains 
critiques ont accusé Gottfried d'un oubli en lui reprochant de 
ne pas se rappeler que Tristan n'a plus de compagnons auprès 
de lui, en Cornouailles (i). 

Pour ces cas, Gottfried est donc à l'abri du blâme. On 
serait, semble-t-il, en peine de le justifier d'autres fautes. 
10 II n'informe pas le lecteur que Blancheflor a donné son 
anneau à Ruai, au moment de mourir (p. iso, n. i). s^ Il a 
commis quelques inadvei'tances dans l'épisode du rendez-vous 
épié (p. 259) (a). 3" Ruai cherche Tristan à Tintagel : mais le 
poète ne nous a pas appris que le Foitenant sait que Tin- 
tagel est la résidence de Marc (p. 117, n. a). 4* L'union légale 
de Riwalin avec Blancheflor, que Ruai dit avoir été célébrée 
dans sa propre maison, n'a jamais eu lieu (p. 87, n. 5). 5^ Le 
conte fait par Tristan à la reine d'Irlande, après la mort du 
serpent, diffère, sans qu'on voie pourquoi, de celui qui a été 
débité au maréchal (p. aoo). 6* U est peu vraisemblable que 
la grotte merveilleuse, avec sa porte d'airain, les trois tilleuls 
qui en ornent l'enti^ée, etc., ait existé, ignorée, non loin du 
château de Mai*c (p. q85, n. 3). y L'une des trois divisions du 

(i) V. Bechstein, op. c, n. au vers 18410. 
(a) V. cependant p. a59, n. 3. 



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36a GOTTFRIED : L*HOMME ET LE POÈTE 

Tarmée de Bretagne est restée inutilisée par suite d'un oubli 
du poète (p. 3o8 s.). 8*^ Sous l'influence d'Eilhart, sans doute, 
les adversaires de Jowelîn sont dits tantôt les voisins, tantôt 
les vassaux du duc (p. Soj). g"* Si Gottfried a corrigé Thomas 
en préparant le discours conciliateur que tient Morholt pen- 
dant le holmgang, il faut reconnaître que la façon dont cette 
préparation est amenée laisse à désirer. Les dispositions qae 
montre Morholt dans sa première tentative cadi'ent mal, en 
eflet, avec les sentiments que Gottfrîed a attribués auparavant 
à rirlandais (p. t55 s.), io® Tristan déclare h ses compagnons 
que Kurvenal restera avec eux sur la nef (v, 8719). On remar- 
que plus loin que Kurvenal se rend à terre avec Tristan (v. 

8766X1). 

Il est assez singulier que plusieurs des dissonances du récit 
de Gottfried soient nées d'une altération qu'il a fait subir à 
son texte. Très clairvoyant à l'égard des fautes de Thomas, le 
poète allemand se surveillait peu attentivement quand il se 
laissait aller à ses pensées. Aussi, dans des cas douteux, avons- 
nous tiré argument de ses incohérences pour appuyer la conjec- 
ture d'un remaniement (cf. p. 64, 76, i55s., 933, 264, a56, n. a, 
a65, a85, n. 3, agg). 

Transpositions 

L'ordre du récit laisse parfois à désirer dans le poème français. 

(i) Cependant on constate ici, à nouveau, un manque de précision plutôt 
qu'une faute véritable. Le poète a voulu dire que Kurvenal restera sur le 
vaisseau plus tard, pendant que Tristan ira combattre le serpent. 

C'est aussi négligence vénielle si Brangain parait dans le Tristan 
allemand sans avoir été introduite (v. 9321), si une cheville vient contrarier 
Feffet d'un motif de Gottfried (p. a39, n. a), si une jeune ûUe assiste bien 
inutilement à la scène qui suit la saignée (Bcdier, p. 2o3, n. 'i), si Ruai, 
donné d'abord comme étant dans la maturité de Tâge (v. 4^38 ss.), est 
représenté plus loin comme ayant le désir des biens qui est le propre de la 
vieillesse (v. 4^o4 ss.), si, enUn, le poète a oublié que la nef où sont Tristan 
et Isolde est au mouillage, à l'abri des tempêtes (v. p. 3i8, n. 3). 

Nous ne ferons pas non plus un grief à Gottfried d'avoir commis de 
grossières erreurs géographiques en se méprenant sur le sens des noms de 
Lût et Tamise (v. 3679, 8072, i5352), en distinguant Iberne de V Irlande (cf. 
Bahnsch. op. c. p. 11) et Swâles de GàUs, et en donnant Occéne pour une 
localité (cf. Heinzel, op. c, p. 273, et Bechstein, op. c, n. au vers 1S736). 



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l'art de l'écrivain 363 

Thomas ne domine pas son sujet. Il a inventé, ou emprunté à 
d'autres conteurs, des traits qu'il incorpore à son récit. La fusion 
n'est pas toujours intime et bien des détails ne se plient pas doci- 
lement à la nécessité de l'ensemble. Gottfried a dû laisser sub- 
sister les heurts et disparates résultant de l'admission, dans le 
poème, d'épisodes entiers ou de données essentielles. Pour les 
faits secondaires, il s'est efforcé de les ordonner de façon à satis- 
faire aux exigences d'un art plus sévère. Aussi ses transpositions 
sont elles fréquentes. 

Pour se tenir plus près de la vérité ou pour donner une 
impression plus forte, il transpose : la description des agitations 
de Blancheflor"(p. 70), la scène où s'évanouit l'amie de Riwalin 
(p. 80), rénumération des marchandises étalées sur la nef des 
Norwégiens (p. 91), l'éloge de la tendresse paternelle de Ruai 
pour Tristan (p. 92), l'indication de la connaissance que possède 
Tristan de la langue norwégienne (ibid,), la désolation du 
maréchal et de sa femme après l'enlèvement de leur fils adoptif 
(p. 94), la description des vêtements de Tristan (p. 98), le témoi- 
gnage fourni par l'anneau de Blancheflor (p. 120), la scène où les 
nobles comouaillais se désolent d'avoir à livrer leurs enfants à 
Morholt (p. 142), le départ du géant irlandais pour le holmgang 
(p. i54 s.), la reconnaissance de a Tantris » par Isolde (p. 199), 
la prière adressée par les amants à Brangain pour la décider à 
prendre la place d'Isolde aux côtés de Marc (p. 236), l'introduc- 
tion du nain dans le poème (p. 253 ss.), l'exposition de la vie des 
amants dans la forêt (p. 281 s.), les efforts de Kaherdin pour 
amener Tristan à aimer Isolde (p. 3io s.), enfin la libéralité de 
Riwalin, qui est signalée, non pas au cours de la caractéristique 
de ce personnage, comme chez Thomas (S 5 : 16), mais plus loin, 
lorsque cette générosité se manifeste par des actes (v. 4^2-6). 

Le même souci d'art a déterminé Gottfried à réunir en un seul 
récit les deux fragments où Thomas conte le voyage de Ruai à la 
recherche de Tristan (p. 94), à scinder le monologue de Tristan 
abandonné (p. 96 s.), à décomposer le holmgang en deux phases 
(p. i58) et à mettre sous forme de conclusion au discours tenu par 
Tristan à Morholt, l'offre du combat faite par le premier (p. ify])> 

Quelques transpositions sont inutiles ou fâcheuses. Ainsi on 
n'aperçoit pas la raison du déplacement de la recherche de 



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364 GOTTFR1ED : L'hOMMB ET LR POÈTE 

Tristan par ses compagnons (p. aoo), ni de la description des 
angoisses des Gomonaiilais pendant le combat dans Fîle (p. i48>, 
et Ton ne saurait dire que le poète ait été heureusement inspiré 
en contant, longtemps après Thomas, que Tristan n*était pas à la 
cour lorsque Gandin enleva Isoldc (p. a44)' 

Concision 

On a appelé Gottfried un amplificateur. L'épithète est juste si 
on ne lui donne pas un sens péjoratif, et si on entend par là que 
le poète a fourni son récit d^additions qui, le plus souvent, en 
relèvent la beauté ou en accusent le relief. Mais Gottfried n'a 
pas seulement ajouté. Il lui est arrivé de retrancher quand il a 
rencontré chez Thomas une nuisible abondance. 

Il supprime ou abrège : i® les scènes de plaintes, que Thomas 
a développées avec une singulière prédilection (p. 83, 84, 88, 93 s., 
i^a, 161); !2<> les redites, qui tiennent.une si lai*ge place dans le 
poème français (i) : chagrin de Tristan emmené par les marchands 
norwégiens (S 18 : 19 s. = 18 : 24*^*8), description du combat de 
Tristan contre le serpent (p. 200 s.), récit fait par la i*eine à 
Tristan des prétentions du sénéchal (p. aoi), menace de ce dernier 
de recourir au combat singulier (S 5o : 35-38 = Sa : 3-5), hilarité 
des gens de Marc au sujet de la chute du prétendu pèlerin (S ^3 : 
14 s. = 73 : 18 s.), protestation que fait Isolde de son innocence 
(S 74 : 2-4 = 74 • ^ s.), description de la joute qui précède le tour- 
noi donné à la cour de Marc (p. 67 s.), enfin l'un des portraits de 
Morholt (p. 1 48) ; 3» des traits du récit sans valeur ou fôcheux (a). 
Ainsi Gottfried ne dit pas que l'épée de Marc a appartenu au 
père du roi de Comouailles (p. i5i), qulsolde demande à Bran- 
gain d'aller lui chercher des simples qui lui servent pour des 
emplâtres (p. q4^)i Q^^ ^^^ copeaux lancés par Tristan ne tombent 
pas au fond de l'eau (S 68 : 29-3 1), que les marchands norwé- 

(i) Gomme Robert, lai aussi, a sacrifié un certain nombre des répétitions 
de Thomas (p. 34), on peut affirmer que GottMed a abrégé plus vigoureuse- 
ment que la comparaison de son poème avec le texte de la Saga ne per- 
met de le démontrer. 

(3) Je ne relève pas des omissions sans importance, telles que le 
pansement de la blessure de Riwalin par le plus savant médecin {S i3 : ai s.X 
le baiser solennel donné par Tristan a Marc et à ses barons (p. i45), etc. 



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l'art de l'écrivain • 365 

giens ont été jetés par la tempête à Kanoêl (p. 91), que Tristan 
reçoit, avant le holmgang, des barons de Marc Tassurance qu'ils 
ne cesseront de le tenir en grand honneur (p. i45). Il a aussi 
rejeté la lutte des deux Isolde s'arrachant Tépée de Tristan afin 
de tuer le meurtrier deMorholt(p. ai 3), les incidents du retour 
de Tristan en Comouailles (p. 181), Ténumération des pays visi- 
tés par Ruai en quête de Tristan (p. 116), les détails relatifs à 
Tarrivée des Irlandais dans leur pays après la défaite de Morholt 
(p. 160, n. 4)* Enfin il a banni de ses descriptions de chasse des 
faits sans intérêt (p. io4 et 2288). 

Transitions 

Tout désireux qu'il fût .de ne pas allonger inutilement son 
poème, Gottfried était trop finement doué pour ne pas apprécier 
et utiliser un procédé qu'il trouvait chez Thomas, mais dont le 
poète français n'use pas fréquemment : la transition. 

Il est rare qu'il passe brusquement d'un sujet à l'autre, comme 
le fait Thomas, en se contentant de rattacher le fil rompu à Taide 
d'un nœud qui est une aspérité dans la trame. « Revenons à 
Tristan », voilà la formule ou le genre de formules dont se sert 
le plus souvent le poète français quand il attaque un développe- 
ment nouveau. Plus habile (i), Gottfried s'applique à masquer 
la suture. Pour cela il recourt à divers moyens. 

Tantôt il aborde un ordre d'idées inattendu en jetant dans le 
récit une interrogation qui fera le raccord (ex. v. ioi5, a4^) 52a5). 
Caractéristique est l'interrogation du vers 58^1, chaînon sans 
doute peu solide, mais qui montre le désir du poète de rattacher 
deux épisodes. 

Tantôt il se met en scène et conduit avec plus ou moins de 
bonheur à un nouveau sujet (ex. 4^04 ss.) ou à l'incident qui fait 
suite à son exposition (ex. v. 5i j5-8) (a). 

(i) Il est cependant certains cas où le poète allemand, lui aussi, rentre 
directement dans son sujet. Cf. « revenons à la huot » v. 1811g. 

(a) Très ingénieuse est la transition qui précède la digression littéraire. 
Grottfried se demande comment il pourra lutter de virtuosité avec les poètes 
qui ont donné de si belles descriptions d'armures. Cette question l'amène 
naturellement à l'appréciation des auteurs de son temps (v. 45B7-618). 



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366 GOTTFRIËD : l'hOMMK et LB POETE 

Tantôt en&n — et c*est le cas habituel — il énonce une pensée 
générale, laissant au lecteur le soin de découvrir la relation de 
cette réflexion avec les faits contés ou signalant lui-même Fappli- 
cation au cas particulier. L^exemple le plus visible de cette der- 
nière tendance est la critique des faux amis qui précède Fépisode 
du fer rouge (p. a6o). 

Le plus souvent, Gottfried se sert, pour ses transitions, de la 
forme du quatrain, qui parait empruntée à la poésie populaire 
(ex. 1749-52, 1789-92, i863-6, 12187-90, 12435-8, 12507-10). Le soin 
qu'a pris l'auteur allemand de revêtir ses transitions de cette 
forme particulière parait autoriser à croire que Tidée aussi est 
son bien propre. L'absence dans la Saga de tous les motifs que 
nous rencontrons dans les quatrains est, sinon une preuve déci- 
sive, du moins un ai^^ument de valeur. 

Viçacité de Vexposition 

C'est la forme qui constitue le principal mérite du poète adap- 
tateur. S'il a exprimé avec force, grâce, finesse, élégance, préci- 
sion et justesse la pensée empruntée à autrui, s'il a fait sienne la 
conception étrangère, s'il lui a donné le relief de l'originalité 
verbale et Ta marquée de son empreinte personnelle, il s'élève 
infiniment au-dessus du traducteur, soucieux seulement de faille 
passer dans sa langue un texte étranger. 11 suffit de comparer la 
prose informe de l'auteur de la Saga avec les vers si pleins de 
poésie de Oottfried, dans les passages où tous deux reflètent le 
Tristan français, pour comprendre combien la magie du style 
ajoute de valeur à l'idée, et qu'un imitateur peut être un vrai 
poète. 

Dans sa digression littéraire, Gottfried a énuméré les qualités 
de forme qui lui pai*aissent enviables entre toutes. U réclame 
une langue claire, un choix de mots vifs, expressifs, nobles, har- 
monieux, mais simples cependant et s'ajustant naturellement à la 
pensée (v. 4^H)^ ss.). Ce qu'il implore des Muses, c'est la diction 
mélodieuse à l'oreille et agréable à l'esprit, un style lucide à 
Inégal du diamant (v. 4897 ss.). Notre but n'est pas de montrer que 
le poète a atteint ce précieux idéal. Ce serait sortir de notre sujet, 
qui est limité à l'exposition des mérites dont a fait preuve Gott- 



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l'art db l'écrivain 367 

fried en s*écartant de son texte. Il est cependant certains procédés 
appréciables que nous devons examiner, parce qu'ils trahissent 
rinfluence de Thomas, mais dévoilent toutefois un art plus achevé 
que celui qui parait dans le Tristan français (i). C'est la vivacité 
de l'exposition, l'usage de l'antithèse, de Tallitération et du jeu de 
mots. 

De deux façons s'accuse la préoccupation dont est dominé 
Gottfried de rendre plus vive la narration de Thomas. 

i<> Le poète allemand coupe un développement jugé par lui 
languissant. Ainsi le discours de Morholt à Tristan est inter- 
rompu par une répartie de ce dernier, qui accorde à son adver- 
saire le loisir d'aller chercher une armée en Irlande (p. 147). De 
même la harangue de Tristan aux barons de Marc est divisée 
par une intervention des auditeurs (p. ifyi). Nous avons signalé 
plus haut (p. 363) l'application du même procédé à un monolo- 
gue de Tristan et à la description du holmgang. 

a° Comme Thomas, Gottfried a cherché à donner du mouve- 
ment à son exposition en faisant usage des exclamations et des 
interrogations. Mais sa manière diffère de celle d\i poète français. 

Ce sont les discours de ses personnages que Thomas cherche à 
revêtir d'une forme pathétique. Ainsi, dans la dispute de Bran- 
gain et d'Isolde(v. 1369-16x6), nous trouvons quinze exclamations 
et autant d'interrogations. Le monologue de Tristan contient une 
abondante quantité des unes et des autres (v. 53-234). Gottfried 
ne paraît pas enclin à hacher ainsi ses discours. Il préfère dans 
les dialogues et les monologues un ton plus calme et plus coulant. 
Il est aisé de se rendre compte de cette tendance en considérant 
les vers 139-4? de Thomas, qui présentent cinq questions suivies 
de leurs réponses dans le texte français, et qui ont un tour moins 
vif dans la version allemande (v. I95i3 ss.). 

Il n'en est pas de même dans la narration. Thomas fait alors 
un sobre emploi des formes pathétiques. On voit bien qu'il s'en 
sert pour rompre la monotonie d'un développement (v. 1009 s.) 
ou pour varier le ton d'une exposition (ai43 ss.). Mais il est avant 

(i) Pour arriver à quelques résultats assurés nous avons dû étudier les 
procédés de Thomas dans les fragments conservés, la Saga n'ayant rien 
laissé subsister de la forme de Toriginal. 



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368 GOTTFRiBD : l'hommb bt le POiTE 

tout un conteur objectif et dit les choses sans passion. Gottiried, 
au contraire, surtout lorsqu'il est vivement touché, recourt volon- 
tiers à rinterrogation et à Texclamation. Une statistique com- 
parative est impossible, étant donné Tétat actuel des textes ; mais 
il est aisé à tout lecteur de vérifier cette opinion en mettant 
Tardent passage littéraire de Gottfried en regard des calmes 
réflexions de Thomas sur les gens épris de « novelerie » 
(v. a85-356) (i). 

Antithèses - 

Dire que Gottfried a aimé l'antithèse serait répéter une asser- 
tion devenue banale. Il n*est pas le créateur de cette forme de 
style, dont les poètes allemands qui Font précédé, et Thomas 
lui-même, ont fait usage. Cependant il ne semble pas que personne 
avant lui, ait tiré de ce procédé les efiets qu'il s'en est promis et 
qu'il a obtenus. 

Plus que chez Thomas, l'opposition est, dans le poème 
allemand, vive et saisissante. Comme M. Preuss l'a finement 
remarqué, le sujet de Gottfried s'est révélé à lui sous forme 
d'antithèse : ein man, ein wtp, ein wîp, ein man (v. 129). A quoi 
on peut ajouter que la donnée interne, le sens profond du 
poème est symbolisé aussi par une antithèse : la mort et la vie, 
la douleur et la joie, et que Gottfried a pris soin de la souligner 
(v. 11447 s.). 

Rien n'autorise à croire que Thomas ait aperçu le contraste 
qui est ofiert par le thème du récit. On ne saurait penser 
davantage, après examen des fragments conservés, que les 
innombrables antithèses, soit de mots, soit de vers, soit d'idées, 
semées par Gottfried dans son Tristan, aient eu souvent leurs, 
équivalents dans le poème français. D'ailleurs, il faut bien 
reconnaître que les passages se prêtant à la comparaison montrent 

(i) V. aussi G, V. ia347 ss , 17767 s., 17768 s., où le poète allemand use de 
l'interrogation pour donner plus de vivacité à une digression psychologi- 
que. — Gottfried, si nous avons eu raison de lui attribuer ce passage, a 
aussi animé la description des sentiments de Marc devant la Grotte 
d*amour par un monologue du roi, od il aiguise la pensée par de vives 
interrogations (v. 17521-35). 



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L*ART DE l*écrivâin 36g 

chez Gottfried des antithèses plus nombreuses, plus neuves, 
plus colorées et plus vigoureuses que chez Thomas (i). 

Si fort que soit le penchant de Gottfried pour l'opposition, 
son goût Fa cependant préservé d'un excès où son modèle est 
quelquefois tombé. II n'accumule pas les effets de contraste 
comme Thomas, qui, par exemple, oppose quatre fois je à qous 
dans dix vers (v. 61-70) ; mais il se borne à appliquer deux fois 
le procédé (v. igSSS-gi) (2). 

Apparenté à Tantithèse est Toxymoron. On a fait le relevé 
des oxymora qui se trouvent chez Gottfried (3).- Nous n'avons 
pas à tirer parti de ces constatations, ignorant si Thomas a servi 
de modèle au poète allemand. Il est certain d'ailleurs que 
Gottfried a trouvé des" exemples de ce procédé chez ses devan- 
ciers, et notamment chez Eilhaii;, pour ne citer que ce poète (4)* 

Il est un autre effet de style dépendant de Tantithèse, qui a été 
recherché par Thomas, mais que Gottfried semble avoir perfec- 
tionné. 11 consiste dans l'exposition d'une pensée contrastée 
suivie de l'explication plus ou moins détaillée de l'opposition. 
Exemple : la confiance et le doute s emparent alternativement 
d'un pei*sonnage ; l'une lui dit : « Tu es aimé », l'autre : « Tu es 
détesté » (G V. 88i-3)(5). Thomas n'a pas poussé le contraste aussi 
vigoureusement que Gottfried (6), qui est plutôt sous la dépen- 
dance des auteurs allemands antérieurs (7). 

Allitérations 
De l'allitération on peut dire, comme de l'antithèse, que 

(i) Ainsi les oppositions des vers 19^6 s., 19484* 19530 s., 19648 s. de 
Gottfried manquent dans le poème français. Le vers 19488 résume en une 
antithèse énergique les vers 59-64 de Thomas. Le poète allemand semble 
même avoir créé un mot {widerpflegen, v. 82) pour obtenir une antithèse. 
Enlln, nous avons cru reconnaître le désir d'un effet de contraste dans une 
addition de Gottfried (p. 207 ; cf. p. a 16, 28S). 

(9) Cf. aussi Tels et ki se suivant quatre fois dans le Tristan français 
(v. 349^). 

(3) V. Preuss, op. c, p. 18 s. et Heidingsfeld, op, c, p. 58. 

(4) V. Eilh. 240a. 

(5) Cf. V. i33o ss.^ 5079 ss. (qui font défaut chez Thomas), 7096 ss., 
10261 ss. (peut-être ajoutés par Gottfried), etc. 

(6) Cf. V. 288 ss., 369 ss., 4o5 ss., 5a5 ss., etc. du poème français. 

(7) V. Roetteken, op. c, p. 35 s. 

Univ, de Lille, Tr. et Mém, Dr. -Lettres, Fasc. 5. 24. 



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âjO GOTTFRIED : l'hOMMÈ ET Lfi PoèlE 

Gottfried en trouvait le modèle chez Thomas (i). Mais, dans le 
poème allemand, elle est plus abondante (a). Elle parait surtout 
employée avec plus de conscience des effets qu on en peut 
obtenir. Elle avive Tarête des oppositions (ex. ern Wânde niht, 
er Weste, 18^26), augmente Tharmonie d*un vers descriptif (ex. 
si triben die tobenden ûnde, 04^8) (3), ou enfin relève une 
pensée, soulignant, soit sa force (ex. ir Sûeze Sûr, ir liebes 
leit, 60), soit sa finesse (ex. der ritier mit der rotten^ — der 
herre mit der harnschar, iSijô s.) (4). 

Jeux de m^ts. 

Les jeux de mots — par là nous entendons la reprise d'un 
même terme ou l'association de teimes ayant une forme analogue 
en vue d'un efiet quelconque — ont été cultivés par Thomas avant 
de l'être par Gottfried. On se rappelle le subtil artifice, le jeu sur 
lamer, auquel recourt Isolde pour laisser deviner à Tristan son 
amour (5). On constate aussi que Thomas use du même mot dans 
le même sens, mais en exprimant une idée nouvelle (v. 384 ss.) ; 
qu*il connaît la répétition en chiasme (v. 408 s.), les rapproche- 
ments de vocables issus de même racine, mais ayant des fonctions 
grammaticales divci-ses (v. i58i ss.), ou de sens différent, mais de 
forme semblable ou de même racine (v. 04^7-77 sur le mot 8alu() ; 
enfin qu'il cherche un effet dans la répétition d'un mot présentant 
des nuances de sens (v. 871-906 sur le moi fresaie pris au propre et 
au figuré). On trouvera dans une élude de M. Myska (6) de nom- 
Ci) V. Bédier v. 718, loSg, i6a4, aSgg, afeô, 2717, etc. 

(a) M. Preuss a réuni un nombre important des allitérations de Gottfried 
(op. c, p. 5-8). 

(3) V. aussi les. nombreuses allitérations dans la peinture des agitations 
de Hiwalin ballotté entre le doute et Tespoir (v. 875-900). 

(4) V. p. a44, n. 3. 

(5) Si Thomas n'est pas l'inventeur de Tidée (cf. Hertz, op. c, p. 53» et 
Pirmery : Notes critiques sur quelques traductions allemandes de poèmes 
français au moyen âge, p. 119 s.), il a su en tirer un habile parti (y. Bédier, 
p. 146, n. I). 

(0) G. Myska : Die Wortspiele in Gottfrieds çon Strassburg Tristan, Prog. 
Tilsitt, 1898. M. Myska n'ayant pas signalé les répétitions de termes faites 
en vue de renforcer la pensée (ex. : il vivait, vivait et vivait, v. 3oa), j'en 
donne le relevé : 853, 1046, io8a, i344. i394 (et nombreuses répétitions de 
owê), i85i (et nombreuses répétitions de PÏQ, 1899, 198a (— 9047), 38a9(» iiSii 



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A 



l'aUT de L ECRIVAIN Sjl 

breux exemples de ces variantes du jeu de mots fournies par le 
Tristan allemand. Gottfried est donc un imitateur de Thomas ; 
mais, ici encore, il développe le procédé et en tire un plus heureux 
profit.Qu*on se reporte aux passages ajoutés par le poète allemand, 
et on se convaincra que c'est ce go(ït pour l'opposition des termes, 
leur rapprochement inattendu, leur croisement ingénieux, qui 
donne en partie à son style sa grâce chatoyante (i). Il faut même 
reconnaître qu'il ne s'est pas gardé de l'excès, et que « l'auguste 
Mesure » (v. 18017), sa déesse, l'a parfois abandonné. De môme 
que la recherche du joli l'a jeté dans le bel-esprit, de même le désir 
du charme et de l'imprévu dans l'élocution l'a fait verser dans le 
raffinement. Ses mots si variés (â), si richement et si délicatement 
nuancés, de sens si personnel et si fuyant, ne sont pas toujours 
l'expression claire de la pensée (3). Ses accumulations de termes 
presque identiques, placés à la rime ou dans le corps du vers 
sont un jeu, le jeu d'un homme d'esprit sans doute, mais dont 
l'effet n'est pas toujours supporté par la situation, et qui donne à 
sa langue un caractère de mièvrerie et d'aQ*éterie. Gottfried est 
un classique chez qui se voient quelques signes de décadence. 

— 13548), 3856, 4057, 5582, 7069, 8079, 8775, 9a33, loaoS, 10907, 10981, 122 14, 
12720 s., i3oi5 8S , 13707 (— 19350), i52i5, i5232, 16737, i83o9, 1887a. Avant 
Gottfried on trouve des exemples de ce genre de répétition (Iwein 6j9, //. 
BâchUim^, MSF. i33 : 3i). 

(i) Il arrive à Gottfried de forger des mots pour satisfaire son penchant à 
l'originalité. Avant que Molière ait dit : « Et Ton me des -Sosie enfin — 
Gomme on vous des - Araphitryonne », il a formé le verbe gisôtet (v. 19010) 
sur le nom propre Isôt et le verbe gêvet (v. 17966) sur Eve. 

(2) Gottfried est le créateur d*un nombre assez Important de mots, surtout 
de composés. 

(3) V. Bechstein, op. c. p. li. Tel est, par exemple, le mot gonch, qui dans 
deux vers successifs, présente deux sens différents (cf. v. i34i5 ss. et note de 
Bechstein). 



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CONCLUSION 



Nous sommes au terme de notre tâche. 

Nous nous proposions de rechercher dand quelle mesure 
Gottfried a imité Tauteur du Tristan français et de déterminer 
rimportance et le caractère de ses modifications. Nous avons 
reconnu que son adaptation n*a rien d*un attachement étroit, 
d'une fidélité servile. L'appeler traducteur c'est lui faire le 
reproche le plus injuste. Certes, il a conservé les grandes lignes 
de son original. D voulait ce respect de sa mœre et s'en fait gloire. 
Mais il ne s'est pas soumis aveuglément à son texte, même à 
l'égard des faits, qu'il conte d'après Thomas. Il a si peu abdiqué 
tout contrôle qu'il lui arrive de corriger son original en donnant 
à sa rectification l'aspect d'une polémique. Le plus souvent, 
cependant, il ne cntique pas, il lui suffit de redresser sans bruit 
le poète français. 

Redresser! le mot est-il juste, et toutes les corrections de 
Gottfried sont-elles bien venues? Oui, k quelques exceptions 
près. Nous avons presque toujours constaté que ses modifica- 
tions sont le fruit d'une intelligente réflexion. 

Esprit vigoureux et doué du sens de Tharmonie, il a dominé 
son récit et s'est appliqué à donner aux caractères et à l'action — 
au moins dans les détails qui ne compromettent pas le fond du 
sujet — un exact accord, et à éviter les dissonances qu'il trouvait 
dans son modèle. 

Soucieux de vérité, il a atténué les invraisemblances de son 
original. Il s'est efforcé de motiver rigoureusement les faits, et, 
quand il n'a pu saisir le sens d'une donnée de Thomas, il n'a pas 
hésité à la transformer. 

Plus abondant que le poète français, encore que plus concis 



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3^4 CONCLUSION 

quand il convient, il a ajouté au récit quantité d'explications 
nouvelles, d'ornements inventés, et a relevé son œuvre d'im 
coloris brillant. 

Narrateur habile, il a, d'un regard aigu, discerné les défauts de 
Tordonnance de Thomas et les a corrigés, déplaçant ici une 
donnée, fractionnant là un discours, réunissant ailleurs des traits 
inutilement séparés par son devancier. 

Curieux de psychologie, son effort a porté sur l'étude des 
sentiments, sur les peintures morales, sur les mouvements d'âme, 
et nul ne contestera qu'il n'ait donné à ses descriptions de vie 
intérieure à la fois l'exactitude et le relief. 

Moraliste, il ^abordé quelques-uns des sujets qui sollicitent 
le penseur et s'est montré sincère quoique passionné, incisif 
quoique bienveillant, avisé quoique enthousiaste. 

Ame aimante et sensible, il a pénétré son poème d'émotion, 
décelant une ardente et délicate sympathie pour les hommes et 
les choses, s'intéressant aux personnages créés par la fiction 
poétique autant qu'à la belle et douce nature. 

En lui encore nous aurions à louer la noblesse des sentiments, 
la bonté du cœur, la clarté de l'esprit, la sûreté du goût, la finesse 
du sens critique, l'éclat de la verve, la gaieté de Thumour, la 
justesse de l'observation. Mais ce serait répéter des choses sur 
lesquelles nous croyons avoir suffisamment insisté. 

Précieuses sont ces qualités que nous avons découvertes, à 
travers le Tristan de Thomas, dans l'œuvre de Gottfiied. Plus 
précieux encore sont les dons de styliste du poète allemand. C'est 
pour nous un amer regret — et c'est aussi une injustice vis-à-vis 
de l'auteur — de n'avoir pu nous arrêter à faire valoir cette forme 
d'une rare élégance, cette élocution aisée, cette langue si riche, 
si souple, si expressive. Le style de Gottfried a ses défauts, mais 
ses beautés élèvent l'auteur du Tristan allemand bien au-des- 
sus de ses contemporains, qu'ils s'appellent Hartmann d'Aue, 
Wolfram d'Ëschenbach ou Walther de la Vogelweide. 

De l'épreuve à laquelle nous l'avons soumise, la gloire de 
Gottfiied sort plus rayonnante. Nous laissons à Thomas les 
mérites qui lui reviennent et que nous tenons pour très grands (i). 

(i) C'est avec raison qu'un critique a dit : « Si nous avions devant les 
yeux les deux poèmes (de Thomas et de Gottfried), nous accorderions le 



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CONCLUSION 3^5 

A la renommée de Gottfried suffisent ceux qu'il peut légitimement 
revendiquer. Nous nous sommes efforcé de les mettre au jour et 
nous croyons, après la minutieuse comparaison des textes que 
nous avons entreprise, avoir démontré que l'auteur du Tristan 
allemand ne mérite pas le nom de ti^aducteur. Les nombreuses 
preuves d'originalité qu'il a fournies dans son ouvrage exigent 
qu'on l'appelle un imitateur, ou un adaptateur, ou — plus simple- 
ment et plus exactement — un poète (i). 

premier prix à Gottfried en nous laissant guider par des raisons purement 
esthétiques ; mais son travail était incomparablement plus aisé que celui de 
Thomas » (Golther : Tristan und laolde, p. ix). 

(i) Je ne prétends pas, en matière aussi délicate et étant donné le nombre 
considérable des ftiits à examiner, avoir toujours réussi à démêler la vérité, 
ni être parvenu à éviter constamment Técueil de ce genre de travail, le cer- 
cle vicieux. Des critiques plus érudits, ou plus pénétrants, ou d'esprit plus 
ferme, arriveront peut-être à des résultats différents des miens au sujet 
de quelques points difficiles ou d'observations de détail. D suflit, pour que 
mon œuvre soit utile, que mes attributions soient exactes dans les cas 
importants et mes conclusions justes dans leur généralité. Au lecteur de 
juger si ce but est atteint. 

Je manquerais à un élémentaire devoir si je ne remerciais publiquement 
M. le bibliothécaire Mis, qui a bien voulu m'aider à corriger les épreuves de 
ce livre. 



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Additions et Corrections 



P. ii5. — Ajouter à la fin du chapitre : Cest un effet de la géncrosilé 
de Gottfried si le poète évite do dire, comme Thomas, que Marc demande 
à Tristan de chanter et de harpcr quand le roi sera en proie h Tinsomnie. 

P. 124. — Ajouter, ligne i6, après (4587-818) : et qui correspond peut-être 
à une description de Thomas, que Robert aurait résumée {S 27 : 3-5). 



P. 17, 1. 12. — Lire 


95 : 25 s. 


au lieu de 


1 96 : 25 s. 


P. 26, 1. 19. - » 


2569.71 




2569 : II. 


P. 32, 1. 18. — » un 


« epitomatore » 




une « epitomatore ». 


P. 5i, l. 17. — » 


eine 




einc. 


P. 82, 1. 38. - » 


Amira 




Ajnira. 


P. 117, 1. 24. — » 


Veldeke 




Veldecke. 


P. 240, 1. 23. - » 


Tristrem 




TrUtan, 


P. 246, l. 18. - » 


8320 ss. 




83x0 ss. 


Passim » 


Érec 




Erec. 



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TABLE DES MATIERES 



Pages 

Introduction i 



1'* Partie. — Les fragments de Thomas et la Saga : 

1 Comparaison des textes ii 

Il Caractère de la traduction Scandinave 3i 

2** Partie. — Les fragments de Thomas traités par Gottfried : 
l-II Fragment de Cambridge : 

I Comparaison des textes Sg 

Il Résultats de la comparaison : Vraisemblance et ordonnance 
du récit. — Psychologie. — Sensibilité et délicatesse de 
Gottfried. — Descriptions et comparaisons. — Conceptions 

nouvelles 4^ 

IIMV Fragment Sneyd < : 

III Comparaison des textes 5o 

IV Résultats de la comparaison : Ordonnance du récit. — Psy- 

chologie. — Délicatesse de Gottfried. — Comparaisons. — 

Conceptions nouvelles 54 

3"« Partie. — Comparaison de Gottfried avec la Saga (S) et Sir Triairem {E) : 

I Prologue (1-342) 59 

11 Riwalin et Blancheflor (243-1788) 03 

m Ruai le Foitenant (1789-3146) 85 

IV Tristan enlevé par les marchands de Norwège (3147-2756) . ' 91 

V La chasse (2757-3376) ic4 

VI Tristan à Tintagel (3377-3754) m 

VU Ruai retrouve Tristan (3755-4544) 116 

Vm L'adoubement (4545-5o66) 124 

IX Tristan venge son père (5067-5870) 128 

X Morholt (5871-7234) 139 

XI Tantris (7235-8229) i63 

XII La quête d'isolde (8230-8900) 181 

XIII Le combat contre le dragon (8901-9986) 190 



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5% 



38o TABLE DES MATIERES 

Pages 

XIV La brèche de l'épée (9987-10806) 307 

XV Le sénéchal confondu (10807- 11870) 219 

XVI Le philtre (11371-1 1878) . 2ia4 

XVII L'aveu (11879-12438) a3i 

XVllI Brangain (12439-13100) 235 

XIX La rôle et la harpe (i3ioi-i3454) 2^3 

XX Mariadoc (ï3455-i367C) 246 

XXI Ruse contre ruse (13677-14238) 249 

XXII Melol (14239-14586) 253 

XXIII Le rendez-vous épié (i4587-i5o5o) 258 

^ ^XXIV Le fer rouge (i5o5i-i5768) 260 

XXV Petitcrû (15769-16406) i^o 

XXVI Le bannissement (16407-16682) 273 

XXVII La Grotte d*amour (16683-17278) 279 

XXVIII La découverte et la réconciliation (17279-17662) 288 

XXIX La séparation (17663-18408) 299 

XXX Isolde aux Blanches Mains (18409-19563) 3oa 

4''» Partie. — Gottfried : Thomnie et le poêle : 

I Caractère de l'homme : Personnalité de Gottfried. — Sa sen- 
sibilité et sa bonté. ~ Sa noblesse d'âme et sa délicatesse. 

— Son sentiment de l'honneur 3i3 

H Les idées de l'Allemand du xiii" siècle : Conception de 

l'amour. — Esprit chevaleresque. — Sentiment religieux. 

— Courtoisie. — Bienséance. — Luxe. — Tendances mo- 
dernes 32« 

m Le talent du poète : Gottfried critique. — Vérité et vraisem- 
blance. — Les motifs. — La clarté. — Ornements nouveaux. 

— Le précieux. — Les caractères. — L*étude psychologique. 

— Gottfried moraliste. — Humour et irbnie. — Poésie et 
lyrisme. — Les discours. — Descriptions et sens du pitto- 
resque. ^ Comparaisons et allégories. — Sentiment de la 
nature 332 

IV L'art de l'écrivain : Intérêt de l'action. -- Science des effets. 

— Incohérences. — Transpositions. — Concision. — Tran- 
sitions. — Vivacité de l'exposition. — Antithèses. — Alli- 
térations. — Jeux de mots 357 

Gonclasion 373 

Additions bt corrections 377 



KILLK. — IMPBmeRiE I.K BIGOT PR6rkS. 



14 9767 

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